Depuis la reprise des frappes israéliennes et la dégradation de la situation sécuritaire au Liban, des signaux récurrents pointent vers une intensification des contacts diplomatiques entre Beyrouth et Damas. Sans être officiellement proclamée comme un réalignement stratégique, cette coordination soulève de nombreuses interrogations sur les intentions du gouvernement libanais, les marges de manœuvre de la Syrie dans ce contexte régional instable, et les réactions que pourrait susciter cette dynamique auprès des acteurs internationaux.
Des échanges discrets, mais suivis
Plusieurs articles issus de la presse libanaise du 6 juin 2025 font état d’un renforcement des échanges sécuritaires entre les autorités libanaises et syriennes, notamment en lien avec la surveillance des frontières et la gestion des flux humanitaires. Selon des sources institutionnelles citées anonymement, des contacts auraient eu lieu entre responsables des deux pays pour assurer un « minimum de coordination tactique » afin de prévenir toute infiltration armée ou provocation susceptible d’enflammer la frontière orientale.
Ce type d’interaction, courant en période de crise, n’a rien d’inédit. Toutefois, leur multiplication, conjuguée au silence officiel, alimente l’idée d’un retour progressif de la Syrie dans le champ décisionnel libanais — même indirectement.
Les intérêts syriens : contrôle de l’influence et gestion du Levant
Pour Damas, un renforcement de la coordination avec Beyrouth offre plusieurs avantages. Sur le plan symbolique, cela conforte la narration d’un axe de stabilité face aux ingérences israéliennes et occidentales. Sur le plan stratégique, cela permet à la Syrie de préserver son flanc ouest, de projeter une forme d’autorité régionale retrouvée et de renforcer la coopération avec ses alliés régionaux, notamment l’Iran et le Hezbollah.
La Syrie cherche aussi à tirer parti des tensions internes libanaises pour apparaître comme un acteur utile, voire incontournable, notamment dans la gestion des réfugiés, des couloirs d’approvisionnement ou du renseignement transfrontalier.
Un sujet sensible au sein de la classe politique libanaise
La question des relations avec Damas demeure l’une des plus clivantes sur la scène libanaise. Si certains blocs parlementaires pro-syriens ou pro-iran soutiennent un rapprochement assumé, d’autres partis s’y opposent catégoriquement, y voyant une atteinte à la souveraineté libanaise ou un retour à l’influence syrienne pré-2005.
Le gouvernement de Nawaf Salam évite de politiser publiquement cette question, préférant maintenir des interactions techniques à bas bruit. Cette posture vise à préserver la cohésion de l’exécutif, déjà mise à mal par les désaccords internes sur la gestion de la crise sécuritaire.
Dans les faits, l’ambiguïté demeure : coordination sécuritaire minimale ou amorce d’un réalignement stratégique ? La réponse varie selon les interlocuteurs, mais le silence organisé autour de ces interactions témoigne d’une conscience aiguë des risques de polarisation.
Réactions internationales prudentes
Les chancelleries occidentales suivent avec attention les évolutions des relations libano-syriennes. Si aucune déclaration officielle n’a été formulée récemment sur ce sujet, des diplomates européens évoquent en privé leur inquiétude de voir le Liban glisser davantage dans l’orbite de l’axe Damas-Téhéran.
Du côté russe, au contraire, cette coordination est vue comme un facteur de stabilisation. Moscou, allié stratégique de Bachar al-Assad, y voit un prolongement de son propre agenda régional : restaurer un ordre sécuritaire étatique dans le Levant, contre les logiques de fragmentation ou d’ingérence extérieure.
Washington, sous l’administration Trump, adopte une posture attentiste, privilégiant le maintien des sanctions contre la Syrie tout en évitant une confrontation ouverte au Liban. Les États-Unis redoutent un embrasement qui affaiblirait leurs relais politiques dans la région.
Un jeu d’équilibres aux implications multiples
L’évolution de la coordination diplomatique entre le Liban et la Syrie dépendra de plusieurs facteurs : la gravité de la crise sécuritaire, la cohésion du gouvernement libanais, la posture régionale d’Israël, mais aussi les lignes rouges posées par les partenaires occidentaux du Liban.
Si elle se poursuit de manière discrète, cette coopération pourrait s’ancrer dans une logique de gestion pragmatique des risques sécuritaires. Mais si elle venait à s’institutionnaliser ou à s’afficher comme un choix stratégique, elle déclencherait probablement une reconfiguration politique majeure à Beyrouth.



