Le scandale Epstein a mis en lumière, à l’échelle mondiale, un schéma désormais bien identifié : la mise à disposition de jeunes filles, la promesse de réseaux, l’emprise et l’impunité supposée de milieux influents. Bien avant ce séisme contemporain, la France a connu, dès les premières années de la Ve République, un scandale aux ressorts troublants de familiarité. Son nom est resté dans la langue : l’affaire des « Ballets roses ».
Derrière l’expression — qui a ensuite été reprise, déformée et fantasmatique dans d’autres contextes — se trouve un dossier judiciaire précis, daté, instruit et jugé. Il éclate en 1959, au moment où le pays est déjà saturé par la guerre d’Algérie et les tensions politiques de la nouvelle République. Il met en cause un organisateur se faisant passer pour policier, des intermédiaires, des notables, et, au sommet du scandale, une figure de premier plan : André Le Troquer, ancien président de l’Assemblée nationale.
1959 : l’étincelle médiatique et la mécanique des « soirées »
Au départ, l’affaire se construit autour d’un homme présenté comme un policier, accusé de détournement de mineures. La presse s’empare du sujet et, très vite, la dimension mondaine et politique s’invite dans le dossier. Dans les récits contemporains de l’enquête, il est question de jeunes filles recrutées sous couvert de promesses — notamment artistiques — puis entraînées dans un univers de soirées privées où l’on exige des « numéros » à connotation sexuelle, dans un rapport de force évident entre adultes influents et adolescentes.
L’expression de « ballets » renvoie à cette mise en scène : l’idée de chorégraphies, d’un spectacle organisé pour des spectateurs. C’est aussi ce qui rend l’affaire, rétrospectivement, si révélatrice : on y voit déjà la combinaison d’un recrutement, d’un habillage social (carrière, relations, protection), et d’un décor qui brouille les repères moraux, en transformant l’exploitation en divertissement.
Le pavillon du Butard et l’ombre du pouvoir
Le dossier prend une tournure explosive lorsqu’un lieu est cité dans la chronique : le pavillon du Butard, associé à l’époque aux facilités accordées au président de l’Assemblée nationale. Le nom d’André Le Troquer s’impose alors dans le débat public, et l’affaire bascule du fait divers vers la crise politique.
Le 2 février 1959, Le Monde relate explicitement un rebondissement majeur : l’inculpation d’André Le Troquer. Le scandale touche donc le cœur des institutions, dans une France où la pudeur officielle cohabite avec une tolérance sociale ambiguë vis-à-vis des affaires de mœurs dès lors qu’elles concernent « les grands ».
Une affaire jugée, des condamnations… et un arrière-goût d’indulgence
Le procès aboutit en juin 1960. Le même quotidien rapporte, le 11 juin, le verdict de la 15e chambre correctionnelle : vingt-deux prévenus condamnés sur vingt-trois, et André Le Troquer condamné à un an de prison avec sursis et 9 000 nouveaux francs d’amende.
Ces éléments — l’existence d’un jugement, la liste des condamnations, la peine infligée à une personnalité politique — sont essentiels : ils distinguent les faits documentés des légendes qui, depuis, ont prospéré autour du dossier. Mais ils disent aussi autre chose : le calibrage des peines et la manière dont la société de l’époque regarde ce type de scandale. Plusieurs relectures historiques insistent sur cette tonalité ambivalente, à la fois réprobatrice et goguenarde, qui a longtemps protégé les élites quand les victimes étaient jeunes, invisibles et socialement disqualifiées.
Ce que l’affaire révèle : un scandale, puis un mot qui survit
Pourquoi les « Ballets roses » restent-ils un marqueur ? Parce que l’affaire a produit un vocabulaire. Un mot qui sert ensuite de raccourci, parfois pour désigner des réalités différentes, parfois pour nourrir des récits fantasmés. Cette postérité a un coût : elle brouille le dossier réel. Mais elle montre aussi la puissance d’un scandale quand il touche à ce que la politique préfère taire — la sexualité, la domination, la protection des réseaux, la difficulté à faire exister les victimes dans l’espace public.
Le parallèle avec Epstein ne vaut pas équivalence : les contextes, les structures criminelles, l’échelle et les circuits financiers ne sont pas comparables. Ce qui se ressemble, en revanche, c’est la grammaire : l’accès aux puissants comme promesse, la mise en scène comme camouflage, l’entourage comme protection, et cette question qui revient à chaque époque : à partir de quand une société cesse-t-elle de rire — ou de détourner les yeux — pour traiter ces faits comme ce qu’ils sont ?
Références (sélection)
- Le Monde, « M. André Le Troquer inculpé », 2 février 1959.
- Le Monde, « M. Le Troquer est condamné à un an de prison avec sursis », 11 juin 1960.
- Le Monde, série « Sexe et pouvoir », « les ballets glauques de la République », 3 août 2020.
- Notice de synthèse factuelle : « Affaire des Ballets roses (France) ».
- Article de contextualisation (presse régionale) : Le Dauphiné Libéré, 10 janvier 2021.



