Le Liban a perdu ce matin une figure emblématique de sa scène politique, avec le décès de Mohsen Dalloul, ancien ministre et député, survenu à l’âge de 93 ans. Né en 1933 dans la localité d’Ali al-Nahri, dans la Békaa, Dalloul a marqué plusieurs décennies de l’histoire contemporaine du pays par son engagement au sein du Parti socialiste progressiste et ses responsabilités gouvernementales successives. Son parcours, ancré dans les complexités du système confessionnel libanais, reflète les dynamiques de pouvoir qui ont façonné le Liban depuis l’indépendance jusqu’aux années post-guerre civile.
Dalloul, issu d’une famille chiite du district de Zahlé, a traversé les époques tumultueuses du Liban avec une constance dans ses affiliations politiques. Son décès, annoncé par l’Agence nationale d’information, intervient dans un contexte où le Liban continue de naviguer entre instabilités internes et pressions régionales, rappelant les rôles clés qu’il a joués dans les négociations et les gouvernements de transition. Sans verser dans le sensationnalisme, cet événement souligne la fin d’une génération de dirigeants qui ont œuvré au cœur des alliances syro-libanaises et des réformes post-Taëf.
Une formation solide dans un Liban en mutation
Mohsen Dalloul est né en 1933 à Aali en Nahri, une petite localité du district de Zahlé, dans la Békaa, région connue pour sa diversité confessionnelle et ses tensions historiques. Issu d’une famille chiite, il grandit dans un environnement marqué par les influences rurales et les défis socio-économiques de l’époque. Ses études secondaires se déroulent au Oriental College de Zahlé, un établissement réputé pour sa rigueur académique, où il acquiert les bases d’une éducation qui le prépare à une carrière diversifiée.
Par la suite, Dalloul obtient une licence en sociologie, une discipline qui l’aidera à analyser les structures sociales libanaises complexes. Cette formation intellectuelle, acquise dans un Liban encore sous mandat français jusqu’en 1943, puis indépendant, lui permet de comprendre les enjeux confessionnels et régionaux qui définiront sa trajectoire. La Békaa, avec ses communautés druze, chiite et sunnite entremêlées, sert de toile de fond à son éveil politique, influencé par les mouvements nationalistes arabes naissants et les réformes agraires qui agitent la région dans les années 1950.
Ces années formatrices coïncident avec l’essor du Liban comme hub financier et culturel du Moyen-Orient, mais aussi avec les prémices des divisions internes. Dalloul, en choisissant la sociologie, s’oriente vers une compréhension analytique des inégalités sociales, un thème qui reviendra dans son engagement ultérieur au sein du Parti socialiste progressiste. Son parcours éducatif, loin d’être élitiste, reflète celui de nombreux Libanais de sa génération, confrontés à la nécessité de naviguer entre traditions locales et aspirations modernes.
Des débuts comme enseignant et journaliste
Avant de plonger dans l’arène politique, Mohsen Dalloul entame une carrière professionnelle variée, débutant comme enseignant dans la Békaa et à Beyrouth. De 1950 à 1960 environ, il dispense des cours dans des écoles locales, contribuant à l’éducation d’une génération confrontée aux défis du développement rural. Cette expérience le met en contact direct avec les réalités socio-économiques des régions marginalisées, où l’agriculture domine et où les disparités avec la capitale Beyrouth sont flagrantes.
Par la suite, Dalloul se tourne vers le journalisme, un domaine qui lui permet d’exercer une influence plus large. Il rejoint la syndicat des rédacteurs, affirmant son rôle dans la presse libanaise, alors en pleine effervescence avec des journaux comme An-Nahar ou L’Orient. Son travail journalistique, axé sur les questions sociales et politiques, lui vaut une reconnaissance au sein des cercles intellectuels. Cette période coïncide avec les tensions pré-guerre civile, où la presse joue un rôle crucial dans la formation de l’opinion publique.
En tant que journaliste, Dalloul couvre les événements clés des années 1960 et 1970, incluant les répercussions de la guerre des Six Jours en 1967 et l’arrivée massive de fedayins palestiniens au Liban. Son affiliation à des médias progressistes le rapproche des idées socialistes, préparant le terrain pour son engagement partisan. Cette transition de l’enseignement au journalisme illustre la polyvalence de Dalloul, qui utilise ces plateformes pour dénoncer les inégalités et promouvoir des réformes, dans un Liban de plus en plus polarisé entre blocs confessionnels.
L’adhésion au Parti socialiste progressiste en 1951
En 1951, Mohsen Dalloul rejoint le Parti socialiste progressiste (PSP), fondé par Kamal Jumblatt en 1949. Cette adhésion marque le début d’une longue association avec l’une des formations les plus influentes du Liban, dominée par la communauté druze mais ouverte à d’autres confessions. Dalloul devient rapidement un proche de Kamal Jumblatt, fondateur charismatique du parti, partageant ses visions socialistes et panarabes.
Sous l’égide de Jumblatt, Dalloul participe aux débats internes du PSP, qui défend des réformes agraires et une laïcité accrue dans un système confessionnel rigide. Après l’assassinat de Kamal Jumblatt en 1977, au début de la guerre civile, Dalloul se rapproche de son fils Walid, devenant son assistant. Cette période est marquée par les alliances du PSP avec le Mouvement national libanais et les factions palestiniennes, face aux milices chrétiennes et à l’intervention syrienne.
Le rôle de Dalloul au sein du PSP s’étend aux négociations discrètes lors de la guerre civile, où il agit en coulisses pour faciliter les dialogues entre Palestiniens, Syriens et factions libanaises. Son engagement reflète la stratégie du parti : allier progressisme social à une realpolitik confessionnelle, dans un Liban déchiré par les ingérences étrangères. Le PSP, sous Walid Jumblatt, maintient une influence dans la Békaa et le Chouf, régions où Dalloul opère comme relais local.
Un parcours parlementaire étalé sur plusieurs décennies
La carrière parlementaire de Mohsen Dalloul débute en 1991, lorsqu’il est nommé député chiite pour la circonscription de Baalbek-Hermel, dans le cadre des ajustements post-guerre civile. Cette nomination, décidée par le gouvernement, s’inscrit dans les efforts de reconstruction sous influence syrienne, où les sièges sont distribués pour équilibrer les confessions.
En 1992, lors des premières élections générales post-guerre, Dalloul est élu député pour le district de Zahlé, une circonscription mixte où les chiites sont minoritaires mais influents. Il est réélu en 1996 pour la Békaa, puis en 2000 à nouveau pour Zahlé. Ces mandats successifs, couvrant les années 1991 à 2004, le positionnent comme représentant clé de la Békaa, région stratégique frontalière avec la Syrie.
Au parlement, Dalloul défend les intérêts agricoles et sécuritaires de sa région, plaidant pour des investissements dans l’infrastructure et la lutte contre la pauvreté. Son rôle en tant que député chiite dans un système quota-based souligne les défis du confessionnalisme libanais, où les alliances transconfessionnelles sont essentielles. En 2005, il conduit la liste de l’Alliance du 14 Mars à Zahlé, soutenue par Rafiq Hariri, mais essuie une défaite face à la liste d’Elias Skaff, alliée au Courant patriotique libre de Michel Aoun. Cette élection marque un tournant, avec l’influence syrienne en retrait après le retrait des troupes en 2005.
Les portefeuilles ministériels à l’agriculture
De 1989 à 1992, Mohsen Dalloul occupe le poste de ministre de l’Agriculture dans plusieurs gouvernements successifs, sous les présidences de Salim al-Hoss, Omar Karami et Rachid Solh. Cette période suit l’accord de Taëf de 1989, qui vise à mettre fin à la guerre civile en réformant le système politique.
En tant que ministre, Dalloul gère un secteur vital pour l’économie libanaise, particulièrement dans la Békaa, où l’agriculture représente une part significative des revenus. Il supervise des programmes de développement rural, incluant l’irrigation et la modernisation des cultures, dans un contexte de reconstruction post-conflit. Les défis incluent la dévastation des terres agricoles par les combats et les mines, ainsi que les disparités régionales.
Ses initiatives visent à renforcer la production céréalière et fruitière, tout en intégrant des aides internationales. Cette expérience ministérielle consolide son expertise en politiques économiques, alignée sur les priorités du PSP pour une justice sociale accrue. Les gouvernements de transition, marqués par l’influence syrienne, voient Dalloul comme un lien entre Beyrouth et Damas sur les questions frontalières agricoles.
Le ministère de la Défense nationale de 1992 à 1998
Nommé ministre de la Défense nationale en 1992 dans le premier gouvernement de Rafiq Hariri, Mohsen Dalloul conserve ce poste jusqu’en 1998, couvrant deux cabinets successifs. Cette longévité reflète sa proximité avec Hariri et le régime syrien, qui supervise alors la sécurité libanaise.
En tant que ministre, Dalloul supervise la restructuration de l’armée libanaise post-guerre civile, intégrant d’anciens miliciens et renforçant la coordination avec les forces syriennes présentes au Liban. Il gère les opérations dans le Sud-Liban, occupé par Israël jusqu’en 2000, et les tensions avec le Hezbollah. Ses politiques visent à unifier les forces armées, tout en naviguant les ingérences étrangères.
Dalloul est impliqué dans l’obtention de licences pour des sociétés comme LibanCell, où ses fils Nizar et Ali sont actionnaires, soulignant les liens entre politique et affaires. Son mandat coïncide avec les bombardements israéliens de 1993 et 1996, où il coordonne les réponses sécuritaires. Cette période illustre les défis d’un Liban sous tutelle syrienne, avec Dalloul comme pivot entre intérêts nationaux et régionaux.
Rôle discret dans la guerre civile et les accords de Taëf
Durant la guerre civile libanaise (1975-1990), Mohsen Dalloul joue un rôle en coulisses au sein du Mouvement national, proche de Kamal Jumblatt et des partis progressistes palestiniens. Il facilite des négociations avec les Palestiniens, les Syriens et le général Michel Aoun, contribuant aux préparatifs des accords de Taëf en 1989.
Ces accords, signés en Arabie saoudite, réforment le pacte national en augmentant la représentation musulmane au parlement et renforçant le rôle du Premier ministre sunnite. Dalloul, en tant que proche des Jumblatt, défend les intérêts progressistes dans ces discussions, favorisant une issue pacifique. Son implication souligne l’importance des médiations informelles dans un conflit impliquant multiples acteurs étrangers.
Après Taëf, Dalloul soutient l’application des réformes, incluant le désarmement des milices sauf dans le Sud. Son rôle analytique, issu de sa formation sociologique, aide à décrypter les dynamiques confessionnelles persistantes.
Relations avec Rafiq Hariri et le pouvoir syrien
Mohsen Dalloul entretient des liens étroits avec Rafiq Hariri, Premier ministre de 1992 à 1998 et de 2000 à 2004, et avec le régime syrien sous Hafez al-Assad. Cette double proximité lui permet de naviguer les alliances post-guerre, où la Syrie exerce une influence dominante jusqu’en 2005.
Avec Hariri, Dalloul collabore sur la reconstruction économique, soutenant les projets d’infrastructure à Beyrouth et dans la Békaa. Simultanément, ses relations avec Damas facilitent les coordinations sécuritaires, rendant Dalloul un intermédiaire clé. Cette position ambivalente reflète les réalités libanaises, où les dirigeants doivent équilibrer influences internes et externes.
En 2005, après l’assassinat de Hariri, Dalloul s’aligne avec l’Alliance du 14 Mars, anti-syrienne, mais sa défaite électorale marque un recul. Nabih Berri, président du parlement, aurait contribué à cette perte, voyant en Dalloul un rival potentiel.
Vie familiale et engagements littéraires
Marié à Siham Kanaan, Mohsen Dalloul est père de quatre enfants : Nizar, Ali, Ziyad et Rola. Nizar est marié à une fille de Nazik Hariri, renforçant les liens familiaux avec la famille Hariri. Ses fils Nizar et Ali sont impliqués dans des investissements, notamment LibanCell, opérateur de téléphonie obtenu sous son mandat ministériel.
Dans les années 2000, Dalloul publie plusieurs livres, traitant de politique libanaise et régionale. Ces ouvrages offrent des analyses sur les défis post-guerre, incluant les relations syro-libanaises et les réformes nécessaires. Son retrait progressif de la vie politique active lui permet de se consacrer à ces écrits, contribuant au débat intellectuel.
Dans le contexte actuel, où le Liban fait face à une crise économique profonde depuis 2019, avec une inflation galopante et une dette publique dépassant 90 milliards de dollars selon les rapports du FMI en 2025, l’héritage de Dalloul rappelle les échecs des reconstructions passées. Les annonces de son décès ce matin par divers médias libanais, soulignant son âge de 93 ans et son parcours, marquent la fin d’une ère où les figures comme lui incarnaient les compromis confessionnels. Les détails de ses funérailles, attendus dans la Békaa, reflètent l’attachement régional persistant dans la politique libanaise.



