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Dialogue libano-syrien : réunion du 3 septembre 2025 à Damas sur les prisonniers, la coopération judiciaire et le retour des déplacés

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Le 3 septembre 2025, une délégation libanaise conduite par le vice-président du Conseil des ministres, Tarek Mitri, s’est rendue à Damas pour des discussions diplomatiques avec les autorités syriennes, marquant un tournant dans les relations bilatérales entre Beyrouth et Damas. Ces pourparlers, rapportés par Al Sharq Al Awsat et Ad Diyar le 4 septembre, ont porté sur trois dossiers cruciaux : le sort des quelque 800 Syriens détenus dans les prisons libanaises, la question des Libanais disparus en Syrie depuis la guerre civile, et l’élaboration d’un plan structuré pour le retour progressif des déplacés syriens. Dans un contexte géopolitique tendu, marqué par les affrontements dans le sud du Liban et les efforts de normalisation régionale de la Syrie, ces échanges visent à apaiser des contentieux historiques tout en répondant aux impératifs humanitaires et sécuritaires.

Un contexte géopolitique sous haute tension

Les relations entre le Liban et la Syrie sont marquées par une histoire complexe, faite de coopération, de rivalités et d’ingérences. De 1976 à 2005, l’occupation syrienne du Liban a laissé des cicatrices profondes, notamment en raison des disparitions forcées et des interventions dans la politique libanaise. La guerre civile syrienne, débutée en 2011, a bouleversé cet équilibre en provoquant l’arrivée de 1,5 million de réfugiés syriens au Liban, selon le Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés (HCR), soit près d’un tiers de la population libanaise. Ce flux migratoire a exacerbé la crise économique libanaise, avec une dévaluation de la livre de plus de 90 % depuis 2019 et un taux de pauvreté atteignant 82 % en 2024, selon un rapport de la Banque mondiale.

La réunion du 3 septembre s’inscrit dans un climat régional volatile. Les affrontements entre Israël et le Hezbollah, soutenu par Damas et Téhéran, se sont intensifiés dans le sud du Liban, avec 1 200 incidents armés recensés depuis octobre 2023, selon le bureau des affaires humanitaires de l’ONU (OCHA). Ces tensions compliquent la position du Liban, tiraillé entre ses alliances régionales et internationales. Parallèlement, la Syrie, réintégrée dans la Ligue arabe en mai 2023, cherche à consolider sa légitimité diplomatique tout en gérant les défis de la reconstruction post-conflit. Pour Beyrouth, le dialogue avec Damas représente une opportunité de résoudre des dossiers urgents, mais il expose le gouvernement à des critiques internes, notamment de la part des Forces libanaises et du Parti socialiste progressiste, qui dénoncent toute forme de rapprochement avec le régime syrien.

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Les prisonniers syriens au Liban : un défi humanitaire et sécuritaire

Le premier dossier abordé concerne les quelque 800 Syriens détenus dans les prisons libanaises, principalement pour des motifs sécuritaires. Selon le ministère de l’Intérieur libanais, ces détenus sont soupçonnés d’appartenance à des groupes armés, comme l’État islamique ou d’autres factions impliquées dans la guerre syrienne, ou d’activités liées au terrorisme. Cependant, des rapports d’organisations internationales, dont Human Rights Watch et Amnesty International, dénoncent des détentions arbitraires dans de nombreux cas. Environ 60 % de ces prisonniers seraient maintenus sans procès, selon un rapport du HCR datant de juin 2025, et les conditions de détention, notamment dans la prison de Roumieh, sont jugées « inhumaines » en raison de la surpopulation et du manque d’accès aux soins.

Lors des discussions à Damas, les deux parties ont convenu de créer une commission conjointe pour examiner ces cas. Cette commission, qui devrait inclure des représentants des ministères de la Justice et de l’Intérieur des deux pays, aura pour mission d’évaluer les dossiers individuels, de clarifier les accusations et d’explorer des options de rapatriement pour les détenus innocentés ou ayant purgé leur peine. Un haut responsable libanais, cité par Al Sharq Al Awsat, a déclaré : « Notre objectif est de garantir la sécurité tout en respectant les droits humains. Cette commission permettra de distinguer les cas criminels des détentions injustifiées. » Cependant, Damas a insisté sur la nécessité de garanties contre la persécution des rapatriés, un point sensible compte tenu des accusations de torture et d’exécutions extrajudiciaires portées contre le régime syrien.

Ce dossier est politiquement explosif au Liban. Le Hezbollah et le Mouvement Amal soutiennent une approche pragmatique, arguant que la coopération avec la Syrie est essentielle pour réduire les tensions. À l’inverse, les Forces libanaises et d’autres partis chrétiens dénoncent tout accord avec Damas, accusant le régime de chercher à blanchir son image. La commission conjointe devra donc naviguer entre ces pressions internes et les attentes internationales, notamment celles du HCR, qui exige des mécanismes de suivi pour protéger les droits des détenus.

Les disparus libanais en Syrie : une plaie toujours vive

Le second dossier concerne les Libanais portés disparus en Syrie, une question qui touche des milliers de familles depuis la guerre civile libanaise (1975-1990) et l’occupation syrienne. Selon l’Association des familles des disparus, environ 650 cas documentés impliquent des Libanais arrêtés par les forces syriennes ou des milices affiliées, notamment dans les années 1980. Certains auraient été détenus dans des prisons comme celle de Palmyre ou de Sednaya, connues pour leurs conditions brutales. D’autres auraient été exécutés, tandis que le sort de la majorité reste inconnu, alimentant un sentiment d’injustice persistant.

À Damas, la délégation libanaise, conduite par Tarek Mitri, a insisté sur l’urgence de clarifier ces cas. Lors d’un entretien avec le président libanais Joseph Aoun le 4 septembre, Mitri a rapporté que les autorités syriennes s’étaient engagées à ouvrir certaines archives et à collaborer avec la commission conjointe pour localiser les disparus. Un diplomate syrien, cité par Ad Diyar, a déclaré : « Nous sommes prêts à coopérer pour apporter des réponses aux familles, mais la guerre a détruit de nombreuses archives, ce qui complique le processus. » Cette ouverture, bien que limitée, constitue un changement par rapport à la position historique de Damas, qui a souvent nié toute responsabilité.

Ce dossier reste un point de fracture au Liban. Les partis chrétiens, notamment les Forces libanaises et le Courant patriotique libre, ont fait des disparus une cause nationale, organisant des manifestations régulières pour exiger la vérité. En juillet 2025, une marche à Beyrouth a réuni plus de 2 000 personnes, selon les organisateurs, pour réclamer des comptes à Damas. Toute avancée dans ce domaine pourrait apaiser ces tensions, mais risque également de raviver les frustrations si les résultats se limitent à des promesses vagues. La commission conjointe prévoit de commencer ses travaux avant la fin septembre, avec un premier rapport attendu d’ici décembre 2025.

Coopération judiciaire et contrôle des frontières : des priorités stratégiques

Un troisième axe des discussions a porté sur un projet d’accord de coopération judiciaire entre Beyrouth et Damas. Cet accord vise à harmoniser les procédures pénales pour les affaires transfrontalières, notamment le trafic de drogue, d’armes et de personnes. Le Liban fait face à une recrudescence du trafic de captagon, une drogue produite en grande quantité en Syrie. En 2024, les autorités libanaises ont saisi 4,7 tonnes de captagon, souvent dissimulé dans des cargaisons de fruits ou de matériaux de construction, selon le ministère de l’Intérieur. Ce trafic, qui génère des milliards de dollars pour les réseaux criminels, alimente l’insécurité et les tensions sociales au Liban, où les réfugiés syriens sont parfois stigmatisés comme complices.

La coopération judiciaire inclurait des mécanismes d’échange d’informations, d’extradition et de poursuites coordonnées. Lors des discussions, les deux parties ont également abordé le renforcement du contrôle des 375 kilomètres de frontière commune, souvent utilisée pour le trafic illégal. Le Liban a déployé 1 200 soldats supplémentaires le long de la frontière en 2024, mais les ressources limitées et la porosité du terrain compliquent ces efforts. Un responsable syrien a déclaré : « Une coordination renforcée permettra de démanteler les réseaux criminels et de sécuriser les deux pays. »

Le contrôle des frontières est également un préalable au retour des déplacés syriens. Le Liban, confronté à une crise économique et sociale sans précédent, souhaite accélérer le rapatriement des réfugiés. En 2024, environ 22 000 Syriens ont été rapatriés dans le cadre de convois organisés par la Sûreté générale libanaise, mais ces opérations ont suscité des critiques pour des cas présumés de refoulement forcé. À Damas, les deux parties ont discuté d’un plan progressif pour faciliter le retour, incluant des centres d’accueil temporaires en Syrie et des mécanismes de vérification des conditions de sécurité dans les zones de retour, comme Alep, Homs et la banlieue de Damas. Un représentant du HCR, observateur lors des pourparlers, a insisté : « Tout retour doit être volontaire, sûr et digne, avec un suivi rigoureux pour protéger les rapatriés. »

Le retour des déplacés : un défi titanesque

Le dossier des réfugiés syriens est au cœur des préoccupations libanaises. Avec 1,5 million de réfugiés sur son sol, le Liban fait face à une pression démographique et économique insoutenable. Le pays, qui n’a pas signé la Convention de Genève de 1951, ne reconnaît pas officiellement le statut de réfugié, ce qui limite l’accès des Syriens aux droits fondamentaux, comme l’éducation ou l’emploi. En 2025, 70 % des réfugiés syriens au Liban vivaient sous le seuil de pauvreté, selon le HCR, et les tensions avec les communautés locales se sont aggravées, avec des incidents xénophobes signalés dans plusieurs régions.

Le plan discuté à Damas vise à organiser le retour de 300 000 réfugiés d’ici fin 2026, selon une source gouvernementale libanaise. Ce plan inclut des incitations financières pour les rapatriés, des garanties de sécurité et une coordination avec les agences onusiennes. La Syrie, de son côté, insiste sur la nécessité de financements internationaux pour reconstruire les infrastructures nécessaires à la réintégration. En 2024, l’ONU a estimé que la reconstruction de la Syrie nécessiterait 250 milliards de dollars, un montant loin d’être réuni. Un responsable syrien a déclaré : « Nous accueillons le retour de nos citoyens, mais cela ne peut se faire sans un soutien international massif. »

Les implications régionales d’un rapprochement

Ces pourparlers s’inscrivent dans une stratégie plus large de normalisation des relations bilatérales. Pour la Syrie, renforcer les liens avec le Liban permet de consolider son influence régionale et de répondre aux critiques sur sa gestion des réfugiés et des prisonniers. Pour le Liban, ce dialogue offre une opportunité de résoudre des dossiers urgents, mais il suscite des critiques internes. Les Forces libanaises ont dénoncé la réunion comme une « capitulation » face à Damas, tandis que le Hezbollah y voit un moyen de stabiliser la région face aux pressions israéliennes.

Les tensions avec Israël compliquent la situation. Depuis octobre 2023, les frappes israéliennes sur des cibles liées au Hezbollah et à la Syrie ont fait plus de 500 morts au Liban, selon l’OCHA. Ce contexte limite la marge de manœuvre du Liban, qui doit éviter de s’aliéner ses alliés occidentaux tout en répondant aux attentes de Damas et de Téhéran. Les discussions avec la Syrie pourraient ainsi être perçues comme une tentative de diversifier les alliances régionales, dans un contexte où les financements du Golfe et de l’Occident se raréfient.

Les défis de la mise en œuvre

La mise en œuvre des accords reste un défi majeur. La commission conjointe sur les prisonniers et les disparus devra surmonter des obstacles logistiques, comme l’accès aux archives syriennes, souvent incomplètes ou détruites pendant la guerre. La coopération judiciaire nécessitera des réformes dans les systèmes judiciaires des deux pays, critiqués pour leur inefficacité et leur politisation. Enfin, le retour des déplacés exige des financements massifs et des garanties de sécurité, dans un contexte où la Syrie reste instable, avec des poches de violence dans des régions comme Idlib.

Les prochaines réunions, prévues avant la fin septembre 2025, devraient préciser les contours de la commission conjointe et du plan de retour des déplacés. Une session avec le HCR et l’Organisation internationale pour les migrations (OIM) est prévue pour octobre, afin de mobiliser des fonds internationaux. Pour l’heure, les deux gouvernements affichent un optimisme prudent, conscients des enjeux humanitaires et politiques en jeu. Le succès de ces initiatives dépendra de leur capacité à surmonter les défis internes et externes, tout en répondant aux attentes des populations concernées.

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