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Dollarisation et stagnation du crédit : l’anatomie d’un système bancaire sous respiration artificielle

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Un système bancaire largement paralysé

Le système bancaire libanais continue de fonctionner sous une forme de respiration assistée, cinq ans après l’effondrement financier de 2019. Les dépôts du secteur privé s’élevaient à 88,7 milliards USD à fin mars 2025, selon la Banque du Liban (BdL), mais les crédits au secteur privé ne dépassaient pas 21,8 milliards USD, soit un taux de transformation crédit/dépôt de 24,6 %, contre près de 70 % avant la crise. Cette contraction extrême de l’activité de prêt illustre une crise de confiance persistante, à la fois entre banques et clients, mais aussi entre les institutions financières elles-mêmes.

Une dollarisation devenue structurelle

La dollarisation des dépôts reste très élevée : 74,5 % des dépôts sont libellés en devises étrangères (66,1 milliards USD sur un total de 88,7 milliards). Si ce phénomène existait déjà avant 2019, il s’est aggravé avec l’effondrement de la livre libanaise (LBP), la disparition de toute crédibilité monétaire et le blocage des retraits bancaires. La majorité des agents économiques utilisent désormais le dollar comme unité de compte, de réserve de valeur et de paiement, reléguant la LBP à un rôle secondaire, principalement pour les salaires publics et certaines factures internes.

Encadré – Évolution du crédit au secteur privé

AnnéeCrédits totaux (Mds USD)Crédits / Dépôts (%)
201849,669,5 %
202033,147,8 %
202225,430,7 %
2025 (mars)21,824,6 %

Source : Banque du Liban, Byblos Research

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Absence de nouveau crédit bancaire

Depuis 2019, les banques commerciales n’émettent pratiquement plus de nouveaux crédits, ni en LBP, ni en devises. Les rares prêts existants sont liés à des lignes anciennes, souvent partiellement provisionnées. La paralysie est totale : aucun crédit immobilier, commercial ou industriel significatif n’a été octroyé depuis fin 2020. Les banques cherchent avant tout à conserver la liquidité disponible, à éviter les litiges juridiques, et à maintenir un minimum d’opérations opérationnelles. Le crédit bancaire libanais est gelé, non fonctionnel, et découplé de l’activité économique réelle.

Défiance entre déposants et banques

La crise a provoqué un effondrement de la relation de confiance. Les épargnants n’ont plus d’accès libre à leurs fonds : les restrictions informelles sur les retraits et transferts (les fameux « capital controls de facto ») bloquent l’usage libre des comptes. Les tentatives de retrait par voie judiciaire ou politique ont échoué. En réponse, de nombreux déposants ont réduit leurs soldes, retiré du cash en devises sur le marché parallèle, ou migré vers des banques offshore ou étrangères. Le système bancaire libanais a ainsi perdu plus de 35 milliards USD de dépôts depuis 2019.

Les banques en mode « conservation passive »

En l’absence de plan de restructuration formel, les banques ont adopté une stratégie de conservation passive : réduction des coûts, fermeture d’agences, abandon de produits de crédit, maintien de portefeuilles en devises ou en or, et gel de toute prise de risque. À fin 2024 :

  • Nombre d’agences bancaires : 593 (contre 1 117 en 2018)
  • Effectifs salariés bancaires : < 14 000 (contre 26 000 en 2017)
  • Nombre de cartes de crédit en circulation : 104 000 (contre 710 000 en 2018)

L’absence de gouvernance, d’audit bancaire transparent et de cadre de résolution alimente cette inertie stratégique.

Une BdL impuissante à relancer le crédit

La Banque du Liban conserve un rôle essentiellement technique : émission de statistiques, interventions de change via Sayrafa, et refinancement ciblé. Mais elle n’a pas les moyens juridiques ni politiques de forcer les banques à relancer le crédit. Son propre bilan reste lourdement affecté par les pertes latentes, l’insuffisance de capitaux propres, et le blocage institutionnel. La BdL ne dispose d’aucune politique monétaire active, en raison de la dollarisation extrême et de l’inexistence d’un marché interbancaire fonctionnel.

Aucune restructuration bancaire initiée

En mai 2025, aucune loi de restructuration du secteur bancaire n’a été adoptée. Le projet de « bail-in » des gros déposants (au-delà de 100 000 USD) n’a jamais été formalisé. Le plan de redressement négocié avec le FMI en 2022 a été abandonné, faute d’accord politique. Le Liban reste le seul pays à avoir subi une crise bancaire systémique sans restructuration formelle du passif de ses banques. Ce vide juridique entretient une incertitude absolue sur la valeur réelle des actifs, des créances et des engagements.

Économie sans intermédiation bancaire

L’économie libanaise fonctionne sans intermédiation financière classique. Les agents économiques opèrent en cash, en transferts informels, ou via des systèmes parallèles. Les entreprises investissent sur fonds propres ou via la diaspora. Le crédit fournisseur remplace les banques dans de nombreux cas. Cette situation condamne l’économie à une basse intensité capitalistique, incapable de financer des projets structurants, ni de répondre à une éventuelle reprise de la demande.

Données de contexte sur le secteur bancaire libanais

  • Nombre de banques commerciales : 47 (pré-crise), 37 actives en 2025
  • Total des actifs du système bancaire : ~105 milliards USD (contre 195 en 2019)
  • Ratio prêts/dépôts moyen : 24,6 %
  • Encours total des prêts : 21,8 milliards USD
  • Part des dépôts en devises : 74,5 %
  • Dépôts inaccessibles (estimés) : > 60 milliards USD

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Newsdesk Libnanews
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