Le système judiciaire libanais est un champ de ruines, rongé par la corruption et les interférences politiques. Des magistrats comme Ghada Aoun, qui a pris sa retraite le 1er mars 2025, et Tarek Bitar, chargé de l’enquête sur l’explosion du port de Beyrouth, ont tenté de briser ce cycle d’impunité. Leurs cibles : les détournements de fonds publics, les fraudes bancaires orchestrées par la Banque du Liban (BDL), et la tragédie du 4 août 2020, qui a tué 218 personnes et dévasté la capitale. Mais ces efforts se heurtent à des blocages institutionnels imposés par une élite politico-confessionnelle qui manipule la justice pour se protéger. Face à cette paralysie, les pressions internationales s’intensifient – sanctions, appels de l’ONU, exigences du FMI – sans parvenir à déverrouiller un système verrouillé par des décennies de corruption. Dans un Liban où la crise économique a plongé 80 % de la population sous le seuil de pauvreté, selon la Banque mondiale en 2022, la justice reste un mirage, menaçant l’avenir d’une nation au bord du précipice.
Une lutte héroïque face à un système vérolé
Dans un pays où la corruption est systémique, certains juges se dressent contre l’ordre établi. Ghada Aoun, procureure générale du Mont-Liban jusqu’à sa retraite le 1er mars 2025, a marqué les esprits par son audace. Dès 2019, elle a ciblé des détournements de fonds publics, notamment dans le secteur de l’électricité. Selon la Cour des comptes en 2020, Électricité du Liban (EDL) a englouti 40 milliards de dollars entre 1992 et 2018, sans mettre fin aux coupures de courant de 20 heures par jour. Aoun a enquêté sur des contrats surfacturés, comme ceux attribués à des entreprises liées au Courant patriotique libre (CPL), mais ses mandats ont été bloqués par le ministre de l’Intérieur Mohammed Fahmi en 2021, qui a interdit aux forces de sécurité de l’assister.
Tarek Bitar, nommé juge d’instruction en février 2021 pour l’affaire du port de Beyrouth, incarne une autre facette de ce combat. Né en 1974 à Aley, dans une famille modeste, il a étudié le droit à l’Université libanaise avant de devenir procureur au tribunal pénal du Nord-Liban en 2012. Réputé pour sa rigueur, il a gravi les échelons jusqu’à présider la chambre criminelle de Beyrouth en 2017, où il a traité des affaires de corruption mineures mais significatives. Sa nomination à l’enquête sur l’explosion est venue après le dessaisissement de Fadi Sawwan en décembre 2020, jugé trop audacieux par les élites. Bitar, alors âgé de 46 ans, a hérité d’un dossier explosif dans un climat de défiance généralisée envers les institutions.
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Les pressions sur ces magistrats sont brutales. Aoun a été démise de ses fonctions par le Conseil supérieur de la magistrature le 4 mai 2023, une décision qu’elle a attribuée à ses enquêtes sur des figures comme Najib Mikati, ancien Premier ministre, accusé d’enrichissement illicite via des prêts subventionnés en 2019. Bitar, lui, a été menacé dès juillet 2021, lorsque Wafic Safa, haut responsable du Hezbollah, l’a averti publiquement de « corriger son comportement », une intimidation relayée par des médias locaux. Ces exemples illustrent un système où l’indépendance judiciaire est écrasée par les intérêts politiques.
Les fraudes bancaires : la Banque du Liban sous les projecteurs
La Banque du Liban est au centre d’un scandale financier qui a ruiné le pays. Sous Riad Salamé, gouverneur jusqu’en juillet 2023, la BDL a maintenu une parité artificielle de la livre via un système de prêts à des taux exorbitants – jusqu’à 20 % – auprès des banques commerciales, financés par les dépôts des citoyens. Entre 2019 et 2020, alors que les épargnants étaient limités à 100 dollars par mois, 7 milliards de dollars ont été transférés à l’étranger, selon des fuites de l’audit Alvarez & Marsal commandé en 2020 mais bloqué par la BDL.
Ghada Aoun a enquêté sur ces fraudes. En mars 2021, elle a inculpé Salamé pour blanchiment et détournement, gelant des comptes de la société Mecattaf, accusée en 2021 d’avoir blanchi 4,3 milliards de dollars. Elle a aussi visé des banques comme la Bank Audi, soupçonnée de complicité. Ses investigations ont révélé des transferts vers des comptes suisses et français, confirmés par des enquêtes internationales qui ont gelé 120 millions d’euros d’actifs de Salamé en 2022. Mais en février 2023, Ghassan Oueidat, procureur général, l’a dessaisie sous la pression des partis au pouvoir.
Les pressions internationales ont suivi. Les États-Unis ont sanctionné Salamé en août 2023 pour « corruption systémique », estimant qu’il avait détourné 330 millions de dollars. Le FMI, en avril 2022, a exigé un audit complet de la BDL comme condition à une aide de 3 milliards de dollars, une demande sabotée par le gouvernement libanais. Avant sa retraite le 1er mars 2025, Aoun a dénoncé cette impunité, laissant un dossier brûlant à ses successeurs.
L’explosion du port de Beyrouth : un symbole d’impunité
L’explosion du port de Beyrouth le 4 août 2020 est une tragédie née de la corruption et de la négligence. À 18h07, 2 750 tonnes de nitrate d’ammonium, stockées depuis octobre 2013 dans le hangar 12, ont explosé après un incendie, tuant 218 personnes, blessant plus de 7 000 autres et causant 15 milliards de dollars de dégâts, selon la Banque mondiale. Ce produit chimique, saisi sur le cargo Rhosus en 2013, était entreposé sans mesures de sécurité dans un port gangréné par des pratiques illégales. Un rapport de la Banque mondiale de décembre 2020 a qualifié sa gestion de « chaotique », marquée par des douanes corrompues et une absence de contrôle.
Tarek Bitar a pris les rênes de l’enquête le 17 février 2021, après une carrière discrète mais respectée. À Tripoli, il avait enquêté sur des réseaux de contrebande liés à des milices locales, gagnant une réputation d’intégrité. À Beyrouth, il a abordé l’explosion avec méthode : entre mars et juin 2021, il a auditionné 68 témoins, dont des employés du port et des officiers de sécurité, et consulté 17 000 pages de documents. Il a établi que six lettres des douanes entre 2014 et 2017 avaient alerté les juges des affaires urgentes du danger, sans réponse. Une note de la sécurité de l’État du 20 juillet 2020, adressée au président Michel Aoun et au Premier ministre Hassan Diab, avait aussi été ignorée.
En juillet 2021, Bitar a demandé la levée de l’immunité de figures clés : Youssef Fenianos, ministre des Travaux publics de 2016 à 2020, Ali Hassan Khalil, ministre des Finances de 2014 à 2020, et Nouhad Machnouk, ministre de l’Intérieur jusqu’en 2020. Il a aussi ciblé Abbas Ibrahim, chef de la Sûreté générale, et Jean Kahwaji, ancien commandant de l’armée. Le Parlement, dominé par les partis traditionnels, a rejeté ces demandes en août 2021. En octobre, Bitar a émis des mandats d’arrêt contre Khalil et Fenianos, déclenchant une contre-attaque : des plaintes déposées par les accusés ont suspendu l’enquête le 12 octobre 2021.
Bitar a repris son travail le 23 janvier 2023, inculpant 17 personnes, dont Oueidat lui-même, pour négligence criminelle. Mais Oueidat a riposté le lendemain, ordonnant la libération des suspects et accusant Bitar d’« usurpation de pouvoir », une décision sans précédent qui a gelé l’enquête une fois de plus. En mars 2025, plus de quatre ans après l’explosion, aucun procès n’a eu lieu. Les familles des victimes, qui manifestent chaque mois devant le palais de justice, ont érigé Bitar en symbole de résistance, mais aussi en victime d’un système impitoyable.
Les pressions internationales sur ce dossier sont massives. Le 4 août 2021, Human Rights Watch a publié un rapport accablant, basé sur 157 entretiens, concluant que des officiels avaient sciemment ignoré les risques. L’ONU a exigé une enquête indépendante en juillet 2022, une motion soutenue par 38 pays en mars 2023, dont le Canada et le Royaume-Uni, qui ont dénoncé « l’obstruction systématique » des autorités libanaises. La France a imposé des restrictions de voyage en avril 2021 à des politiciens soupçonnés d’entraver Bitar, suivies par des sanctions américaines en 2022 via le régime Global Magnitsky contre des figures comme Wafic Safa, accusé de menacer le juge.
Ces menaces ont eu un effet limité. Le Hezbollah, qui contrôle le port via ses réseaux, a organisé une manifestation le 14 octobre 2021 pour exiger le départ de Bitar, accusé de partialité. L’événement a dégénéré en affrontements avec les Forces libanaises, faisant 6 morts et renforçant la polarisation. Bitar, qui vit sous protection rapprochée depuis 2021, reste déterminé, mais son enquête illustre l’impuissance de la justice face à un establishment intouchable.
Quand les partis politiques dictent la loi
Depuis l’accord de Taëf en 1989, qui a mis fin à la guerre civile, les partis confessionnels – Hezbollah, Amal, Courant patriotique libre (CPL), Courant du Futur, Forces libanaises, Parti socialiste progressiste (PSP) – dominent le paysage politique libanais et, par extension, le système judiciaire. Cet accord a instauré un partage du pouvoir basé sur les confessions – sunnites, chiites, chrétiens, druzes – qui a transformé les institutions en fiefs politiques. La justice n’échappe pas à cette mainmise : les nominations des juges, procureurs et membres du Conseil supérieur de la magistrature (CSM) sont des marchandages entre factions, où la loyauté prime sur la compétence.
Le CSM, créé pour garantir l’indépendance judiciaire, est devenu un outil des partis. En 2019, un rapport de l’ONG Legal Agenda a révélé que ses décisions étaient influencées par des pressions directes des leaders politiques. Par exemple, en 2020, un juge enquêtant sur des contrats pétroliers douteux attribués à une société liée à Amal, parti dirigé par Nabih Berri, président du Parlement, a été muté à un poste administratif après une intervention de Berri auprès du ministère de la Justice. Cette affaire, impliquant des importations de carburant frelaté entre 2017 et 2019, aurait coûté 1 milliard de dollars au Trésor, selon une estimation de la Cour des comptes en 2021, mais elle a été classée sans suite.
Le Hezbollah exerce une influence similaire. En 2021, après que Tarek Bitar a ciblé des officiels proches du parti dans l’enquête sur le port, Wafic Safa, chef de la sécurité du Hezbollah, a publiquement menacé le juge, déclarant lors d’une réunion relayée par Al-Akhbar que « son entêtement aurait des conséquences ». Cette intimidation a précédé la manifestation du 14 octobre 2021, où des partisans du Hezbollah et d’Amal ont exigé le remplacement de Bitar, accusé de viser leurs alliés. L’événement a dégénéré en violences mortelles avec les Forces libanaises, illustrant comment les partis transforment des affaires judiciaires en conflits confessionnels pour détourner l’attention.
Le Courant du Futur, dirigé par Saad Hariri jusqu’à son retrait en 2022, a aussi joué ce jeu. En 2018, un juge enquêtant sur des malversations dans la municipalité de Beyrouth, bastion du parti, a été dessaisi après que Hariri a personnellement appelé le ministre de la Justice Albert Serhan, selon des sources rapportées par Nida’ Al Watan. De même, le CPL, sous Gebran Bassil, a protégé ses alliés : en 2020, Ghada Aoun a ciblé Michel Daher, député proche du parti, pour fraude financière liée à des contrats publics, mais Bassil a orchestré une campagne contre elle, l’accusant de partialité envers ses rivaux, ce qui a contribué à sa destitution en 2023.
Les mécanismes de contrôle sont variés. Les partis influencent les budgets des tribunaux, souvent sous-dotés : en 2022, le ministère de la Justice a reçu moins de 50 millions de dollars, soit 0,2 % du PIB, selon le Budget citoyen de l’ONG Kulluna Irada, rendant les juges vulnérables aux pressions économiques. Ils nomment aussi des juges complaisants : en 2021, le remplacement de Fadi Sawwan par Bitar a été négocié entre le CPL et le Courant du Futur, malgré les apparences d’une transition indépendante. Enfin, ils exploitent les divisions confessionnelles pour discréditer les enquêtes : Bitar, chrétien maronite, a été accusé par le Hezbollah de favoriser les Forces libanaises, tandis qu’Aoun, également maronite, a été taxée de servir le CPL avant de s’en détourner.
Cette emprise paralyse la justice. Selon un sondage de l’Association des magistrats libanais en 2020, 85 % des juges estiment que leur travail est entravé par des interventions politiques. Les affaires sensibles – corruption, fraudes, explosion du port – sont systématiquement bloquées par des plaintes en cascade, des mutations forcées ou des pressions directes, garantissant l’impunité des élites et sapant toute tentative de réforme.
Une crise qui menace l’avenir du Liban
La paralysie judiciaire aggrave une crise où 2 milliards de dollars d’aides ont été détournés depuis 2015, selon le ministère des Finances en 2021. Aoun, avant sa retraite le 1er mars 2025, a laissé des enquêtes sur Salamé et Mecattaf en suspens. Bitar, malgré les obstacles, reste un espoir fragile. Les pressions internationales – sanctions, appels à la réforme – peinent à changer un système où la corruption est la règle. En avril 2022, le FMI a conditionné une aide de 3 milliards de dollars à des réformes, incluant des volets sur l’action judiciaire : audit de la BDL, levée des immunités pour les officiels impliqués dans des affaires de corruption, et renforcement de l’indépendance des magistrats. Ces exigences, soutenues par l’Union européenne et les États-Unis, visent à briser l’impunité, mais elles sont restées lettre morte face à la résistance des partis au pouvoir.



