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Edito: Antisémitisme, une notion monopolisée ou partagée ?

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Réflexion sur une divergence de perceptions entre l’Occident et le monde arabe

L’antisémitisme est devenu en Europe une catégorie centrale de la vie politique, juridique et mémorielle. Le mot, lorsqu’il est prononcé, renvoie immédiatement à l’histoire du nazisme, aux persécutions, à la Shoah et aux six millions de Juifs exterminés. Il est entouré d’un halo sacré, presque intouchable, et les législations européennes se sont construites pour en faire un marqueur de civilisation. Dans d’autres régions du monde, en particulier dans le monde arabe, la perception est radicalement différente. Le terme « sémitique » est entendu dans son acception linguistique et culturelle plus large, incluant l’arabe et l’hébreu comme branches d’une même famille. L’idée que l’antisémitisme puisse ne concerner que les Juifs apparaît alors comme une confiscation du vocabulaire, une injustice symbolique. Dans le contexte des conflits israélo-palestiniens, certains considèrent même que les violences israéliennes contre les Palestiniens devraient être qualifiées de crimes antisémites, puisque les Palestiniens sont eux aussi des Sémites. Ce décalage entre mémoire européenne et mémoire arabe traduit une fracture profonde entre deux régimes de pensée, et il oblige à interroger l’histoire, la philosophie du langage et les usages politiques des mots.

La genèse européenne du terme

Le terme « antisémitisme » a été forgé en Allemagne dans les années 1870 par Wilhelm Marr, militant nationaliste qui voulait donner un habillage pseudo-scientifique à la haine des Juifs. Il s’agissait d’une idéologie racialisée, qui ne visait pas les Arabes mais exclusivement les Juifs présents en Europe. La terminologie raciale de l’époque classait les langues en familles et parlait de « sémites », mais l’usage social a très vite restreint le terme à la population juive. Ce rétrécissement sémantique correspondait à la réalité politique du moment : l’hostilité se concentrait sur le Juif, accusé de cosmopolitisme, de domination financière et d’infidélité nationale. La Shoah a figé cet usage. L’ampleur inédite de l’extermination a consacré le terme dans un sens spécifique, attaché exclusivement à la haine des Juifs. Les législations postérieures en Europe – lois mémorielles, sanctions contre le négationnisme, création d’organismes de vigilance – ont renforcé ce verrouillage. L’histoire européenne a donc monopolisé le mot pour en faire le symbole d’un crime unique. Sartre écrivait en 1946 que « l’antisémite fabrique le Juif », montrant que cette catégorie était moins une donnée objective qu’un reflet de l’angoisse européenne. Le mot antisémitisme a ainsi fini par désigner une pathologie interne à l’Europe, un miroir de ses propres démons.

Le sens linguistique et culturel effacé

Si l’on revient à la linguistique, le terme « sémitique » est beaucoup plus large. Il renvoie à une famille de langues comprenant l’arabe, l’hébreu, l’araméen, l’amharique. Le concept de « peuples sémites » a donc une portée qui dépasse largement le judaïsme. Cette évidence est constamment rappelée dans le monde arabe, où l’on considère comme absurde que la haine des Arabes, fréquente dans les discours orientalistes ou islamophobes, ne soit pas classée comme antisémitisme. Edward Saïd, dans Orientalism, a insisté sur cette capacité de l’Occident à définir les catégories selon ses propres traumatismes et ses propres intérêts. En fixant le sens du mot sur la seule expérience juive, l’Europe a exclu les Arabes d’une reconnaissance linguistique et historique. Saïd notait que « celui qui nomme possède » : l’Occident, en s’appropriant le terme, s’est aussi arrogé le pouvoir de dire quelles souffrances comptent et quelles souffrances restent périphériques.

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La mémoire européenne face à la mémoire arabe

La divergence s’explique aussi par deux mémoires antagonistes. En Europe, la mémoire centrale est Auschwitz, le camp, le gaz, l’extermination. Tout le dispositif moral et politique se fonde sur la prévention de ce crime unique. Dans le monde arabe, la mémoire centrale est la Nakba de 1948 : l’expulsion de centaines de milliers de Palestiniens, la destruction de villages, l’impossibilité du retour. Là où l’Europe dit « plus jamais ça » en référence à la Shoah, le monde arabe dit « encore une fois » en référence à la dépossession palestinienne. Le terme antisémitisme devient alors un champ de bataille. Les Européens considèrent comme une déviation dangereuse l’usage du mot pour désigner la souffrance palestinienne. Les Arabes y voient au contraire une restitution de l’étymologie et une reconnaissance refusée. Ce conflit mémoriel est d’autant plus vif que l’Occident soutient largement Israël, ce qui renforce l’idée d’une mémoire sélective. Hannah Arendt rappelait que le racisme moderne était lié à l’expansion coloniale. Pour nombre de penseurs arabes, l’exception accordée au judaïsme dans la catégorie d’antisémitisme reflète une hiérarchie héritée du colonialisme : la souffrance du colonisé est secondaire.

Philosophie du langage et pouvoir des mots

Le débat est aussi philosophique. Wittgenstein affirmait que « le sens d’un mot est son usage dans la langue ». Or l’usage dominant en Europe fixe antisémitisme = haine des Juifs. Dans le monde arabe, l’usage concurrent inclut les Arabes. La différence d’usage révèle des régimes de vérité distincts, comme le dirait Michel Foucault. Chaque société définit ses propres évidences, ses propres règles de validité. Pour l’Europe, l’évidence est la Shoah. Pour le monde arabe, l’évidence est la Nakba. Ce que l’un considère comme une vérité intangible apparaît chez l’autre comme une injustice linguistique. Bourdieu parlait du langage comme d’un instrument de pouvoir symbolique. La capacité de nommer et de fixer le sens n’est jamais neutre. Dans ce cas précis, elle traduit un rapport de force géopolitique et culturel.

Instrumentalisation politique en Occident et contestation arabe

La politisation du terme est manifeste. En Europe, critiquer Israël peut être assimilé à de l’antisémitisme, notamment avec l’adoption de la définition de l’IHRA. Cette assimilation brouille la frontière entre critique légitime et haine. Slavoj Žižek a écrit que « le véritable antisémitisme consiste à réduire les Juifs à Israël ». Mais l’usage dominant va dans le sens inverse, confondant les deux. Dans le monde arabe, cette instrumentalisation est perçue comme une arme rhétorique destinée à délégitimer la résistance palestinienne. Les crimes israéliens, eux, échappent à la catégorie d’antisémitisme, car ils ne concernent pas des Juifs. Cette asymétrie nourrit une indignation durable. Des intellectuels arabes retournent l’argument : si les Juifs furent victimes de l’antisémitisme européen, pourquoi les Palestiniens, également sémites, ne pourraient-ils pas invoquer ce terme pour nommer la violence subie ? La bataille des mots devient une bataille de reconnaissance.

Mémoire sélective et hiérarchie implicite

La hiérarchie mémorielle est au cœur du différend. Aimé Césaire l’avait exprimé avec force : ce que l’Europe reproche à Hitler, disait-il, ce n’est pas le crime en soi, mais le crime contre l’homme blanc. Cette formule éclaire la perception arabe selon laquelle l’Occident valorise certaines mémoires et en marginalise d’autres. La Shoah a été reconnue comme crime absolu parce qu’elle a frappé l’Europe au cœur. Les massacres coloniaux, les famines imposées, les purges ethniques du Sud n’ont pas bénéficié du même statut. Ce déséquilibre se retrouve dans l’usage du terme antisémitisme. Pour l’Europe, il ne peut concerner que le Juif. Pour l’Arabe, cette exclusion confirme la marginalisation de sa propre histoire.

Islamophobie et antisémitisme comme miroirs

Un autre élément alimente la critique : la montée de l’islamophobie. Attaques de mosquées, discriminations, discours politiques hostiles aux musulmans, caricatures stigmatisantes : autant de phénomènes qui rappellent les stéréotypes antijuifs d’autrefois. Pourtant, ces actes ne sont pas classés comme antisémitisme. Ils sont nommés islamophobie, racisme, mais ne reçoivent pas la même attention juridique ou symbolique. L’Europe semble ainsi avoir construit deux catégories distinctes, l’une sacralisée (antisémitisme), l’autre banalisée (islamophobie). Dans le monde arabe, ce double standard est lu comme une injustice flagrante, un signe de la partialité occidentale. Certains chercheurs proposent d’analyser les deux haines comme deux faces d’un même imaginaire occidental de l’altérité, où le Juif et l’Arabe ont successivement incarné l’ennemi intérieur. Mais le traitement différencié maintient la fracture.

Institutions et pouvoir normatif

Au niveau institutionnel, la définition dominante est celle de l’IHRA, adoptée par de nombreux États européens. Elle élargit l’antisémitisme à certaines critiques d’Israël. Dans le monde arabe, cette adoption est perçue comme une normalisation politique et une négation de la souffrance palestinienne. Les organisations arabes qui cherchent à promouvoir une définition élargie se heurtent au poids normatif de l’Occident. Ce déséquilibre institutionnel montre que le débat ne se joue pas seulement dans les dictionnaires, mais aussi dans les arènes diplomatiques. Contrôler la définition d’un mot, c’est aussi contrôler la légitimité des discours.

La question de l’universalité mémorielle

Le cœur du problème est la tension entre singularité et universalité. Paul Ricœur soulignait que chaque mémoire est particulière mais qu’elle s’inscrit dans un tissu d’autres mémoires. L’Europe a fait de la Shoah le paradigme du mal absolu. Le monde arabe rappelle que d’autres expériences méritent aussi reconnaissance comme celle de la tragédie actuelle en Palestine, d’autant plus que de nombreux israéliens sont considérés comme plus étant occidentaux que sémites. Le dilemme est insoluble : élargir risque de banaliser, restreindre risque d’exclure. C’est cette aporie qui nourrit la violence du débat. Judith Butler a tenté d’élargir la réflexion en insistant sur la pluralité des victimes et en dénonçant l’usage stratégique du mot pour protéger un État. Mais ces voix restent minoritaires face au consensus institutionnel.

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Newsdesk Libnanews
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