Une nation brisée sous le poids de ses défaillances
Rétrospective de l’explosion : une tragédie révélatrice
L’explosion du 4 août 2020, d’une puissance équivalente à 1,1 kilotonne de TNT, a dévasté Beyrouth, détruisant le port, les silos à grains et des quartiers entiers comme Gemmayzé et Mar Mikhaël. Le nitrate d’ammonium, saisi en 2014 sur le cargo MV Rhosus et entreposé sans précaution dans le hangar n°12, était une bombe à retardement connue des autorités. Des rapports internes révèlent que des responsables portuaires, douaniers et ministériels avaient signalé le danger à plus de 30 reprises, sans aucune action. Cette négligence, symptomatique d’un système gangrené par la corruption et les luttes confessionnelles, a coûté des vies et 15 milliards de dollars de dégâts. L’enquête judiciaire, d’abord confiée au juge Fadi Sawan, puis à Tarek Bitar en février 2021, est devenue un symbole de l’impunité libanaise. Sawan, dessaisi après avoir inculpé des figures politiques, a cédé la place à Bitar, qui a ciblé des responsables de haut rang, dont le procureur général Ghassan Oueidate et le directeur de la Sûreté générale Abbas Ibrahim. Cependant, plus de 35 recours en récusation, orchestrés par le Hezbollah et le mouvement Amal, ont paralysé l’enquête. En janvier 2023, Oueidate a contre-attaqué en inculpant Bitar et en libérant 17 suspects, un acte dénoncé comme illégal. La reprise des investigations en janvier 2025, sous l’impulsion du nouveau président Joseph Aoun, reste entravée par des pressions politiques, et aucune condamnation n’a été prononcée, laissant les familles des victimes dans un deuil sans justice.
Crise économique : un effondrement sans fin
L’explosion a précipité un Liban déjà au bord du gouffre dans une crise économique cataclysmique. Depuis 2019, la livre libanaise a perdu 90 % de sa valeur, l’inflation a atteint des niveaux records, et 50 % de la population vit sous le seuil de pauvreté alimentaire, selon le Programme alimentaire mondial. La destruction du port, qui gérait 60 % des importations, et des silos à grains, contenant 85 % des réserves céréalières, a aggravé les pénuries alimentaires. En 2025, le port n’a pas retrouvé sa pleine capacité, et les silos n’ont pas été reconstruits, laissant le pays vulnérable aux crises alimentaires dans un contexte de dépendance aux importations. Les survivants, comme Malek Mehio, un jeune Franco-Libanais blessé dans l’explosion, peinent à accéder à des soins pour leurs séquelles physiques et psychologiques, les hôpitaux étant à court de ressources. L’exode massif, avec 500 000 Libanais ayant quitté le pays depuis 2020, a vidé le Liban de sa classe moyenne et de ses talents, aggravant la crise démographique. Les familles des victimes, comme celle de Sahar Fares, une pompière tuée en service, se battent pour préserver la mémoire de leurs proches tout en luttant contre la pauvreté.
Absence de réformes bancaires : une trahison des déposants
La crise bancaire, au cœur du désastre économique, reste un scandale national. Avant 2019, la Banque centrale, sous la direction de Riad Salamé, a maintenu un système de Ponzi en offrant des taux d’intérêt irréalistes pour attirer les capitaux étrangers. Lorsque le système s’est effondré, les déposants ont perdu l’accès à leurs économies, bloquées dans des banques insolvables. En 2025, aucune réforme significative n’a été mise en œuvre. Une loi votée en avril 2025, censée restructurer le secteur bancaire et débloquer des aides du Fonds monétaire international, est restée lettre morte, bloquée par des luttes entre factions politiques. Les élites, souvent liées à des réseaux confessionnels, continuent de protéger leurs intérêts, tandis que les citoyens ordinaires, privés de leurs épargnes, organisent des manifestations sporadiques, parfois violentes, contre les banques.
Guerre et cessez-le-feu : un Liban sous pression
Depuis l’explosion, le Liban a été entraîné dans une escalade de tensions régionales, culminant en une guerre ouverte avec Israël en 2023. Le Hezbollah, acteur clé de la politique libanaise et allié du régime syrien, a intensifié ses opérations contre Israël, provoquant des frappes israéliennes massives sur le sud du Liban et Beyrouth. Ces affrontements, qui ont causé des centaines de morts et des destructions importantes, ont exacerbé la crise humanitaire. En novembre 2024, un cessez-le-feu fragile, négocié sous la médiation des États-Unis et de la France, a mis fin aux hostilités, mais les tensions persistent. Le Hezbollah, affaibli mais toujours influent, continue de bloquer les réformes et l’enquête sur l’explosion, tandis que le sud du Liban reste une zone volatile, avec des violations régulières du cessez-le-feu.
Changement de régime en Syrie : un impact incertain
Le renversement du régime de Bachar el-Assad en Syrie, survenu en décembre 2024 après une offensive éclair des groupes rebelles, a bouleversé l’équilibre régional. Le Hezbollah, qui dépendait de Damas pour ses approvisionnements en armes, a perdu un allié stratégique, affaiblissant son influence au Liban. Ce changement a suscité des espoirs parmi certains Libanais, qui y voient une opportunité pour réduire l’emprise du Hezbollah sur la politique nationale et permettre des progrès dans l’enquête sur l’explosion. Des spéculations sur des liens entre le nitrate d’ammonium et des acteurs syro-russes, comme les hommes d’affaires Imad et Moudalal Khoury, pourraient être éclaircies avec l’ouverture des archives syriennes. Cependant, l’instabilité en Syrie, marquée par des luttes de pouvoir post-Assad, risque d’aggraver la crise des réfugiés au Liban, où 1,5 million de Syriens vivent déjà dans des conditions précaires.
Un peuple résilient, mais épuisé
Malgré ces crises, la société civile libanaise reste une source de résilience. Les familles des victimes, menées par des figures comme William Noun et Paul Naggear, continuent de manifester pour exiger justice, brandissant les portraits de leurs proches lors des commémorations annuelles. Des ONG locales, comme Legal Action, et des collectifs citoyens maintiennent la pression pour une enquête internationale, soutenus par Amnesty International et Human Rights Watch. Des initiatives communautaires, comme Beit el-Baraka, ont permis de reconstruire 40 % des bâtiments endommagés, bien que l’ampleur des besoins reste colossale. Pourtant, l’épuisement gagne du terrain. Les manifestations de 2019, qui avaient mobilisé des centaines de milliers de Libanais contre la corruption, ont perdu de leur vigueur face à la répression et à la misère. L’élection de Joseph Aoun et la nomination de Nawaf Salam comme Premier ministre en 2024 ont ravivé un espoir prudent, mais les promesses d’indépendance judiciaire et de réformes restent largement symboliques. L’enquête française, bien que prometteuse, progresse lentement en raison du manque de coopération libanaise.
Vers un avenir incertain
Cinq ans après l’explosion du port de Beyrouth, le Liban est à un carrefour. Les espoirs reposent sur des changements politiques récents, l’affaiblissement du Hezbollah et la possibilité d’une vérité judiciaire, portée par des figures comme Tarek Bitar. Mais les déceptions dominent : l’impunité des élites, l’effondrement économique, l’absence de réformes et les stigmates de la guerre pèsent lourdement. Dans un pays où la mémoire des victimes reste vive, la question demeure : le Liban trouvera-t-il la force de se relever, ou sombrera-t-il dans un oubli imposé par ses propres failles ?



