Un taux de chômage largement sous-estimé
Le taux de chômage officiellement déclaré au Liban se situe autour de 29 %, selon les dernières estimations semi-officielles datant de 2024. Cependant, ces chiffres sont très probablement en deçà de la réalité. L’absence d’enquêtes nationales régulières, le déclin des institutions statistiques, et la prévalence de l’économie informelle empêchent toute mesure fiable de la situation de l’emploi.
Les données disponibles suggèrent une détérioration sévère du marché du travail. Le taux de participation à la vie active, en particulier chez les jeunes et les femmes, est en chute libre. En 2025, moins de 38 % des Libanais en âge de travailler occupaient un emploi déclaré, contre 47 % en 2018. Ce recul s’explique par le découragement, l’émigration massive et l’extension du sous-emploi invisible.
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Les secteurs les plus touchés par les suppressions d’emplois sont la construction, l’industrie manufacturière, le commerce de détail et le transport. Ces activités, traditionnellement intensives en main-d’œuvre, ont été frappées par la chute de la demande, l’inflation des coûts de production et la contraction du crédit bancaire. Dans les quartiers populaires de Beyrouth et de Tripoli, les commerces de proximité ont fermé par centaines depuis 2022.
L’explosion du travail informel et précaire
Face à l’effondrement du marché formel, l’économie informelle s’est imposée comme une forme de survie. Selon les données disponibles, plus de 65 % des travailleurs opèrent aujourd’hui hors de tout cadre légal : sans contrat, sans couverture sociale, sans salaire minimum ni protection contre les licenciements.
Les emplois informels sont particulièrement fréquents dans les secteurs de la restauration, des services domestiques, de la livraison, de l’agriculture et de la sécurité privée. Les salaires y sont versés en livres ou en dollars selon un barème arbitraire, avec une rémunération moyenne de 2 à 3 dollars de l’heure.
Cette informalité ne concerne plus seulement les travailleurs peu qualifiés. De nombreux ingénieurs, enseignants, comptables ou agents de santé ont été contraints d’accepter des missions ponctuelles ou des contrats précaires, souvent via des applications numériques ou des intermédiaires privés. Le phénomène des « freelancers sous-payés » s’est généralisé, notamment chez les jeunes diplômés.
Une jeunesse en grande détresse sociale et professionnelle
Les jeunes de moins de 30 ans sont les principales victimes de cette crise de l’emploi. Le taux de chômage des 18-24 ans dépasse 53 %, selon les estimations des organisations internationales. Les jeunes diplômés, notamment en droit, en économie et en sciences humaines, peinent à s’insérer durablement sur le marché du travail. Beaucoup enchaînent les stages non rémunérés, les petits boulots ou les missions bénévoles dans l’espoir d’un poste stable.
L’émigration est devenue une voie de sortie pour des milliers de jeunes Libanais. En 2025, plus de 68 000 départs ont été enregistrés officiellement, dont une majorité de jeunes professionnels de moins de 35 ans. Les secteurs de la santé, de l’éducation, de l’ingénierie et des technologies de l’information sont les plus concernés par cette fuite des compétences.
Cette saignée du capital humain aggrave les déséquilibres structurels de l’économie. Les institutions, privées comme publiques, peinent à recruter du personnel qualifié. Le niveau de formation général se dégrade, tandis que les services de base souffrent d’un manque croissant de techniciens, d’infirmiers, d’enseignants spécialisés ou de cadres intermédiaires.
Des inégalités régionales marquées
La crise de l’emploi ne frappe pas toutes les régions de manière uniforme. Les zones rurales, les périphéries urbaines et les gouvernorats historiquement marginalisés (Akkar, Hermel, Nabatiyeh) enregistrent les plus forts taux de chômage. Dans certaines localités du Nord, le taux de non-emploi chez les jeunes dépasse les 75 %, créant des foyers de désespoir social.
Les disparités entre hommes et femmes s’accentuent également. Le taux d’activité des femmes libanaises, déjà faible historiquement, a reculé à moins de 18 % en 2025. L’effondrement des services publics, notamment de la petite enfance, a renforcé le retrait des femmes du marché du travail. De nombreuses travailleuses ont dû abandonner leur emploi pour s’occuper de leur famille, faute d’alternatives abordables.
Ces inégalités territoriales et de genre entretiennent un cercle vicieux d’exclusion sociale. Les familles les plus pauvres, souvent surreprésentées dans les régions les moins dotées, n’ont pas accès aux réseaux nécessaires pour trouver un emploi, accéder à l’information, ou bénéficier de formations professionnelles.
Une formation professionnelle déconnectée du marché
Le système de formation professionnelle reste largement inadapté aux besoins actuels du marché. Les instituts techniques publics sont sous-financés, mal équipés et peinent à attirer des formateurs qualifiés. Les programmes sont obsolètes, centrés sur des métiers peu demandés, comme la mécanique traditionnelle, la couture ou la comptabilité manuelle.
Les partenariats public-privé dans la formation sont peu nombreux et mal coordonnés. Les entreprises ne disposent pas d’incitations fiscales ou réglementaires pour former les jeunes. En l’absence de certifications reconnues, les diplômés de la formation technique rencontrent les mêmes difficultés que les autres sur le marché du travail.
Les initiatives menées par les ONG ou les bailleurs de fonds, bien qu’innovantes, restent fragmentées et concentrées dans les zones urbaines. Les formations accélérées dans les métiers du numérique, du solaire, de l’agro-transformation ou de la logistique ne touchent qu’une minorité de jeunes, faute de financement durable et de coordination nationale.
Une politique de l’emploi inexistante
Le ministère du Travail n’a adopté aucun plan stratégique depuis 2018. Les agences nationales de l’emploi sont en sommeil, les bases de données de chercheurs d’emploi sont obsolètes, et les dispositifs d’intermédiation sont inefficaces. Le marché du travail fonctionne désormais sans boussole ni intervention publique.
Les mesures de soutien aux PME, qui représentent pourtant plus de 90 % de l’emploi privé, sont restées à l’état de déclaration. Aucun crédit ciblé, aucun programme de soutien aux embauches ou à l’apprentissage n’a été mis en œuvre. Le coût du travail reste élevé, notamment en raison de la cotisation sociale toujours calculée en livres libanaises sur des barèmes anciens.
Les tentatives de réforme du code du travail, notamment pour encadrer le télétravail, les plateformes numériques ou les contrats à durée déterminée, ont été suspendues. Le vide juridique permet toutes les dérives. Les cas de non-paiement des salaires, de harcèlement, ou de licenciement abusif sont en augmentation, sans recours accessible pour les victimes.
Un dialogue social paralysé
Les syndicats traditionnels ont été affaiblis par la crise. Leurs effectifs ont fondu, leur autonomie financière est compromise, et leur capacité de mobilisation est limitée. Les nouvelles formes de syndicalisme, portées par les mouvements de contestation de 2019-2021, n’ont pas encore trouvé de cadre institutionnel stable.
Le Conseil économique et social, censé jouer un rôle de concertation entre l’État, les employeurs et les salariés, ne s’est pas réuni depuis plus de deux ans. Aucun accord national sur le salaire minimum, la réforme des retraites ou la protection sociale n’a pu être négocié. Le vide institutionnel alimente la frustration et l’instabilité sociale.
Les mouvements spontanés, comme les grèves des enseignants, des fonctionnaires ou des infirmiers, sont gérés de manière réactive, sans concertation préalable. Le gouvernement ne dispose d’aucune cellule de crise pour répondre aux revendications sectorielles, ni de stratégie pour canaliser les mobilisations vers des réformes concrètes.



