mercredi, février 18, 2026

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Enseignants, indemnités et statut précaire : le malaise social au cœur de l’école libanaise

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Un système scolaire pris dans la tourmente économique

La crise financière qui frappe le Liban depuis 2019 a transformé en profondeur le quotidien des enseignants. Ce qui, hier, relevait de difficultés structurelles – retards de paiement, sureffectifs, sous-investissement – s’est mué en crise sociale permanente. Les salaires ont été laminés par l’effondrement de la monnaie, les indemnités ont pris des mois de retard, les frais de transport et de santé ont explosé, tandis que le coût de la vie basculait, lui, en dollars ou en équivalent dollar.

Dans les écoles publiques, l’enseignant titulaire qui percevait auparavant un salaire lui permettant de vivre modestement se retrouve aujourd’hui avec une rémunération mensuelle qui ne couvre plus que quelques jours de dépenses essentielles. L’ajout d’indemnités en livres, de bonus temporaires ou de primes ponctuelles a permis de corriger à la marge cette chute, sans en inverser la dynamique. Les enseignants décrivent une réalité simple : ils continuent d’assurer leurs cours, mais au prix d’un déclassement social inédit.

Dans le secteur privé, la situation est plus contrastée. Certaines grandes institutions ont partiellement indexé les salaires sur le dollar, en introduisant des compléments en devises ou en ajustant les rémunérations au fil de la dépréciation monétaire. D’autres écoles, notamment celles qui pratiquent des frais de scolarité mixtes en livres et en dollars, ont davantage de marge de manœuvre. Mais de nombreuses structures plus modestes, dépendantes d’une clientèle locale fragilisée, ont du mal à suivre. Les enseignants y subissent des retards de paiement ou des rémunérations insuffisantes, sans la protection minimale dont bénéficient leurs collègues du public.

Dans ce paysage fragmenté, un point commun apparaît : le statut de l’enseignant, longtemps associé à une certaine sécurité, est devenu synonyme de précarité. Le métier reste porteur de reconnaissance symbolique, mais il a perdu, pour beaucoup, sa capacité à garantir un niveau de vie stable. Cette dissonance entre la fonction sociale et la réalité matérielle est au cœur du malaise actuel.

Indemnités promises, indemnités impayées

Les correcteurs des examens officiels en attente

L’un des symptômes les plus visibles de cette dégradation concerne les indemnités liées aux examens officiels. Chaque année, des milliers d’enseignants sont mobilisés pour corriger les copies, surveiller les épreuves et participer aux jurys. En principe, ces tâches supplémentaires donnent droit à des indemnités versées en plus de leur salaire ordinaire.

Dans la pratique, les retards se sont multipliés. Des enseignants ayant participé aux sessions d’examens de l’année précédente attendent encore le versement de leurs indemnités. Certains ont corrigé des centaines de copies sans avoir reçu le moindre paiement plusieurs mois après la fin des épreuves. Les montants en jeu ne sont pas énormes en valeur absolue, mais ils représentent, pour des foyers dont le budget est sous tension, une ressource nécessaire pour payer un loyer, des médicaments ou des frais scolaires.

Cette situation a alimenté des appels au boycott. À plusieurs reprises, des coordinations d’enseignants ont menacé de ne pas participer à la correction ou à la surveillance des examens suivants tant que les arriérés ne seraient pas réglés. Les autorités ont parfois répondu par des promesses, des annonces de déblocage partiel, voire des paiements fragmentés. Mais la récurrence des retards a fini par installer une forme de méfiance : les enseignants ne considèrent plus ces engagements comme acquis, mais comme des promesses sous condition.

Des suppléants et vacataires invisibles

Au-delà des titulaires, une grande partie du système repose sur des suppléants, contractuels et vacataires, souvent recrutés à l’année ou à l’heure. Ce personnel, indispensable pour combler les manques de postes permanents, se trouve au bas de l’échelle en termes de protection sociale. Les retards de paiement y sont plus fréquents encore. Certains suppléants témoignent de périodes de plusieurs mois sans rémunération, durant lesquelles ils continuent pourtant d’assurer leurs cours dans l’espoir de régularisations ultérieures.

Leur statut hybride – ni pleinement intégrés à la fonction publique, ni entièrement considérés comme employés du secteur privé – les place dans un angle mort juridique. Ils ne bénéficient pas des mêmes garanties que les titulaires en termes de retraite, d’assurance maladie ou de progression de carrière. Ils sont, en pratique, la variable d’ajustement d’un système qui a besoin d’eux, mais hésite à créer des postes permanents faute de marge budgétaire.

Cette précarité a des conséquences directes sur la qualité de l’enseignement. Un professeur qui ignore si et quand il sera payé, qui doit cumuler des heures de soutien privé ou d’autres emplois pour s’en sortir, a moins de temps et d’énergie à consacrer à la préparation de ses cours. Les plus jeunes, souvent les mieux formés aux nouvelles méthodes pédagogiques, sont les premiers à regarder vers l’étranger ou à envisager une reconversion.

L’école publique sous perfusion

Salaires en livres, dépenses en dollars

Le cœur du malaise se situe dans la distorsion entre des revenus majoritairement en livres libanaises et des dépenses largement indexées, elles, sur le dollar. Les enseignants du public sont payés en monnaie nationale, parfois avec des compléments calculés sur des taux internes à l’administration, éloignés de ceux du marché. Leurs loyers, leurs factures de carburant, une partie des produits de consommation courante, les frais médicaux ou scolaires de leurs propres enfants sont, eux, fortement influencés par le taux de change réel.

Même après les revalorisations décidées par les autorités, de nombreux enseignants expliquent que leur salaire mensuel ne couvre pas plus d’une semaine ou dix jours de dépenses essentielles. Ils se retrouvent à étaler les paiements, à contracter des dettes auprès de proches ou de commerçants, à renoncer à des soins ou à certaines dépenses éducatives. Cette situation est particulièrement aiguë pour ceux qui vivent loin de leurs établissements et doivent assumer des coûts de transport importants.

Les indemnités de présence, les primes spécifiques ou les aides ponctuelles annoncées par le ministère de l’éducation ou par le gouvernement ont apporté un soulagement momentané, sans régler le problème structurel. Elles ont parfois été versées de manière inégale, avec des décalages entre catégories de personnel ou entre régions, alimentant un sentiment d’injustice.

Fuite vers le privé et vers l’étranger

Face à cette impasse, les stratégies individuelles se multiplient. Une partie des enseignants du public tente de compléter ses revenus par des heures supplémentaires dans des écoles privées, des cours particuliers, des activités parallèles. D’autres, lorsqu’ils le peuvent, cherchent des postes dans des établissements privés mieux dotés, capables d’offrir des compléments en devises ou des salaires partiellement indexés.

Le mouvement le plus inquiétant, aux yeux des responsables du secteur, est celui de l’émigration. Des enseignants expérimentés, maîtrisant plusieurs langues, dotés de diplômes reconnus, tentent leur chance dans les pays du Golfe, en Europe ou en Amérique du Nord. Ils y trouvent des conditions de travail certes exigeantes, mais assorties de rémunérations en devises stables et de perspectives claires.

Chaque départ creuse un peu plus le déficit de compétences dans le système libanais. Les remplaçants existent, souvent motivés, mais ils ne disposent pas toujours de la même expérience. À long terme, cette fuite silencieuse risque de laisser des établissements entiers avec une proportion croissante de professeurs débutants ou précaires, sans transmission suffisante des savoir-faire pédagogiques.

Une année scolaire morcelée par les mouvements de protestation

Grèves, sit-in, journées de boycott

L’un des effets les plus visibles de cette crise est la multiplication des grèves, sit-in et journées de boycott depuis plusieurs années. Les enseignants n’ayant plus d’autres leviers pour se faire entendre, ils recourent à l’interruption des cours pour peser sur les décisions des autorités. Les années scolaires se trouvent ainsi morcelées par des semaines de paralysie, des reprises partielles, des calendriers remaniés en urgence.

Les demandes portent sur plusieurs points récurrents : réajustement des salaires en fonction du taux de change réel, versement des indemnités en retard, prise en charge des frais de transport, amélioration des conditions de travail dans les établissements. Les syndicats et coordinations d’enseignants publient des communiqués, organisent des rassemblements devant le ministère, devant le siège du gouvernement ou dans les grandes villes, parfois en coordination avec d’autres catégories de fonctionnaires.

Les autorités répondent par des engagements graduels, des promesses de versement, des réunions avec les représentants syndicaux. Dans certains cas, des avancées ponctuelles sont obtenues : augmentation d’une prime, déblocage d’une tranche d’indemnités, amélioration de certaines prestations. Mais l’écart entre les annonces et la réalité quotidienne demeure souvent important, alimentant une fatigue sociale profonde.

Parents et élèves pris en étau

Au milieu de cette confrontation, parents et élèves se retrouvent pris en étau. Dans le secteur public, de nombreuses familles n’ont pas d’alternative à l’école officielle. Chaque jour de grève est un jour d’apprentissage perdu, difficile à rattraper, surtout pour les classes d’examen. Les parents oscillent entre compréhension et exaspération : ils partagent souvent le constat sur la dégradation du statut des enseignants, mais s’inquiètent des conséquences à long terme sur la scolarité de leurs enfants.

Dans le secteur privé, la situation varie. Certaines écoles parviennent à maintenir le calendrier, au prix parfois de tensions internes sur les rémunérations. D’autres connaissent elles aussi des mouvements de protestation, lorsque les enseignants estiment que les hausses de frais de scolarité ne se traduisent pas par une amélioration de leurs salaires. Des familles, déjà sous pression financière, contestent alors les augmentations, créant un cercle de méfiance généralisée entre direction, enseignants et parents.

Cette instabilité alimente un sentiment de déclassement éducatif. Des élèves voient leurs années de scolarité rythmées par les interruptions, les rattrapages condensés, les programmes ajustés en urgence. Les enseignants, eux, doivent tenter de compresser des contenus déjà denses dans des calendriers réduits, avec des classes parfois surchargées. La qualité de l’apprentissage en pâtit, même lorsque la bonne volonté est présente des deux côtés.

L’école comme miroir des inégalités sociales

Ceux qui peuvent se protéger et les autres

La crise du statut des enseignants met en lumière, par contraste, la montée des inégalités au sein du système éducatif. Les familles disposant de revenus en devises, d’un patrimoine ou de soutiens à l’étranger parviennent à inscrire leurs enfants dans des écoles privées relativement épargnées, parfois francophones ou internationales, où les enseignants ont des rémunérations au moins partiellement stabilisées, où les infrastructures sont mieux entretenues, où l’accès aux outils numériques est plus répandu.

À l’autre extrémité, de nombreuses familles dépendent d’écoles publiques ou de structures privées à faibles frais, dont les enseignants sont précisément ceux dont le statut est le plus fragile. Les différences de conditions de travail – taille des classes, disponibilité du matériel, stabilité du corps enseignant – se traduisent tôt ou tard dans les acquis des élèves. Le risque est de voir se creuser un fossé durable entre les enfants de milieux protégés et ceux des quartiers et régions les plus exposés à la crise.

Les enseignants, eux, se retrouvent parfois à vivre cette fracture de l’intérieur. Certains donnent cours le matin dans un établissement public sous-équipé, avant de se rendre l’après-midi dans une école privée mieux dotée, ou à domicile pour des cours particuliers. Ils voient, au quotidien, la différence de conditions offertes aux élèves selon leur origine sociale, sans toujours disposer des moyens pour corriger ces déséquilibres.

Effets sur la vocation et l’image du métier

Cette situation affecte aussi l’image de la profession auprès des jeunes générations. Là où l’enseignement était autrefois perçu comme un métier stable, valorisé et porteur de sens, il est aujourd’hui souvent associé à la précarité, aux retards de paiement et aux conflits répétés avec l’administration. Des étudiants, qui se dirigeaient automatiquement vers les filières de formation d’enseignants, hésitent désormais, ou envisagent dès le départ l’émigration comme horizon.

Pour ceux qui restent attachés à cette vocation, le décalage est rude. Ils se retrouvent à défendre un métier qu’ils considèrent essentiel pour l’avenir du pays, tout en sachant qu’il ne garantit plus, dans l’immédiat, une vie décente. Beaucoup continuent par conviction, par attachement à leurs élèves, par fidélité à leur discipline. Mais cette motivation ne peut indéfiniment compenser l’absence de reconnaissance matérielle.

Vers un nouveau contrat social avec les enseignants ?

La crise du statut des enseignants met le Liban devant un dilemme. Un système éducatif ne peut fonctionner durablement si ceux qui en sont le pilier vivent dans l’insécurité permanente. Les solutions techniques – ajustements de salaires, versements d’indemnités, soutien ponctuel aux plus vulnérables – sont nécessaires, mais elles ne remplacent pas une réflexion plus large sur la place de l’école et de ses acteurs dans le contrat social.

Pour que l’enseignement redevienne un métier attractif, il faudra, à terme, plus qu’un rattrapage financier. Il faudra des garanties de régularité de paiement, des perspectives de carrière, des conditions de travail stabilisées, une revalorisation symbolique qui se traduise dans les faits. Cela suppose de considérer l’éducation non comme un poste de dépense compressible en temps de crise, mais comme un investissement prioritaire dans une société déjà fragilisée.

En attendant, ce sont les enseignants eux-mêmes qui portent, jour après jour, le poids de cette contradiction. Ils continuent de faire classe, de corriger, de surveiller, d’encadrer des examens dont les indemnités tardent à arriver. Leur malaise n’est pas seulement celui d’une catégorie socioprofessionnelle ; il est celui d’une institution centrale du pays, l’école, prise en étau entre un État en difficulté, une économie en lambeaux et une société qui, malgré tout, continue de placer dans l’éducation l’essentiel de ses espoirs.

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