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Eurobonds libanais : l’attractivité trompeuse des rendements face au risque souverain

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Une dette en défaut depuis 2020

Le Liban est en défaut sur sa dette souveraine depuis mars 2020, date à laquelle il a officiellement annoncé l’impossibilité d’honorer le paiement d’un Eurobond d’un montant de 1,2 milliard de dollars. Depuis cette date, le pays n’a effectué aucun remboursement sur ses obligations internationales, dont le stock s’élève à environ 30 milliards de dollars, répartis entre plusieurs échéances allant de 2020 à 2037.

Ces obligations, principalement libellées en dollars américains et soumises à la juridiction de New York, sont détenues à environ 30 % par des créanciers étrangers et 70 % par des institutions libanaises, en particulier la Banque du Liban et les banques commerciales. Le défaut prolongé sans négociation sérieuse a fait du Liban un cas d’exception : aucun programme de restructuration n’a été finalisé plus de cinq ans après la cessation de paiement.

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Malgré cela, les Eurobonds libanais continuent d’être cotés sur les marchés secondaires. En 2025, leurs prix oscillaient entre 7 et 10 cents pour un dollar nominal, traduisant un taux de rendement à maturité supérieur à 60 %, voire 80 % sur certaines échéances courtes. Ce niveau exceptionnel attire certains investisseurs à la recherche de rendements élevés, souvent qualifiés de « distressed investors ».

Une attractivité basée sur un pari risqué

Le regain d’intérêt de certains acteurs financiers pour les Eurobonds libanais s’explique par un double pari : d’une part, que le Liban finira par engager une restructuration ordonnée, et d’autre part, que les créanciers obtiendront un taux de recouvrement supérieur aux niveaux actuels du marché. Ce pari repose sur l’idée qu’un règlement futur impliquerait un échange d’obligations avec une décote limitée, comme cela a été le cas dans d’autres pays en défaut.

Cependant, cette perspective est contredite par la structure actuelle de la dette et l’absence de plan crédible de redressement. Aucune ligne budgétaire ne prévoit de service de la dette externe. Le projet de loi sur la stabilisation financière ne mentionne pas le traitement des Eurobonds ni ne propose un cadre de négociation. La Banque du Liban n’a pas la capacité de refinancer cette dette, et l’État libanais n’a pas réservé de fonds pour une restructuration partielle ou progressive.

Par conséquent, l’attractivité actuelle repose davantage sur la spéculation à court terme que sur une évaluation rationnelle du risque. Les niveaux de rendement reflètent une probabilité de défaut persistante, voire permanente. Investir dans les Eurobonds libanais revient à acheter une créance douteuse sur un État sans capacité ni volonté manifeste de remboursement.

Des acheteurs à la recherche d’effet de levier

Parmi les acheteurs récents de ces titres figurent des fonds spécialisés dans les actifs en détresse (« vulture funds ») qui parient sur des litiges juridiques favorables ou sur une pression diplomatique internationale pour imposer une restructuration. Ces fonds achètent massivement à bas prix et cherchent ensuite à maximiser la récupération via des procédures judiciaires ou des négociations bilatérales.

Certains investisseurs espèrent également qu’un changement de gouvernance politique, ou un accord avec le Fonds monétaire international, ouvrirait la voie à une restructuration à des conditions plus favorables. Toutefois, l’absence de progrès sur les réformes exigées par le FMI depuis 2022 rend cette perspective incertaine.

Le risque principal est que ces positions soient revendues avant toute négociation effective, contribuant à une instabilité des cours et à une fragmentation accrue du marché. Le Liban, déjà confronté à un passif complexe, risque alors de faire face à une multiplicité de créanciers aux intérêts divergents, ce qui compliquerait toute tentative de rééchelonnement coordonné.

Les banques libanaises, premiers exposés

Les principales banques commerciales libanaises détiennent une part significative des Eurobonds, souvent inscrits dans leurs bilans à des valeurs largement supérieures à celles du marché. Cette situation crée un écart comptable préoccupant. Par exemple, une obligation notée à 40 cents sur le dollar dans les comptes d’une banque est aujourd’hui valorisée à moins de 10 cents sur le marché.

La non-reconnaissance de ces pertes compromet la transparence des bilans et empêche une restructuration bancaire efficace. Elle bloque également toute tentative d’attirer des capitaux extérieurs, dans la mesure où les investisseurs exigent une évaluation réaliste des actifs avant toute injection de fonds.

En outre, ces banques ont souvent utilisé les Eurobonds comme collatéraux dans des opérations de refinancement ou de swap auprès de la Banque du Liban. La dépréciation de ces actifs pèse donc indirectement sur les réserves de la Banque centrale et accentue la fragilité globale du secteur monétaire.

Absence de stratégie de négociation étatique

Depuis 2020, aucun comité officiel n’a été formé pour négocier avec les créanciers. Le ministère des Finances a publié, en 2020, un document d’orientation évoquant une restructuration ciblant un ratio dette/PIB soutenable autour de 90 %, mais ce document n’a jamais été suivi d’un plan détaillé. Le gouvernement actuel n’a pas pris d’engagement formel, et aucune loi de finances n’a intégré une provision pour le service de la dette extérieure.

L’absence d’interlocuteur officiel a poussé certains groupes de créanciers à constituer des comités ad hoc. Les négociations sont donc fragmentées, et aucun processus coordonné n’a pu être lancé. Cette situation fragilise la position du Liban, qui apparaît comme un débiteur peu fiable, incapable de respecter ses engagements ou d’établir un dialogue constructif.

Les partenaires internationaux, notamment le FMI, la Banque mondiale et les États contributeurs à la conférence de Paris, conditionnent toute assistance à la présentation d’un plan macroéconomique cohérent, incluant un traitement équitable de la dette. L’immobilisme actuel compromet donc les perspectives de financement externe.

Un effet de réputation et un risque juridique accrus

La persistance du défaut sans initiative de règlement nuit à la réputation du Liban sur les marchés internationaux. Le pays figure parmi les cinq États ayant connu le plus long défaut non restructuré depuis la Seconde Guerre mondiale. Cette situation réduit considérablement la crédibilité du Liban et alourdit les conditions de toute levée future de fonds, qu’elle soit souveraine ou privée.

Les conséquences juridiques sont également préoccupantes. Plusieurs détenteurs d’Eurobonds ont déposé des recours auprès des juridictions new-yorkaises. En l’absence de règlement à l’amiable, le Liban pourrait être confronté à des saisies d’actifs à l’étranger, notamment sur ses comptes diplomatiques, ses avoirs pétroliers futurs ou les flux de transferts transitant par des banques internationales.

Ces litiges pourraient se multiplier si les créanciers institutionnels, comme les fonds de pension ou les compagnies d’assurance, choisissent à leur tour de poursuivre l’État libanais. Le coût de ces actions, en termes d’image et de ressources, pourrait largement dépasser celui d’une restructuration ordonnée.

Des implications pour la réforme bancaire et monétaire

La non-reconnaissance des pertes sur Eurobonds entrave la réforme du secteur bancaire. Tant que ces titres restent inscrits à des valeurs artificielles, les bilans des banques ne peuvent être nettoyés, et les recapitalisations exigées par le projet de restitution des dépôts deviennent irréalistes.

Par ailleurs, la Banque du Liban détient également une part substantielle de ces obligations, à hauteur de plusieurs milliards de dollars. Ces titres figurent dans ses actifs, alors même qu’ils sont en défaut. Cette comptabilité faussée affecte la crédibilité de ses états financiers et complique la supervision internationale.

Enfin, l’absence de règlement de la dette externe freine toute tentative de relance monétaire. Les agences de notation maintiennent le Liban dans les catégories de défaut, ce qui limite sa capacité à opérer sur les marchés internationaux ou à obtenir des soutiens techniques multilatéraux.

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Newsdesk Libnanews
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