mardi, février 24, 2026

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Fairuz célèbre ses 91 ans : hommage à celle qui reste l’icône du Liban malgré toutes les crises

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De Beyrouth aux cimes du Liban : la naissance d’un mythe

Née Nouhad Wadi Haddad à Beyrouth le 21 novembre 1934, Feyrouz grandit dans le quartier populaire de Zoukak el-Blat. Son père, Wadi Haddad, imprimeur, et sa mère, Liza al-Boustani, mènent une vie modeste. Enfant réservée, elle chante dès l’école et intègre, adolescente, la chorale de la radio libanaise. C’est là que sa voix exceptionnelle attire l’attention de Halim El Roumi, directeur de Radio Liban, qui la rebaptise « Feyrouz », nom signifiant « turquoise ». À la fin des années 1940, elle rencontre Assi et Mansour Rahbani, compositeurs maronites de la région du Metn. Ensemble, ils créent une musique nouvelle, mêlant mélodies orientales et harmonies occidentales. Le trio Rahbani-Feyrouz révolutionne la chanson arabe. Le premier enregistrement de Feyrouz, « Itab », en 1952, la propulse immédiatement au rang de star. Le Liban indépendant découvre alors sa voix : claire, profonde, aérienne.

L’âge d’or d’un pays en musique

Dans les années 1950 et 1960, Beyrouth rayonne comme le Paris du Levant. Les cafés de Hamra vibrent de jazz, les théâtres regorgent de créations et la presse arabophone s’épanouit. Feyrouz devient la figure de proue de cette vitalité. Les frères Rahbani écrivent pour elle des pièces musicales et des opéras orientaux qui seront joués chaque été au festival de Baalbeck. Son mariage avec Assi Rahbani en 1954 scelle une union artistique et sentimentale. Ensemble, ils signent des chefs-d’œuvre : « Roudani Ila Biladi », « Habbaytak Bissayf », « Kan Ena Tahoun ». À travers eux, Feyrouz chante un Liban rural, poétique, sublimé. Son répertoire se nourrit des paysages de la montagne, des voix paysannes, de la mémoire collective. À cette époque, ses concerts rassemblent toutes les classes sociales et toutes les confessions. La voix de Feyrouz devient un langage commun. Dans les villages du Nord comme dans les quartiers de la capitale, on l’écoute au petit matin, en buvant le café. Elle symbolise une modernité sans rupture avec la tradition. En 1969, son interprétation de « Bhebbak Ya Lebnan » consacre son rôle d’ambassadrice culturelle. « Je t’aime dans la paix, je t’aime dans la guerre », chante-t-elle. Derrière l’amour, déjà, pointe l’inquiétude : celle d’un pays fragile.

Quand la guerre fait taire le chant, mais pas l’âme

Le 13 avril 1975, la guerre éclate. Le Liban s’enfonce dans quinze ans de conflits internes. Feyrouz choisit le silence : elle refuse de chanter sur une terre où les Libanais s’entretuent. Durant ces années sombres, ses chansons demeurent pourtant omniprésentes. Dans les abris, les radios diffusent « Li Beirut », écrite comme un adieu à une ville brisée : « Pour Beyrouth, de mon cœur, une salutation. » Pendant la guerre, elle quitte rarement le pays. Elle refuse les invitations officielles des factions, conserve une neutralité rigoureuse. « Je ne chante pas pour les politiciens », dira-t-elle plus tard, « je chante pour le peuple. » Cette position lui vaut le respect unanime. En 1979, elle remonte sur scène à l’Olympia de Paris, devant une diaspora émue aux larmes. Le Liban tout entier suit l’événement par les journaux. Sa voix, sur la scène française, réunit symboliquement ceux que la guerre a séparés. À Beyrouth, chrétiens et musulmans continuent d’écouter les mêmes cassettes : Feyrouz demeure le seul lien sonore entre les deux rives de la capitale coupée par la ligne de démarcation.

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Sur les routes de l’exil : la voix des Libanais du monde

Dans les années 1980, alors que le pays se déchire, Feyrouz multiplie les tournées internationales. Damas, Amman, Paris, Londres : partout, ses concerts affichent complet. La diaspora libanaise y voit un miroir d’elle-même. Dans chaque exilé, sa voix réveille la nostalgie de la maison perdue. Son répertoire devient une mémoire collective de l’exil. Pour les Arabes, elle incarne la dignité et la culture libanaises. Elle reçoit en 1987 la Médaille de l’Ordre du Mérite du président syrien Hafez el-Assad. À Paris, les critiques la surnomment « la Callas du Levant ». En 1989, après la signature des accords de Taëf, elle retourne chanter à Beyrouth. Sa réapparition publique marque la fin symbolique de la guerre.

Le retour à Beyrouth : la réconciliation par la chanson

En 1994, son concert sur la place des Martyrs, organisé par le gouvernement de Rafic Hariri, rassemble des dizaines de milliers de Libanais. La foule, toutes confessions confondues, scande son nom. Le soir, ses chansons résonnent des montagnes du Metn aux ruines du centre-ville. Ce moment d’unité rare, au cœur d’un pays encore fracturé, consacre son rôle d’icône nationale. Elle incarne alors une renaissance morale. Les années 2000 la voient se retirer progressivement de la scène, mais sans jamais disparaître. En 2008, elle sort l’album « Eh… Fi Amal » (« Oui, il y a de l’espoir »), composé par son fils Ziad Rahbani. Le disque, d’une modernité sobre, évoque le désenchantement d’un peuple, mais aussi son obstination à survivre.

Ziad Rahbani, l’héritier rebelle et la douleur de la perte

Ziad Rahbani, né en 1956, est à la fois le fils de Feyrouz et un artiste à part entière. Pianiste, compositeur, dramaturge, il marque de son empreinte la culture libanaise. Ses pièces – « Bil Nisbeh La Bokra Chou ? », « Film Ameriki Tawil » – dressent un portrait acide du Liban d’après-guerre : corruption, exil, illusions perdues. Ses musiques, mêlant jazz, funk et rythmes arabes, prolongent et renouvellent l’héritage des Rahbani. Il collabore souvent avec sa mère, lui écrivant des chansons au ton plus sombre. Entre eux, un lien indéfectible, mais aussi une tension : Ziad revendique la liberté politique que Feyrouz refuse d’endosser. « Ma mère est une sainte », disait-il en 2012, « elle ne juge personne, elle se tait, et ce silence en dit plus que tous les discours. » Leur complicité artistique se traduit par des albums devenus cultes : « Wala Keef » (2002), « Eh… Fi Amal » (2008). Le 26 juillet 2025, Ziad Rahbani s’éteint à 69 ans à Beyrouth. Le Liban entier lui rend hommage. Les funérailles rassemblent artistes, responsables politiques et anonymes. Feyrouz, vêtue de noir, assiste en silence. Dans un pays habitué aux divisions, cette douleur partagée ramène, le temps d’un adieu, une unité fugace.

Feyrouz, la fidélité d’une vie entière au Liban

Feyrouz n’a jamais quitté le Liban, même aux heures les plus sombres. Pendant la guerre civile, elle vit à Antélias, dans la montagne du Metn, puis s’installe à Rabieh. Elle refuse l’exil que tant d’autres ont choisi. Cette fidélité alimente le respect universel dont elle jouit. Le public voit en elle une figure morale. En 2017, une rare apparition publique à l’occasion de la sortie d’un album hommage montre une femme âgée mais toujours droite.

La visite de Macron : l’image d’une légende vivante

Le 1er septembre 2020, le président Emmanuel Macron, venu à Beyrouth après l’explosion du port, lui rend visite chez elle. Les photos, publiées sans déclaration, deviennent emblématiques. Le chef de l’État français lui remet la Légion d’honneur, saluant « une femme qui incarne la culture, la dignité et l’unité du Liban ». Cette rencontre, silencieuse, suffit à rappeler le prestige de la chanteuse au-delà des frontières.

Dans la tourmente, un peuple s’accroche à sa voix

Les années récentes plongent le Liban dans une crise sans précédent. La livre s’effondre, les banques ferment, la jeunesse s’exile. Dans les rues de Beyrouth, les coupures d’électricité rythment le quotidien. Pourtant, dans les taxis et les cafés, sa voix continue de flotter. On diffuse « Bhebbak Ya Lebnan » lors des manifestations. En 2019, les manifestants de la « Thaoura » chantent ses paroles comme un hymne : « Je t’aime dans la paix et dans la guerre. » Elle n’a rien dit publiquement, mais son silence, une fois encore, suffit. Son absence de prise de position directe lui permet de rester la chanteuse de tous, au-dessus des querelles politiques et religieuses.

Une influence qui dépasse les frontières

Feyrouz a vendu des millions d’albums à travers le monde. Sa discographie compte plus de 80 disques et environ 1 500 chansons. Elle a chanté en arabe, en français, en arménien, et parfois en anglais. Sa notoriété s’étend bien au-delà du monde arabe : en Grèce, en Italie, en Amérique latine, sa voix inspire compositeurs et poètes. Le réalisateur japonais Takeshi Kitano déclara un jour écouter « Li Beirut » avant chaque tournage pour « trouver la paix ». En France, ses albums sont diffusés sur Radio Orient et FIP. Des artistes comme Ibrahim Maalouf, Hiba Tawaji ou Souad Massi revendiquent son influence. L’université américaine de Beyrouth lui a consacré plusieurs colloques, étudiant son rôle dans la formation d’une identité nationale partagée. Ses chansons, diffusées dans toutes les écoles libanaises, constituent un patrimoine commun.

Les mots de Feyrouz : sagesse, silence et prière

Les rares mots de Feyrouz, prononcés au fil de sa carrière, tracent le portrait d’une femme pudique. « Je chante pour la beauté », confiait-elle en 1989. « La politique passe, la beauté reste. » Une autre fois : « Je n’ai jamais voulu être célèbre. J’ai seulement voulu que les gens soient heureux quand ils m’écoutent. » À propos du Liban : « C’est ma maison, même quand elle brûle. » Ces phrases, sobres, résonnent comme un testament spirituel. Ziad Rahbani, dans une interview donnée à la télévision libanaise en 2015, disait d’elle : « Elle a survécu à tout. Quand elle chante, même les miliciens s’arrêtent. » L’humoriste Charbel Rouhana affirma un jour : « Elle est notre hymne national. Quand Feyrouz se taira, il ne restera plus que le bruit. »

Un lien invisible entre les Libanais d’hier et d’aujourd’hui

Ce qui distingue Feyrouz, c’est cette capacité à relier. En elle se retrouvent les fragments d’un pays éclaté. Dans sa voix se mêlent la douleur et la fierté, la nostalgie et l’espoir. Ses chansons sont la mémoire d’un Liban qui persiste, malgré tout. Dans un monde arabe traversé par les divisions, elle demeure une figure de respect universel. On l’écoute à Damas, au Caire, à Tunis, sans se soucier de la religion ni du drapeau. Elle incarne une idée de la culture comme refuge, comme espace commun. Son héritage dépasse la musique : il s’agit d’une manière d’être au monde. Dans un entretien ancien, elle résumait ainsi sa philosophie : « Chanter, c’est prier deux fois. » Chaque génération la redécouvre. Dans les cafés de Beyrouth, les jeunes font tourner ses vinyles remastérisés. Dans la diaspora, elle demeure la voix du retour impossible. Dans un pays où la politique échoue, la culture, par elle, maintient vivante la possibilité du lien.

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