Une défiance parlementaire qui s’affiche au grand jour
La tension monte au Parlement libanais. Selon Al Akhbar (02/06/2025), les lignes de fracture se multiplient autour du gouvernement dirigé par Nawaf Salam, en particulier sur les dossiers économiques et budgétaires. L’ambiance dans l’hémicycle s’est récemment durcie, avec des prises de parole de plus en plus critiques. Le journal rapporte que des députés, y compris certains jusque-là considérés comme proches de la ligne de l’exécutif, n’hésitent plus à dénoncer un manque de vision stratégique et une gouvernance qu’ils jugent réactive plutôt que prospective.
Des scènes inhabituelles ont marqué les dernières sessions parlementaires : interruptions de séances, refus d’approuver certains projets de loi budgétaires, et critiques publiques du chef du gouvernement. Plusieurs députés centristes et indépendants, traditionnellement modérés, ont exprimé leur déception quant à la manière dont l’exécutif gère les ressources publiques. Certains membres influents des commissions économiques ont suspendu leur participation, arguant d’un « manque de lisibilité des choix gouvernementaux ».
Cette situation reflète une érosion de la cohésion politique qui soutenait Nawaf Salam depuis son arrivée à la tête du gouvernement. La dynamique majoritaire se fragilise et la légitimité technique du Premier ministre, jusque-là incontestée, est désormais mise en cause par des députés qui l’accusent de ne pas traduire ses compétences diplomatiques en mesures structurelles concrètes.
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La Banque du Liban au cœur des tensions
Un des sujets qui cristallisent les critiques est le rôle de la Banque du Liban. Al Akhbar souligne que le débat autour de cette institution se durcit.
Des députés dénoncent une gestion qu’ils qualifient d’opaque. Ils demandent un audit complet non seulement des comptes, mais aussi des pratiques internes de la Banque. Des interrogations émergent sur la masse monétaire en circulation, les réserves de change, et la politique de taux d’intérêt. Le flou qui entoure la coordination entre la Banque du Liban et l’exécutif alimente la défiance.
La dépendance structurelle du pays au secteur bancaire est également remise en question. Certains parlementaires réclament un rééquilibrage du pouvoir entre les institutions politiques et financières. Des propositions de révision du cadre légal de la Banque centrale sont à l’étude, notamment pour renforcer les mécanismes de contrôle parlementaire et la transparence des interventions sur les marchés.
Ce débat sur la Banque du Liban dépasse la technique : il reflète une remise en cause de la légitimité de certaines élites technocratiques, perçues comme trop alignées sur les intérêts bancaires et insuffisamment sensibles aux impératifs sociaux.
Budget 2025 : la répartition des fonds fait débat
Les discussions sur le projet de budget 2025 ont aggravé les tensions. Al Akhbar rapporte que plusieurs députés se sont opposés à la ventilation actuelle des dépenses publiques. Les critiques se concentrent sur les montants alloués à la présidence, à la Défense, et à certaines institutions sécuritaires, jugés disproportionnés en période d’austérité.
Des voix s’élèvent pour demander une redistribution plus équitable. Les députés issus des régions périphériques ou des secteurs sociaux dénoncent la faiblesse des dotations à la santé, à l’éducation et aux infrastructures. Ils estiment que le budget ne reflète pas les priorités urgentes de la population.
Le sujet des retraites est également au cœur des crispations. Les régimes spéciaux, notamment pour les fonctionnaires de haut rang et les militaires, sont contestés. Plusieurs députés parlent d’ »injustice structurelle » dans le traitement des anciens agents publics par rapport au reste de la population active. La pérennité de ces régimes est remise en cause dans un contexte où l’État peine à couvrir ses charges courantes.
Ces arbitrages budgétaires sont également observés par les bailleurs de fonds internationaux. Le Fonds monétaire international exige une discipline budgétaire stricte en échange de son appui. Cela inclut la réduction des déficits, la rationalisation des dépenses et une révision en profondeur de certaines politiques de transferts. Ces contraintes renforcent les clivages entre députés favorables à une orthodoxie budgétaire, et ceux qui demandent une politique plus redistributive.
Nawaf Salam sous pression : entre isolement et obstination
Face à cette fronde parlementaire, Nawaf Salam maintient sa ligne. Il affirme, dans des déclarations relayées par la presse, qu’il agit « dans le respect des équilibres, avec une volonté de réforme progressive et sans brutalité ». Son entourage rejette les accusations de pilotage autoritaire, mais reconnaît une forme d’inflexibilité assumée.
Les critiques portent principalement sur l’absence de vision stratégique à moyen terme. Des parlementaires reprochent au Premier ministre de ne pas anticiper les effets des mesures qu’il propose, et de réagir au coup par coup. Il lui est aussi reproché de ne pas consulter suffisamment les commissions parlementaires avant de proposer des projets budgétaires.
Politiquement, Nawaf Salam semble de plus en plus isolé. Les sondages internes commandés par certains blocs parlementaires indiquent une baisse de la confiance, même dans les régions où il bénéficiait d’un soutien important. Cette érosion d’image complique sa capacité à négocier et affaiblit son autorité dans les débats.
Pourtant, Salam reste soutenu par une partie de la technocratie et par les partenaires internationaux, notamment ceux impliqués dans le processus de négociation avec le FMI. Cet appui externe compense en partie sa perte de capital politique interne, mais ne suffit pas à apaiser les tensions.
Vers une recomposition politique autour des finances ?
Les fractures budgétaires pourraient déboucher sur une recomposition politique. Al Akhbar évoque la possibilité de formations transversales autour des questions économiques. Des députés issus de partis traditionnellement opposés envisagent une coordination pour imposer une autre lecture budgétaire, voire pour contester directement la légitimité de la ligne Salam.
Des appels à une motion de confiance émergent en sourdine, bien que peu de partis soient prêts à assumer ouvertement une crise gouvernementale. Pour l’heure, les contestations restent sectorielles, mais elles pourraient converger si un bloc structuré venait à se former.
Le paysage politique est d’autant plus mouvant que les partis traditionnels sont en repositionnement. Plusieurs d’entre eux, affaiblis par des années de crise, cherchent à retrouver une audience en se positionnant comme défenseurs des droits sociaux et des régions défavorisées.
Parallèlement, des députés indépendants, jusque-là discrets, tentent d’exister comme une force de proposition budgétaire. Ils insistent sur la nécessité d’un audit de la dette publique, d’un plafonnement des salaires publics les plus élevés, et d’une transparence totale sur les dépenses souveraines.
À court terme, deux scénarios semblent se dessiner. Soit un compromis est trouvé sur une nouvelle version du budget, avec une meilleure prise en compte des revendications sociales. Soit le blocage s’installe, avec le risque d’un gel institutionnel prolongé, et une reprise en main des priorités économiques par les bailleurs de fonds internationaux.



