Un programme qui redéfinit le paysage sécuritaire libanais
Le plan Horsiyate el Silah, officiellement lancé le 12 mars 2025 par le président Joseph Aoun et le Premier ministre Nawaf Salam, s’inscrit dans une volonté affichée de rétablir le monopole de la force publique au Liban. Dans un pays où, depuis la fin de la guerre civile en 1990, les armes détenues par des acteurs non étatiques n’ont jamais totalement disparu, l’initiative vise à récupérer progressivement tout armement lourd et léger en dehors du cadre légal. Le dispositif prévoit un déploiement par zones, en commençant par les régions où les tensions armées sont les plus fréquentes : la Bekaa, le Sud, et certains quartiers de la banlieue sud de Beyrouth.
Le programme repose sur deux piliers : opérations militaires planifiées par l’armée libanaise et mesures socio-économiques destinées à accompagner les populations affectées. La 1ʳᵉ division d’infanterie, appuyée par la brigade d’intervention rapide, a été mobilisée dès avril, avec un budget initial de 95 millions USD financé en partie par des bailleurs internationaux. Les objectifs affichés sont ambitieux : saisir ou intégrer à l’armée 70 % des armes illégales en trois ans et réduire de 50 % le nombre d’incidents armés recensés annuellement. Mais, à cinq mois du lancement, les chiffres montrent un écart entre la théorie et la réalité.
Un premier bilan contrasté
Selon des données du commandement de l’armée, depuis le 15 mars et jusqu’au 10 août 2025, environ 2 480 armes légères et 117 pièces d’armement lourd (canons de 122 mm, mortiers de 120 mm, lance-roquettes multiples) ont été saisies. Ce chiffre reste modeste au regard des estimations des services de renseignement, qui évaluent à près de 35 000le nombre total d’armes illégales circulant sur le territoire libanais. Les opérations les plus fructueuses ont eu lieu dans le nord de la Bekaa, autour de Baalbek et Hermel, avec la saisie de dépôts entiers appartenant à des réseaux de contrebande transfrontaliers.
Dans le Sud, les résultats sont plus limités : sur les 23 localités visées par le plan, seules 9 ont fait l’objet d’opérations complètes. Les négociations politiques avec les autorités locales et certaines factions ralentissent la progression. À Beyrouth, dans les quartiers périphériques comme Haret Hreik ou Chiyah, les forces de sécurité privilégient la discussion et la médiation pour éviter les affrontements, ce qui réduit la quantité d’armes récupérées mais préserve la stabilité immédiate.
Encadré chiffré : Horsiyate el Silah au 10 août 2025
- Armes saisies : 2 480 légères, 117 lourdes
- Zones couvertes : 8 secteurs (Bekaa Nord, Bekaa Ouest, Marjayoun, Tyr, Nabatieh, Akkar, Tripoli, sud de Beyrouth)
- Budget alloué : 95 millions USD pour la première année
- Effectifs mobilisés : 7 200 militaires, 1 400 policiers
- Incidents armés enregistrés : baisse de 12 % par rapport à la même période en 2024
- Objectif final : réduction de 50 % des incidents en trois ans
Les zones stratégiques : Bekaa, Sud, Beyrouth
La Bekaa constitue l’un des principaux foyers d’armes illégales, en raison de sa proximité avec la frontière syrienne et de la présence de clans armés implantés depuis plusieurs décennies. Des familles comme les Jaafar, Zeaiter ou Shamas disposent de réseaux structurés allant de la contrebande d’armes au trafic de stupéfiants. Les opérations menées début juillet ont permis de démanteler trois ateliers de fabrication artisanale d’armes à Hermel et Qaa, avec la saisie de 620 fusils d’assaut et 14 mitrailleuses lourdes DShK.
Dans le Sud, la situation est plus délicate : la présence de groupes liés au Hezbollah rend toute action de désarmement politiquement sensible. Les autorités privilégient la coordination indirecte via des notables locaux, pour éviter un affrontement direct qui aurait des répercussions nationales et régionales. À Beyrouth, les interventions se concentrent sur des quartiers périphériques où la criminalité armée est élevée. Les forces de sécurité y combinent contrôles routiers, perquisitions ciblées et programmes d’échange d’armes contre compensations financières.
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Les réactions politiques et communautaires
Le président Joseph Aoun qualifie Horsiyate el Silah de « test décisif pour l’avenir de l’État libanais ». Nawaf Salam, tout en soutenant le plan, insiste sur la nécessité d’un volet social pour éviter que certaines communautés ne se sentent stigmatisées. Le Hezbollah, par la voix de Naim Kassem, accepte de « discuter » du plan mais pose des conditions : exclusion des armes de la « résistance » et garanties contre toute utilisation politique des opérations.
Les Forces libanaises et le Parti socialiste progressiste dénoncent un désarmement sélectif, accusant l’armée d’éviter certaines zones d’influence du Hezbollah et d’autres groupes alliés. Cette perception alimente la méfiance et risque de freiner l’adhésion populaire au programme.
Les pressions et soutiens internationaux
Les États-Unis conditionnent une partie de leur aide militaire annuelle, estimée à 200 millions de dollars, à des progrès tangibles dans le désarmement. L’Union européenne a débloqué 35 millions d’euros pour financer des projets de développement dans les zones affectées, tandis que l’Iran critique le plan, le présentant comme un outil d’affaiblissement de ses alliés au Liban.
La FINUL, bien que cantonnée au Sud par son mandat, observe le processus comme un indicateur clé de stabilité. Ses rapports mensuels adressés au Conseil de sécurité font état d’un « progrès limité mais constant » dans les zones de Marjayoun et Tyr.
Les précédents et leçons de l’histoire
Le Liban a connu plusieurs tentatives de désarmement par le passé. En 1991, les milices issues de la guerre civile furent dissoutes, à l’exception notable du Hezbollah, bénéficiant d’un statut particulier de « résistance ». En 2005-2008, après l’assassinat de Rafic Hariri, la question du désarmement resurgit avec l’adoption de la résolution 1701 du Conseil de sécurité, sans résultat concret sur les armes internes. L’expérience montre que tout processus de ce type se heurte à la dimension communautaire et à l’ingérence régionale.
Horsiyate el Silah se distingue par son approche graduelle et son volet socio-économique, mais il reste soumis aux mêmes risques : réarmement rapide, accords de circonstance, et compromis politiques.
Défis économiques et sociaux
Le désarmement a des impacts directs sur certaines économies locales. Dans la Bekaa, des familles entières vivent de la contrebande ou de la protection armée de convois. Leur désarmement entraîne une perte de revenus, que l’État tente de compenser par des projets agricoles ou de construction financés par des bailleurs internationaux. Les premiers programmes pilotes ont permis de créer environ 2 300 emplois temporaires, principalement dans la réhabilitation d’infrastructures, mais plus de 15 000 personnes seraient directement ou indirectement dépendantes d’activités liées aux armes.
Au Sud, des projets de pisciculture et de culture sous serre sont proposés comme alternatives économiques. Toutefois, l’adhésion reste faible, les revenus générés étant souvent inférieurs à ceux des activités illégales.
Une épreuve sur la durée
La réussite de Horsiyate el Silah dépendra de sa capacité à maintenir un rythme constant d’opérations, à sécuriser les zones désarmées, et à empêcher la reconstitution des stocks. Les forces de sécurité renforcent actuellement la surveillance des points de passage frontaliers, notamment dans l’Akkar et le Hermel, où transitent encore armes et munitions. Des patrouilles conjointes armée-police sont également déployées dans les zones nouvellement désarmées pour éviter un retour rapide des armes.
À moyen terme, le plan pourrait modifier en profondeur l’équilibre sécuritaire libanais. S’il réussit, il renforcera la légitimité de l’État et réduira l’autonomie militaire des factions armées. En cas d’échec, il risquera d’alimenter un cycle de méfiance, de polarisation et de violence.



