Par Bernard Raymond Jabre
On se trompe lourdement lorsqu’on réduit l’Iran à un simple dossier nucléaire, à un régime sous sanctions ou à un facteur de tension régionale. L’Iran n’est pas une périphérie du monde contemporain. Il en est l’un des centres de gravité les plus structurants. Par sa géographie, son histoire, ses ressources, sa profondeur stratégique et sa capacité d’influence, il façonne l’équilibre des puissances bien au-delà du Moyen‑Orient.
Situé au carrefour des grands axes eurasiatiques, l’Iran relie l’Asie à l’Europe et le Nord au Sud. Il constitue un pont naturel entre la Chine, l’Inde, la Russie, la Turquie, l’Asie centrale et l’espace méditerranéen. Dans un monde où les routes commerciales, les chaînes logistiques et les corridors énergétiques redessinent les rapports de force, cette position confère à l’Iran un pouvoir structurel rare : celui d’être un passage, un verrou et un hub à la fois.
Cette centralité prend une dimension nouvelle avec l’essor des nouvelles Routes de la soie chinoises. Pour Pékin, l’Iran n’est pas seulement un fournisseur d’énergie, mais un corridor terrestre stratégique permettant de sécuriser un accès vers l’Europe en réduisant la dépendance aux voies maritimes dominées par l’Occident. À travers l’Iran se dessine l’ébauche d’une Eurasie plus intégrée, plus autonome et potentiellement moins dépendante de l’ordre atlantique.
À cela s’ajoute l’enjeu énergétique. Le détroit d’Ormuz, l’un des points de passage pétroliers et gaziers les plus sensibles au monde, confère à l’Iran un levier macroéconomique indirect mais considérable. La moindre tension dans cette zone se traduit instantanément par une hausse des prix de l’énergie, des secousses inflationnistes et des perturbations sur les marchés mondiaux. L’Iran devient ainsi un acteur capable d’influencer l’économie globale sans même avoir à agir ouvertement.
Pour les États‑Unis, l’Iran représente un enjeu systémique. Il s’agit de sécuriser les flux énergétiques mondiaux, de rassurer les alliés régionaux, de préserver la liberté de navigation et d’empêcher la consolidation d’un bloc continental sino‑russo‑iranien capable de remettre en cause l’architecture stratégique occidentale. Contrôler, contenir ou influencer l’Iran revient en partie à préserver l’équilibre mondial hérité de l’après‑guerre.
Pour Israël, la question iranienne revêt une dimension existentielle. L’Iran n’est pas perçu comme un adversaire lointain mais comme le centre de gravité d’un arc régional de pression s’étendant de l’Irak à la Syrie et au Liban. Ses capacités balistiques, ses drones, ses réseaux d’influence et son potentiel nucléaire reconfigurent profondément la notion de dissuasion et la perception du risque stratégique au Moyen‑Orient.
Au‑delà du militaire et de l’énergie, l’Iran exerce une influence croissante sur le cœur continental asiatique. Il joue un rôle clé dans les corridors reliant la Russie, l’Asie centrale et l’Inde, offre un accès stratégique aux mers chaudes et sert de plateforme à des réseaux commerciaux, logistiques et financiers partiellement autonomes vis‑à‑vis de l’ordre occidental. Dans un monde fragmenté, il devient un laboratoire de souveraineté, de résilience et d’adaptation.
L’Iran est également un État‑civilisation. Héritier d’une histoire impériale millénaire, il ne se pense pas comme une simple puissance régionale mais comme un acteur historique destiné à compter. Cette conscience nourrit sa capacité de résistance, son soft power culturel et son ambition durable d’influence.
Ainsi, l’Iran ne peut être réduit à un dossier diplomatique parmi d’autres. Il est à la fois un verrou énergétique, un carrefour logistique, un acteur militaire structurant et un pilier potentiel du nouvel échiquier eurasiatique. Celui qui comprend l’Iran comprend l’un des centres de gravité du XXIᵉ siècle. Celui qui parvient à influer durablement sur sa trajectoire ne façonne pas seulement le destin d’un pays, mais participe à la recomposition de l’équilibre mondial.
Bernard Raymond Jabre



