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Joseph Aoun et le « poison » répandu à Washington

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Une sortie inhabituelle devant les journalistes

Lors d’une rencontre avec le Conseil de l’ordre des rédacteurs, Joseph Aoun a choisi un registre inhabituellement direct. Face aux responsables de la presse, il a décrit sans détour l’état du pays et le climat politique, tout en ciblant un phénomène précis: l’activisme d’une partie des responsables libanais dans les capitales étrangères, et d’abord aux États-Unis. 

Le chef de l’État a évoqué les propos de responsables américains qui lui ont rapporté ce qu’ils entendaient de la bouche de visiteurs libanais. Selon lui, ces responsables ont expliqué qu’un nombre de Libanais présents à Washington « répandent du poison les uns contre les autres » et sont devenus la principale source d’informations négatives sur leur propre pays. 

Joseph Aoun a repris cette formule à son compte. Il a parlé de Libanais qui « n’épargnent même plus eux-mêmes », dont le comportement revient à alimenter un discours dépréciatif permanent sur le Liban auprès de l’administration américaine. Dans une autre formulation rapportée au même sujet, il a suggéré l’image de « serpents » politiques, qui se déplacent dans les couloirs de Washington pour « piquer » leur propre camp en distillant des récits biaisés. 

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Ce langage, rare dans la bouche d’un chef d’État, visait un phénomène précis: la pratique de la dénonciation politique à l’étranger, sur fond de crise interne et de bras de fer autour des armes et de la négociation avec Israël.

Que désigne le « poison » dans les capitales étrangères?

Dans son intervention, Joseph Aoun ne se limite pas à une dénonciation morale. Il décrit un mécanisme politique. Selon lui, certains Libanais se rendent à Washington non pour exposer la réalité du pays mais pour la modeler au gré de leurs intérêts. Ils sélectionnent des informations, en amplifient certaines, en occultent d’autres, afin de convaincre leurs interlocuteurs américains que le pouvoir en place serait incapable ou indigne de confiance. 

Le président explique qu’il a fini par « se divertir » de ce que les responsables américains lui rapportent, tant le décalage est grand entre certains récits et les faits. Il souligne qu’il existe une catégorie de Libanais dont le principal souci est de « déformer l’image » du pays, plutôt que de transmettre une image fidèle de la situation. 

Un commentaire politique s’empare de cette scène pour insister sur deux aspects. D’une part, la pratique ancienne de la « délation politique » à l’extérieur, que ce soit auprès de capitales occidentales ou régionales. D’autre part, la façon dont cette délation est perçue au Liban comme une forme de « recours à l’étranger » contre des adversaires internes, dans la continuité d’une histoire où les alignements externes ont souvent pesé sur l’équilibre interne. 

Dans un autre dossier, une source parlementaire chiite, commentant des initiatives américaines, parle de « dénonciation » qui se sentirait jusque dans une lettre de deux membres du Congrès aux autorités de Washington, accusant le président du Parlement de bloquer le processus démocratique. Cette remarque illustre l’idée que des messages internes sont désormais relayés dans des documents officiels étrangers, avec un effet de retour sur la scène politique libanaise.

Le « poison » dont parle Joseph Aoun renvoie donc à un réseau d’initiatives politiques menées à l’étranger, où des responsables libanais cherchent à façonner la lecture américaine de la situation, parfois au prix d’un discrédit global de leur propre pays.

Une mise en cause directe d’un style de lobbying

En commentant les allers-retours des responsables libanais vers Washington, le président insiste sur la manière dont certains d’entre eux « se livrent à la médisance et au bavardage » devant leurs interlocuteurs américains, dans le but explicite de gagner leurs faveurs et de les pousser à adopter des positions plus dures à l’égard des autorités à Beyrouth. 

Il souligne que ces personnes « ne vont pas vers les Américains pour leur transmettre la vérité telle qu’elle est », mais pour la reformuler en fonction de ce que « l’Américain a envie d’entendre ». Le résultat, selon lui, est double: d’un côté, une image du Liban exagérément sombre et chaotique; de l’autre, une perception d’un pouvoir central présenté comme incapable de faire respecter ses engagements, notamment au Sud.

Dans un passage commenté par des proches, Joseph Aoun insiste sur la responsabilité des élites libanaises dans ce mécanisme. Il affirme qu’il faut « dire la vérité aux Américains telle qu’elle est », car, selon lui, quand on leur présente les faits de manière honnête, « ils finissent par en être convaincus ». 

Un autre texte reprend cette scène pour en tirer une leçon plus générale: le chef de l’État cherche à mettre en garde l’ensemble des acteurs concernés — responsables politiques, milieux économiques, acteurs médiatiques — contre les conséquences de ce « comportement ». Il les appelle à mesurer l’impact de ces récits négatifs répétés sur la perception du pays et sur la capacité du Liban à négocier avec ses partenaires. 

En filigrane se dessine une critique d’un certain type de lobbying: celui qui cherche moins à défendre une vision nationale qu’à obtenir un avantage de court terme en s’appuyant sur des acteurs étrangers pour affaiblir des adversaires locaux.

Washington, la négociation et l’ombre d’un « autre Liban »

Le contexte de ces propos est une phase où Joseph Aoun met en avant la possibilité d’une négociation avec Israël, sous conditions strictes et dans le cadre d’un accord de cessez-le-feu conclu en novembre 2024. Dans cette logique, il considère que le choix de la négociation, et non de la guerre, est capable de ramener la stabilité au Sud et dans l’ensemble du pays. 

En parallèle, des informations circulant à Beyrouth indiquent qu’un nouveau regard se dessine à Washington. Des sources diplomatiques parlent d’un ambassadeur américain entrant qui adopterait une approche plus stricte à l’égard de toute initiative libanaise de négociation, en posant des conditions plus fermes, notamment sur la question des armes et de l’unité interne. 

Dans ce climat, plusieurs capitales arabes et européennes observent le dossier libanais « à travers des yeux américains ». Elles suivent de près la manière dont Washington lit l’initiative présidentielle et l’ensemble de la situation au Liban. 

Le silence de ces capitales sur la proposition de négociation est interprété comme le signe qu’elles jugent les conditions libanaises « non mûres » pour un processus réel, estimant qu’un accord conclu dans un contexte de division interne et de présence d’armes hors de l’État aurait peu de chances d’être appliqué. 

Une autre analyse va plus loin et estime que ce silence renvoie à une attente: celle d’un « autre Liban », où la question des armes serait réglée avant toute table de négociation sérieuse. Dans cette perspective, le « poison » distillé dans les capitales étrangères contribue à entretenir l’idée qu’un accord est impossible tant que l’équilibre interne n’a pas été profondément modifié.

C’est ce nœud que Joseph Aoun vise lorsqu’il dénonce les comportements de certains visiteurs libanais à Washington. Pour lui, ces démarches contribuent à figer une image d’un pays ingouvernable, incapable de tenir ses engagements, et donc inapte à mener une négociation crédible.

L’effet boomerang des « dénonciations » sur la scène intérieure

La critique présidentielle vise aussi les effets internes de cette pratique. Lorsque le chef de l’État évoque des Libanais qui « ne se montrent pas cléments même envers eux-mêmes », il souligne le caractère autodestructeur de ce comportement. 

En s’adressant aux responsables de la presse, il entretient l’idée que ce « poison » n’est pas seulement dangereux à Washington, mais aussi à Beyrouth. Le retour d’écho des discours tenus à l’étranger se traduit par des pressions, des sanctions, des prises de positions publiques qui viennent ensuite s’imposer dans le débat intérieur comme autant d’arguments d’autorité.

Un passage largement commenté insiste sur la règle implicite selon laquelle « les ambassadeurs américains à Beyrouth sont souvent ceux qui transmettent des signaux » plus que de véritables décisions. Mais ces signaux ne naissent pas dans le vide; ils sont nourris par les récits portés par des délégations libanaises de passage à Washington, qui s’efforcent de convaincre leurs interlocuteurs que le Liban ne peut se stabiliser que sous certaines conditions politiques internes.

La référence à des « serpents » politiques place ces acteurs dans une catégorie à part: non seulement ils contestent le pouvoir en place, mais ils le font en s’appuyant sur des capitales étrangères où ils cherchent à installer leur propre lecture de la crise. 

Ce faisant, ils contribuent à renforcer l’idée, à l’extérieur, que le Liban se trouve dans une impasse systémique, dominée par les conflits d’agenda de ses élites, plutôt que dans une simple confrontation entre l’État et un adversaire extérieur.

La riposte présidentielle: transparence, priorité nationale et mise en garde

Dans le même entretien, Joseph Aoun associe cette dénonciation des « faiseurs de poison » à une série de messages adressés aux Libanais. Il insiste sur la gravité de la situation économique, sociale et financière, et sur la nécessité de mobiliser toutes les capacités de l’État pour y faire face. 

Il rappelle le droit des Libanais à leurs dépôts bancaires et promet de ne pas transiger sur ce point, même si le dossier reste entouré de nombreuses complications. Il appelle les ministres et les administrations à être « plus présents là où il faut, au bon moment et au bon rythme », ce qui traduit une demande de réactivité accrue des institutions dans la gestion de la crise. 

La mise en cause des comportements à l’étranger vient s’inscrire dans ce cadre. Le président cherche à recentrer le débat sur les priorités internes: la protection du front sud, la stabilisation économique, la restauration de la confiance dans l’État. Dans cette logique, les délégations qui se rendent à Washington pour « noircir le tableau » sont perçues comme autant de facteurs de fragilisation de la position libanaise, au moment où le pays tente de négocier un cessez-le-feu durable et de mobiliser des soutiens pour la reconstruction.

En soulignant que les propos de certains visiteurs sont connus à Baabda « par ce que les Américains eux-mêmes en rapportent », le chef de l’État laisse entendre que les jeux d’ombre portés à l’extérieur ne restent pas sans trace. Les acteurs qui pratiquent ce type de lobbying savent désormais que leur discours circule des deux côtés, à Washington comme à Beyrouth.

Entre liberté d’expression et responsabilité nationale

Le reproche adressé par Joseph Aoun touche une ligne sensible: jusqu’où peut aller la critique du pouvoir à l’étranger sans se transformer en arme contre le pays lui-même? Le Liban a une longue tradition de diversité politique, de liberté de parole et de pluralisme, y compris dans les relations avec l’extérieur.

Ce que le président vise, ce n’est pas la critique en tant que telle, mais la façon dont certains en font un instrument systématique de disqualification du pays devant ses partenaires les plus influents. Lorsqu’il évoque des Libanais qui « ont pour souci de déformer l’image » et qui adaptent leur récit à ce que « l’interlocuteur étranger souhaite entendre », il décrit une stratégie où la recherche d’appuis externes prime sur la construction d’un front national minimum. 

Dans ce débat, la frontière entre liberté politique et responsabilité nationale est au cœur des enjeux. D’un côté, un système démocratique suppose la possibilité pour des opposants de contester un pouvoir, y compris devant des partenaires étrangers. De l’autre, un pays en crise et exposé à une guerre à sa frontière se trouve confronté au risque de voir ses divisions exploitées à l’extérieur pour justifier des pressions, des sanctions ou des conditions jugées inacceptables.

En qualifiant de « poison » certaines pratiques, Joseph Aoun fait un choix de vocabulaire lourd. Il désigne non seulement la nocivité du contenu, mais aussi la manière insidieuse dont il se diffuse, par capillarité, dans les réseaux diplomatiques et politiques. Ce langage signale que, pour lui, ces comportements ne relèvent plus d’un simple jeu politique, mais d’un facteur de vulnérabilité stratégique.

Un avertissement au moment où se joue la marge de manœuvre du Liban

Au moment où ces propos sont tenus, le Liban tente de préserver une marge de manœuvre dans un environnement dominé par la pression israélienne au Sud, les attentes américaines sur la question des armes, et l’attention fluctuante des partenaires arabes et européens.

Des échanges récents montrent que des responsables étrangers s’interrogent sur la portée réelle de l’initiative de négociation portée par Joseph Aoun, certains estimant que les conditions internes ne permettent pas encore d’envisager un accord durable. Dans ce cadre, chaque récit importé à Washington par des acteurs libanais compte.

La dénonciation du « poison » lancé dans les capitales étrangères s’inscrit donc dans un moment où le chef de l’État cherche à maintenir l’idée que le Liban reste capable de parler d’une seule voix sur les grandes questions de souveraineté, même si les désaccords internes demeurent profonds.

En exposant publiquement ce qu’il entend de la part de responsables américains sur l’attitude de certains visiteurs libanais, Joseph Aoun transforme un sujet jusque-là cantonné aux coulisses diplomatiques en thème de débat national. Il met chacun face à la portée de ses actes à l’étranger, et pose une question de fond: jusqu’où peut-on peser sur Washington en s’appuyant sur le discrédit de son propre pays sans finir par affaiblir la position de ce même pays dans les négociations à venir?

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