Au cœur de la crise financière qui paralyse le Liban depuis 2019, une convergence inattendue s’est dessinée entre les actionnaires des principales banques commerciales et le Hezbollah. Ces deux acteurs, aux intérêts traditionnellement divergents, se retrouvent aujourd’hui unis dans leur opposition aux amendements adoptés par le Conseil des ministres le 27 octobre 2025, destinés à renforcer les réformes bancaires exigées par le Fonds monétaire international (FMI). Cette alliance de circonstance, motivée par la défense de positions établies dans un système économique marqué par la corruption et les conflits géopolitiques, émerge alors que le gouvernement de Nawaf Salam, formé en février 2025, tente d’accélérer les négociations avec les institutions internationales pour débloquer une aide vitale. Les amendements en question, inspirés des suggestions du FMI formulées en septembre 2025, visent à protéger les petits déposants et à assurer la soutenabilité de la dette publique, mais ils heurtent de front les privilèges des lobbies bancaires et les réseaux financiers parallèles du Hezbollah.
Le contexte de cette opposition conjointe trouve ses racines dans les destructions massives causées par le conflit de 2024 avec Israël, qui ont exacerbé une crise déjà profonde. La Banque mondiale a évalué les besoins de reconstruction à 11 milliards de dollars en juin 2025, un chiffre revu à la hausse à 14 milliards en octobre en raison des dommages persistants dans les régions sud du pays. Face à cette urgence, le gouvernement a soumis au Parlement un projet de loi sur la résolution bancaire, amendé la législation sur le secret bancaire en avril 2025, et avancé sur d’autres mesures. Pourtant, les résistances internes, amplifiées par cette alliance improbable, freinent les progrès. Les dépôts gelés dans les banques, estimés à plus de 100 milliards de dollars en devises étrangères, restent inaccessibles pour des millions de Libanais, tandis que l’inflation, bien que ralentie à 50 % en 2025, continue d’éroder le pouvoir d’achat.
Les négociations avec le FMI, menées par le ministre des Finances Yassine Jaber, ont révélé ces tensions. Lors d’une mission en juin 2025, le FMI a salué certaines avancées, mais insisté sur un soutien externe concessionnel pour couvrir les coûts de reconstruction. En septembre, Ernesto Ramirez Rigo, chef de la mission du FMI pour le Liban, a suggéré des amendements pour renforcer les protections des déposants et la viabilité de la dette, déclarant que sans ces ajustements, le secteur bancaire demeurerait paralysé. Ces propositions ont provoqué une réaction unie des actionnaires bancaires et du Hezbollah, qui y voient une menace directe pour leurs sphères d’influence.
Un front commun face aux exigences internationales
Les actionnaires des banques libanaises, organisés au sein de l’Association des banques du Liban (ABL), ont intensifié leurs efforts pour contrer ces réformes. En mars 2025, lors d’une visite du FMI à Beyrouth, ils ont exprimé leur refus de toute restructuration ignorant leurs investissements passés dans les obligations d’État. Karim Souaid, nommé gouverneur de la Banque du Liban en mars 2025 avec l’appui du lobby bancaire, incarne cette position ferme. Dans un communiqué officiel, il a affirmé que la préservation du capital des banques était essentielle pour relancer l’économie, omettant de souligner les impacts sur les déposants ordinaires.
De son côté, le Hezbollah, marginalisé politiquement depuis la formation du gouvernement Salam – qui a évité toute mention de son rôle dans la défense nationale –, conserve une emprise économique via son économie parallèle. En juillet 2025, la Banque du Liban a publié une circulaire interdisant aux institutions financières licenciées tout lien direct ou indirect avec Al-Qard Al-Hassan, le bras financier du Hezbollah financé par l’Iran. Cette mesure, alignée sur les pressions internationales, a été interprétée comme une attaque contre les réseaux du parti, qui assurent des prêts et transferts à une large base chiite. Des sources gouvernementales rapportent que le Hezbollah a mobilisé ses alliés parlementaires pour ralentir l’adoption des amendements au projet de loi sur la récupération du secteur bancaire, approuvé par le Parlement en 2025 mais jugé insuffisant par le FMI.
Cette convergence d’intérêts repose sur des motivations complémentaires : les actionnaires protègent leurs actifs contre une dilution forcée, tandis que le Hezbollah défend son autonomie financière face à un État renforcé par les réformes. En octobre 2025, un rapport de l’Institut pour la politique internationale (ISPI) a mis en évidence que, malgré les progrès législatifs, la crise monétaire perdure en raison de ces oppositions, notant que le Hezbollah et les lobbies bancaires partagent une rhétorique imputant les maux à l’État plutôt qu’à leurs propres rôles dans la corruption systémique. Des rencontres discrètes entre représentants bancaires et figures proches du Hezbollah ont été signalées, visant à aligner leurs positions lors des débats parlementaires.
Le détail des réformes proposées par le FMI
Les réformes exigées par le FMI, détaillées dans les rapports de juin et septembre 2025, visent à restructurer en profondeur le secteur bancaire libanais. Parmi les mesures phares figurent la recapitalisation des banques viables, estimée à 25 milliards de dollars, et la liquidation ordonnée des institutions insolvables. Le FMI insiste sur une protection prioritaire des dépôts inférieurs à 100 000 dollars, financée par une répartition des pertes impliquant les actionnaires et l’État. Des amendements à la loi sur le secret bancaire, adoptés en avril 2025, permettent un accès rétroactif de dix ans aux autorités pour lutter contre la corruption et le blanchiment d’argent. Par ailleurs, une réforme fiscale est préconisée, incluant une augmentation de la TVA et des mesures contre l’évasion fiscale, pour restaurer la soutenabilité de la dette publique, qui atteint 170 % du PIB.
Ces propositions s’inscrivent dans un cadre plus large de conditionnalité, où le FMI exige une transparence accrue et une unification des taux de change multiples en vigueur depuis 2019. En octobre 2025, le Conseil des ministres a intégré ces suggestions dans des amendements approuvés, prévoyant des mécanismes pour transférer une partie des pertes aux actionnaires via une contribution forcée. Le FMI, dans sa déclaration de septembre, a souligné que ces ajustements étaient cruciaux pour débloquer un programme d’aide de plusieurs milliards de dollars, essentiel à la reconstruction post-conflit. Parmi les exigences clés figurent également des audits exhaustifs des banques et du secteur public, visant à établir l’accountability pour les fautes passées, telles que les pratiques de mauvaise gouvernance et les fraudes qui ont contribué à l’effondrement financier de 2019.
Les objections des actionnaires et de l’ABL
Pour l’ABL et les actionnaires, ces réformes représentent une menace existentielle. Ils arguent que les mesures transfèrent indûment les pertes accumulées – estimées à plus de 70 milliards de dollars – sur leurs épaules, ignorant les responsabilités de l’État dans l’endettement excessif. Dans un mémorandum publié en octobre 2025, l’ABL a qualifié ces propositions de punitives, risquant de prolonger la crise en décourageant les investissements étrangers. Salim Sfeir, président de l’ABL, a critiqué publiquement les amendements, affirmant qu’ils violent les principes de propriété privée et pourraient entraîner une vague de litiges internationaux. Les actionnaires, souvent liés à des familles influentes comme les Hariri ou les Mikati, refusent d’assumer ces pertes, préférant une solution où l’État absorbe le fardeau via la vente d’actifs publics, y compris une partie des réserves d’or de la Banque du Liban.
Cette opposition s’est manifestée lors des négociations avec le FMI, où l’ABL a poussé pour des exemptions sur les banques familiales. En novembre 2025, des fuites indiquent que ces pressions ont retardé l’adoption finale des amendements au Parlement, où des débats houleux ont opposé les lobbies bancaires aux réformateurs. L’ABL met en avant que les réformes ignorent les investissements passés dans les eurobonds émis par l’État, qui ont financé des déficits budgétaires chroniques. De plus, la dilution du capital prévue dans la recapitalisation ouvre la porte à l’entrée de nouveaux actionnaires, qui pourraient alors accéder aux informations sensibles sur les fraudes financières passées, exposant ainsi les pratiques opaques des anciennes directions bancaires et risquant des poursuites judiciaires.
Les résistances du Hezbollah aux mesures financières
Le Hezbollah, historiquement hostile à une gestion de la crise par le FMI, voit dans ces réformes une ingérence visant à démanteler son réseau financier indépendant. En 2020, son vice-secrétaire général, cheikh Naim Qassem, avait déclaré que le parti ne se soumettrait pas aux outils impérialistes représentés par le FMI. Affaibli par la guerre de 2024, qui a causé 14 milliards de dollars de dommages selon la Banque mondiale, le Hezbollah maintient son opposition, craignant que les mesures n’entravent son système social et financier. Al-Qard Al-Hassan, qui fournit des services à bas coût à des centaines de milliers de chiites, a été isolé par la circulaire de juillet 2025, renforçant les flux informels estimés à 30 % du PIB.
Les réformes, en exigeant une transparence accrue et des contrôles sur les transferts, menacent ces réseaux financés par l’Iran et échappant aux régulations internationales. Des rapports de l’ONU indiquent que ces flux compliquent les négociations avec le FMI. Le Hezbollah, via ses députés, a proposé des amendements alternatifs pour intégrer les institutions communautaires dans le système formel, une idée rejetée comme incompatible avec les standards mondiaux. En novembre 2025, des manifestations organisées par des groupes affiliés ont réclamé une solution nationale préservant ces réseaux. Les audits du secteur public, inclus dans les exigences du FMI, pourraient également révéler des liens entre des entités étatiques et les réseaux du Hezbollah, renforçant l’accountability pour des fautes passées liées au financement parallèle.
Les exigences du Trésor américain et les pressions accrues
Les États-Unis, par le biais du Département du Trésor, ont imposé des exigences strictes au Liban, liant l’aide financière à une répression accrue contre le financement du Hezbollah. Le 6 novembre 2025, le Trésor américain a annoncé des sanctions contre des operatives du Hezbollah exploitant l’économie cash libanaise, soulignant l’urgence pour le Liban d’adresser les risques posés par les activités financières du parti. Ces sanctions ciblent des canaux financiers utilisés par le Hezbollah, incluant des transferts informels et des institutions parallèles, et visent à isoler davantage ces réseaux de l’économie formelle.
Ces mesures s’inscrivent dans un cadre plus large où le Trésor américain exige du Liban une réforme approfondie pour lutter contre le blanchiment d’argent et le financement du terrorisme. Des officiels américains ont insisté sur la nécessité d’une régulation bancaire plus stricte, incluant des audits indépendants des institutions financières et une fermeture des failles permettant des flux illicites. En octobre 2025, des communications du Trésor ont précisé que tout soutien à la restructuration bancaire dépendrait de la mise en œuvre effective de ces contrôles, avec une emphase sur la transparence des transactions transfrontalières, souvent liées à l’Iran. Le Trésor a également appelé à une coopération accrue avec les autorités internationales pour traquer les actifs liés au Hezbollah, estimant que sans ces étapes, l’aide du FMI resterait bloquée. Parmi ces exigences figurent des audits complets des banques et du secteur public, visant à établir l’accountability pour les fautes passées, y compris les pratiques de corruption qui ont miné la stabilité financière.
Ces exigences ne conviennent pas aux actionnaires des banques, qui craignent que les audits rétroactifs et les contrôles renforcés exposent leurs propres pratiques passées, potentiellement liées à des financements opaques. L’ABL a réagi en arguant que de telles mesures punitives risqueraient de déstabiliser davantage le secteur, en imposant des coûts supplémentaires sans compenser les pertes dues à la dette publique. Pour le Hezbollah, ces demandes représentent une attaque directe contre son autonomie, en ciblant explicitement Al-Qard Al-Hassan et d’autres entités communautaires, perçues comme essentielles pour le soutien social dans les régions chiites. La dilution du capital, en permettant l’entrée de nouveaux actionnaires potentiellement alignés sur des intérêts internationaux, pourrait également donner accès à des informations sur les fraudes passées impliquant des flux liés au parti.
La visite d’une délégation américaine au Liban
Le 9 novembre 2025, une délégation du Département du Trésor américain s’est rendue à Beyrouth pour des réunions avec des officiels libanais, marquant une intensification des pressions diplomatiques. Dirigée par des experts en financement du terrorisme, la délégation a rencontré le président Joseph Aoun au palais présidentiel de Baabda, où elle a discuté des mesures financières, de la sécurité et des négociations en cours. Lors de ces échanges, le président Aoun a affirmé que le Liban travaillait activement à prévenir le blanchiment d’argent et le financement du terrorisme, citant des avancées récentes comme l’amendement à la loi sur le secret bancaire.
La délégation a toutefois exprimé son insatisfaction quant aux efforts du Liban pour contrer le Hezbollah, soulignant que des progrès tangibles étaient nécessaires dans un délai de deux mois, soit jusqu’à mi-janvier 2026. Des sources proches des discussions indiquent que les Américains ont insisté sur la fermeture des branches d’Al-Qard Al-Hassan et sur des sanctions internes contre les entités liées au parti. La visite a exclu les officiels chiites libanais, un choix perçu comme délibéré pour éviter toute légitimation des réseaux du Hezbollah. En parallèle, la délégation a rencontré des parlementaires et des représentants de la Banque du Liban, pressant pour une unification des taux de change et une régulation des cryptomonnaies utilisées dans l’économie informelle.
Cette visite a coïncidé avec de nouvelles sanctions américaines annoncées le 6 novembre, ciblant trois operatives du Hezbollah impliqués dans des flux financiers illicites. Un officiel américain a déclaré lors de la visite que le Liban devait mettre fin à l’influence maligne de l’Iran via le Hezbollah, liant explicitement les réformes financières au désarmement du parti. Des fuites des réunions révèlent que la délégation a averti que sans avancées, les États-Unis pourraient imposer des restrictions supplémentaires sur les transferts vers le Liban, affectant la diaspora et les aides humanitaires. Les discussions ont également porté sur des audits renforcés pour assurer l’accountability des acteurs impliqués dans les fautes passées du secteur bancaire.
Pour les actionnaires bancaires, cette intervention américaine accentue les craintes d’une ingérence accrue, avec des exigences qui pourraient forcer une recapitalisation sans exemptions pour les institutions privées. L’ABL a réagi en privé, arguant que les pressions US ignorent les responsabilités de l’État et risquent de renforcer l’économie parallèle. Le Hezbollah, via ses relais, a qualifié la visite d’ingérence impérialiste, mobilisant ses alliés pour bloquer toute mesure ciblant ses réseaux. La délégation a insisté sur l’importance des audits pour révéler les fraudes passées, ce qui pourrait exposer des liens entre banques et entités parallèles.
Les conditions imposées par les États-Unis
Les États-Unis, en tandem avec le FMI, conditionnent leur aide à des réformes concrètes, alignant l’assistance économique sur des objectifs sécuritaires. En mars 2025, le Département d’État a réitéré son opposition à tout financement de reconstruction sans désarmement du Hezbollah, liant ainsi les fonds à une distanciation de l’influence iranienne. Des sanctions imposées en novembre 2025 sur des operatives du Hezbollah exploitant l’économie cash libanaise visent à protéger l’intégrité du système financier. Washington exige un renforcement des contrôles sur les points d’entrée légaux et la fermeture des branches d’Al-Qard Al-Hassan.
Ces conditions, détaillées dans des communications à Beyrouth, incluent une souveraineté financière totale, avec une lutte accrue contre le blanchiment et le financement du terrorisme. En octobre 2025, les États-Unis ont approuvé 230 millions de dollars pour les forces de sécurité libanaises, conditionnés à des avancées dans le désarmement. Pour les actionnaires bancaires, ces exigences risquent de renforcer l’économie informelle contrôlée par le Hezbollah, prolongeant l’instabilité. Le Hezbollah, quant à lui, perçoit ces mesures comme une attaque frontale contre son autonomie, alignée sur les intérêts israéliens. Les audits du secteur public, partie intégrante de ces conditions, visent à imposer l’accountability pour les erreurs passées, y compris les allocations budgétaires opaques qui ont pu bénéficier à des réseaux parallèles.
Les implications pour le secteur bancaire
Le secteur bancaire, autrefois pilier régional, est au bord du gouffre. Avec des actifs gelés et une confiance érodée, les opérations se limitent à des transactions minimales. Les amendements d’octobre prévoient la liquidation des banques non viables et une recapitalisation mixte, imposant aux actionnaires une contribution significative. L’ABL a averti, dans un communiqué du 30 octobre, que cela pourrait décourager les investissements. Les petits déposants, représentant 80 % des comptes, attendent le déblocage de fonds limités à 300 dollars mensuels pour certains.
La visite américaine du 9 novembre a ajouté une couche de complexité, avec des exigences pour des audits immédiats des bilans bancaires, potentiellement révélant des liens avec des entités sanctionnées potentiellement liés au Hezbollah.
Cependant, des représentants de l’ABL ont exprimé en privé leur préoccupation que ces audits ne diluent non seulement leur contrôle mais exposent aussi des pratiques historiques illégales, qui ne sont pas nécessairement liées au mouvement chiite. Ces audits pourraient ainsi mener à des poursuites internationales. La dilution du capital, en introduisant de nouveaux investisseurs, pourrait accélérer cet accès à des données sur les fraudes, renforçant les craintes d’accountability judiciaire.
Les défis de la mise en œuvre
La validation parlementaire reste entravée. En novembre 2025, une session a approuvé un budget complémentaire intégrant des provisions pour la restructuration, mais des amendements pro-Hezbollah ont été rejetés. Le gouverneur Souaid a émis des directives sur les cryptomonnaies pour contrer l’informel, mais ses liens avec le privé soulèvent des doutes. Des audits internationaux, exigés par le FMI et renforcés par les US, sont en cours, avec des résultats attendus fin 2025.
La délégation US a insisté lors de sa visite sur un délai de 60 jours pour des progrès tangibles, prévoyant un afflux de délégations supplémentaires à Beyrouth pour suivre l’avancement. Des sources indiquent que l’ambassadeur américain Issa arrivera dans les prochains jours pour coordonner ces efforts. Ces audits viseront particulièrement les fautes passées, comme les prêts non performants et les investissements risqués qui ont précipité la crise.



