Beyrouth, capitale du Liban, a été le théâtre de violents combats le 6 février 1984, marquant un tournant dans la guerre civile qui ravageait le pays depuis près d’une décennie. Ces affrontements opposaient les unités de l’armée libanaise, restées loyales au président Amine Gemayel, aux miliciens chiites de l’Amal et druzes du Parti socialiste progressiste, le long de la ligne verte qui divisait la ville en secteurs est et ouest. Dans un contexte de tensions exacerbées par les interventions étrangères et les divisions confessionnelles, cette journée d’insurrection, souvent qualifiée d’intifada, a révélé les faiblesses structurelles de l’État libanais et accéléré le basculement des équilibres de pouvoir.
Les racines de la guerre civile libanaise
Pour comprendre les événements de février 1984, il faut remonter aux origines de la guerre civile libanaise, qui a éclaté en 1975. Ce conflit multifacette opposait initialement les milices chrétiennes maronites, regroupées autour du parti des Phalanges libanaises, aux forces progressistes et aux Palestiniens de l’Organisation de libération de la Palestine (OLP), installés au Liban depuis les années 1970. La présence palestinienne, renforcée après les événements de Septembre noir en Jordanie en 1970, avait transformé le sud du Liban en base arrière pour des opérations contre Israël, provoquant des représailles israéliennes récurrentes.
Dès 1975, les combats à Beyrouth ont conduit à la partition de la ville le long d’une ligne de démarcation, baptisée ligne verte en raison de la végétation qui y poussait au milieu des ruines. Cette ligne, traversant le centre-ville, séparait l’est chrétien de l’ouest musulman, avec des checkpoints, des barricades et des snipers rendant tout passage périlleux. Les milices chiites, comme l’Amal fondée par l’imam Moussa Sadr en 1974, et druzes, dirigées par Walid Joumblatt au sein du Parti socialiste progressiste (PSP), ont émergé comme des acteurs majeurs, défendant leurs communautés face à la marginalisation perçue dans le système confessionnel libanais hérité du Pacte national de 1943.
Ce pacte, qui répartissait les postes clés selon un ratio de six chrétiens pour cinq musulmans, était de plus en plus contesté par la démographie évolutive, avec une croissance de la population musulmane, notamment chiite. Les interventions extérieures ont compliqué la situation : la Syrie, entrée au Liban en 1976 sous mandat de la Ligue arabe pour stabiliser le pays, y maintenait une présence militaire influente, tandis qu’Israël occupait le sud depuis son invasion de 1978, connue sous le nom d’opération Litani.
L’invasion israélienne de 1982 et ses suites
L’année 1982 a marqué une escalade dramatique. En juin, Israël lançait l’opération Paix en Galilée, envahissant le Liban jusqu’à Beyrouth pour chasser l’OLP. Les forces israéliennes, alliées aux milices chrétiennes, ont assiégé l’ouest de la capitale, provoquant des bombardements intenses. Bachir Gemayel, chef des Forces libanaises (milice chrétienne issue des Phalanges), a été élu président en août 1982 avec le soutien israélien, mais il a été assassiné le 14 septembre dans un attentat à la bombe au quartier général des Phalanges à Achrafieh.
Son frère Amine Gemayel lui a succédé le 23 septembre, dans un climat de vengeance. Les 16 au 18 septembre, les milices chrétiennes, sous la protection passive des forces israéliennes, ont pénétré les camps de réfugiés palestiniens de Sabra et Chatila, massacrant des centaines de civils, majoritairement palestiniens et chiites libanais. Cet épisode tragique a accentué les rancœurs confessionnelles et renforcé la détermination des milices musulmanes.
Une force multinationale, composée de troupes américaines, françaises, italiennes et britanniques, a été déployée à Beyrouth en août 1982 pour superviser l’évacuation de l’OLP vers la Tunisie. Après un retrait temporaire, elle est revenue en septembre pour stabiliser la situation. Cependant, les perceptions ont évolué : les musulmans voyaient cette force comme un soutien au gouvernement Gemayel, perçu comme pro-chrétien et pro-israélien.
En mai 1983, le gouvernement libanais a signé l’accord du 17 mai avec Israël, prévoyant un retrait israélien conditionnel à celui des forces syriennes et palestiniennes, et normalisant les relations. Cet accord a été dénoncé par les musulmans et la Syrie comme une capitulation, renforçant l’opposition au régime Gemayel.
Les tensions montantes en janvier 1984
Au début de 1984, les tensions ont culminé. L’armée libanaise, restructurée sous Amine Gemayel avec une dominance chrétienne, était accusée de partialité. Dans les quartiers chiites comme Dahieh, au sud de Beyrouth, des arrestations massives ont eu lieu, avec jusqu’à 2 000 chiites détenus selon des rapports de l’époque. Les habitants percevaient l’armée comme une force d’occupation, similaire aux Israéliens au sud.
La force multinationale, initialement vue comme neutre, s’est impliquée en bombardant les positions druzes dans le Chouf et l’ouest de Beyrouth lors de la guerre de la Montagne en 1983-1984. Les navires américains ont effectué les tirs navals les plus intenses depuis la guerre de Corée, ciblant des zones musulmanes. Cela a transformé l’image de la force multinationale en belligérant aux yeux des milices.
Des attentats ont marqué cette période : le bombardement de l’ambassade américaine à Beyrouth en avril 1983, tuant 63 personnes, et les attentats contre les casernes américaines et françaises en octobre 1983, causant 241 morts américains et 58 français. Ces actes, attribués à des groupes islamistes émergents, ont accru la pression sur les forces étrangères.
Parallèlement, la Syrie, sous Hafez al-Assad, exerçait une influence croissante, soutenant les milices opposées à Gemayel. En février 1984, alors que les leaders libanais étaient invités à Damas pour des négociations, les milices ont planifié leur offensive, profitant de l’absence de coordination au sein du gouvernement.
Le déclenchement des combats le 6 février
Le 6 février 1984, l’insurrection a éclaté à l’aube. Les positions de l’armée libanaise dans l’ouest de Beyrouth ont été bombardées par l’artillerie de l’armée elle-même, en réponse à des provocations antérieures, mais cela a servi de signal pour les milices. Des combattants de l’Amal, dirigés par Nabih Berri, et du PSP, sous Walid Joumblatt, ont lancé une attaque coordonnée contre les unités de la 6e brigade d’infanterie, majoritairement musulmane mais loyale à Gemayel.
Les clashes ont commencé aux abords de la ligne verte, notamment au carrefour de Corniche Mazra’a et Bourj Abi Haidar, où des miliciens ont affronté des soldats montant dans un camion militaire. À 9h30, les échanges de tirs se sont intensifiés, avec des armes automatiques, des grenades propulsées par roquette et des mortiers. Les milices ont rapidement pris l’avantage, avançant dans les quartiers ouest.
Le long de la ligne verte, les combats ont été particulièrement féroces. Cette artère, bordée de bâtiments en ruines et de positions fortifiées, est devenue un champ de bataille urbain. Les snipers des deux côtés tiraient sur tout mouvement, tandis que des obus pleuvaient sur les zones résidentielles. Les miliciens chiites et druzes, renforcés par des éléments communistes et nationalistes arabes comme ceux de George Hawi du Parti communiste libanais, ont coordonné leurs assauts pour isoler les poches de résistance de l’armée.
Les défections massives au sein de l’armée
Un facteur décisif a été les défections au sein de l’armée libanaise. De nombreux soldats musulmans et druzes, frustrés par la direction chrétienne et les ordres perçus comme partisans, ont déserté pour rejoindre les milices. La 6e brigade, commandée par le colonel Lutfi Jabbar, s’est effondrée rapidement : les troupes ont refusé les ordres de combattre et se sont retirées dans leurs casernes, ignorant les appels à la résistance.
Cette défection a accéléré la victoire des milices. En quelques heures, l’Amal et le PSP contrôlaient l’ouest et le sud de Beyrouth, y compris l’aéroport international et les banlieues chiites. Les forces gouvernementales se sont repliées vers l’est chrétien, laissant la ligne verte comme une frontière plus marquée que jamais. Les combats ont fait des dizaines de morts et de blessés, avec des quartiers entiers dévastés par les échanges d’artillerie.
La consolidation du contrôle milicien
Le 7 février, les milices ont consolidé leurs gains. Elles ont annoncé la formation d’un commandement militaire unifié pour maintenir l’ordre dans l’ouest de Beyrouth, incluant l’Amal, le PSP et des groupes plus petits comme le Parti communiste libanais et le Parti social nationaliste syrien. Nabih Berri et Walid Joumblatt sont apparus comme les figures dominantes, exigeant la démission de Gemayel et la réforme du système politique.
Les combats sporadiques ont continué le long de la ligne verte dans les jours suivants, avec des duels d’artillerie et des tirs de snipers. Le 27 février, par exemple, les affrontements ont repris intensément, avec des obus tombant sur des quartiers résidentiels des deux côtés. Un soldat français de la force multinationale a été tué par un obus de mortier près de la ligne verte, portant à 88 le nombre de morts dans le contingent français depuis son déploiement.
L’implication de la force multinationale
La force multinationale, stationnée à l’aéroport et dans d’autres positions, s’est retrouvée impliquée malgré elle. Les marines américains, sous pression après les attentats d’octobre 1983, ont vu leurs positions menacées. Des navires de guerre américains ont bombardé des positions miliciennes dans les montagnes, mais cela n’a pas inversé la tendance. Le 6 février a marqué le début de la fin pour cette force, perçue comme un soutien au régime Gemayel.
Les conséquences politiques immédiates
Sous la pression des milices et de la Syrie, le gouvernement libanais a annulé l’accord du 17 mai le 5 mars 1984. Cette décision, annoncée par Amine Gemayel, a été un revers majeur pour Israël et les États-Unis, qui avaient parrainé l’accord. Elle a symbolisé la perte d’influence occidentale au Liban et l’ascension de Damas comme arbitre principal.
Les milices ont imposé un nouveau statu quo : l’ouest de Beyrouth est devenu un fief musulman, avec l’Amal dominant les quartiers chiites et le PSP influençant les zones druzes. Cela a ouvert la voie à la guerre des camps, une phase de violences intra-confessionnelles opposant les milices aux Palestiniens restants dans les camps de réfugiés.
Le retrait des forces étrangères
Le 26 février 1984, les derniers marines américains ont quitté Beyrouth, suivis par les autres contingents de la force multinationale dans les semaines suivantes. Ce retrait a été précipité par l’intifada, qui a démontré l’incapacité de ces forces à maintenir la paix. Les États-Unis, après avoir perdu 241 hommes en octobre 1983, ont réorienté leur politique, laissant la Syrie combler le vide.
Israël, de son côté, a maintenu son occupation du sud, mais les événements de Beyrouth ont affaibli ses alliés chrétiens. Les Forces libanaises, sous Samir Geagea, ont dû se recentrer sur l’est de la capitale.
L’impact sur la société libanaise
Les affrontements ont exacerbé les divisions confessionnelles. Les chiites, marginalisés historiquement, ont vu dans l’Amal un défenseur communautaire, tandis que les druzes consolidaient leur emprise sur le Chouf. Les sunnites, moins impliqués dans les combats initiaux, ont néanmoins bénéficié de l’affaiblissement du régime Gemayel.
Économiquement, Beyrouth a souffert : l’aéroport, sous contrôle milicien, a vu son trafic perturbé, et les quartiers ouest ont été ravagés. Les civils, coincés entre les lignes, ont enduré des pénuries et des bombardements aléatoires.
L’influence syrienne renforcée
Avec le retrait occidental, la Syrie est devenue le principal acteur extérieur. Hafez al-Assad a utilisé les milices comme proxies pour influencer le gouvernement libanais. Des négociations à Damas ont suivi, imposant des réformes partielles, mais la guerre civile s’est prolongée, avec des phases comme la guerre des camps opposant l’Amal aux Palestiniens de 1985 à 1987.
Les combats le long de la ligne verte ont persisté sporadiquement tout au long de 1984, avec des échanges d’artillerie entre l’armée et les milices. Ces duels ont maintenu la partition de Beyrouth, transformant la ville en un labyrinthe de zones contrôlées par des factions rivales.
Les dynamiques internes des milices
Au sein de l’Amal, Nabih Berri a consolidé son leadership, transformant le mouvement en une force politique et militaire dominante parmi les chiites. Le PSP de Walid Joumblatt, ancré dans la communauté druze, a étendu son influence au-delà du Chouf, participant activement à la gouvernance de l’ouest de Beyrouth.
Ces milices ont mis en place des structures parallèles : checkpoints, taxation informelle et services sociaux, comblant le vide laissé par l’État. Cela a perpétué la fragmentation du Liban, où l’autorité centrale s’est effritée face aux pouvoirs locaux.
Les implications militaires pour l’armée libanaise
L’effondrement de la 6e brigade a révélé les failles de l’armée : sa composition confessionnelle, avec une surreprésentation chrétienne aux postes de commandement, a alimenté les défections. Amine Gemayel a tenté de la restructurer, mais les pertes en hommes et en matériel ont été sévères, limitant sa capacité à projeter la force au-delà de l’est chrétien.
Les événements de février 1984 ont ainsi marqué la transition vers une phase de la guerre où les milices dictaient les termes, avec l’armée réduite à un rôle défensif dans ses bastions.
Les suites dans les montagnes environnantes
Parallèlement aux combats urbains, des duels d’artillerie ont opposé l’armée aux milices druzes dans les collines est de Beyrouth, comme à Souk el-Gharb, dernier poste gouvernemental près du palais présidentiel. Ces affrontements, intermittents, ont prolongé l’insécurité, avec des bombardements touchant les villages druzes et chrétiens.
Le 24 février, un cessez-le-feu temporaire a été rompu, avec des explosions autour de la ligne verte et des bombardements sur Souk el-Gharb. Ces incidents ont illustré la fragilité des trêves, souvent négociées sous auspice syrien.
La vie quotidienne sous le feu
Dans les quartiers touchés, les habitants ont adapté leur quotidien aux combats. Les écoles ont fermé, les marchés ont été désertés, et les familles se réfugiaient dans les sous-sols lors des bombardements. La ligne verte, avec ses barricades et ses positions fortifiées, est devenue un no man’s land, où les traversées étaient rares et risquées.
Les milices ont imposé un ordre précaire, mais les enlèvements et les règlements de comptes ont persisté, reflétant les tensions intra-musulmanes.
Les négociations post-intifada
À la suite des événements, des pourparlers ont eu lieu à Lausanne en mars 1984, regroupant les principaux leaders libanais. Ces discussions, sous pression syrienne, visaient à réformer le système politique, mais les divisions ont empêché un accord durable. Gemayel a conservé son poste, mais son autorité s’est limitée à l’est de Beyrouth.
Ces négociations ont mis en lumière le rôle des milices comme acteurs incontournables, préfigurant les arrangements futurs.
Les évolutions dans les camps palestiniens
Les Palestiniens, affaiblis depuis 1982, ont vu leur position se détériorer. Les milices chiites, soupçonnant des alliances avec les opposants, ont accru la pression sur les camps comme Sabra et Chatila, menant à des clashes sporadiques.
Cela a annoncé la guerre des camps, où l’Amal a assiégé les camps palestiniens, causant des milliers de victimes civiles.
L’impact sur les relations régionales
Les événements de 1984 ont reshapé les alliances régionales. La Syrie a renforcé son emprise, utilisant le Liban comme levier contre Israël et les États-Unis. Israël, face à une résistance croissante au sud, a entamé un retrait partiel en 1985, maintenant une zone de sécurité.
Les puissances occidentales, échaudées par les pertes, ont réduit leur engagement direct, optant pour une diplomatie à distance.
Les combats persistants le long de la ligne verte
Tout au long de 1984, la ligne verte est restée un foyer de tensions. Des affrontements intermittents, comme ceux du 13 juin avec des blessures parmi les soldats, ont maintenu l’état de guerre. Les milices chrétiennes et musulmanes s’échangeaient des tirs, avec des implications pour les civils coincés entre les fronts.
Ces dynamiques ont perpétué la division de Beyrouth, où chaque secteur développait son économie et ses services parallèles, accentuant la désintégration de l’État unitaire.