La décision rendue ce mercredi par la chambre d’accusation, présidée par le juge Elias Eid et composée des conseillers Pierre Francis et Rabih Houssami, marque un tournant décisif dans l’enquête sur l’explosion du port de Beyrouth. Cette instance a confirmé le rejet des poursuites contre le juge d’instruction Tarek Bitar, écartant ainsi le dernier obstacle juridique qui entravait la poursuite de ses travaux. Fondée sur les motifs avancés par le juge Habib Rizkallah, la chambre a ajouté ses propres justifications pour rejeter, sur des bases procédurales, le recours déposé par l’ancien directeur général des douanes Badri Daher, tout en acceptant celui de l’ancien ministre Ali Hassan Khalil pour des raisons formelles, mais en le déboutant sur le fond. Cette résolution ouvre la voie à l’achèvement d’une enquête qui, depuis plus de cinq ans, symbolise les luttes intestines du système judiciaire libanais face aux pressions politiques.
Cette ruling, intervenant à un moment où le Liban tente de se reconstruire après des années de crises multiples, souligne la persévérance du juge Bitar dans un dossier hautement sensible. L’explosion du 4 août 2020, qui a ravagé la capitale, reste gravée dans la mémoire collective comme l’une des plus grandes catastrophes non nucléaires de l’histoire contemporaine. Avec au moins 218 morts, plus de 7 000 blessés et des dommages estimés à 15 milliards de dollars, elle a déplacé environ 300 000 personnes et exposé les failles béantes de la gouvernance libanaise. Le juge Bitar, nommé en février 2021 après l’éviction de son prédécesseur Fadi Sawan, a dû naviguer entre accusations de partialité, recours multiples et suspensions répétées, pour enfin approcher d’une indictment attendue depuis longtemps.
Le contexte de l’explosion du port de Beyrouth : une catastrophe annoncée
L’explosion survenue le 4 août 2020 à 18h07 au port de Beyrouth a été déclenchée par l’ignition de 2 750 tonnes de nitrate d’ammonium, une substance chimique combustible utilisée comme engrais mais aussi dans la fabrication d’explosifs. Ce stock avait été confisqué en novembre 2013 au navire moldave Rhosus, arraisonné pour des raisons techniques et financières, avant d’être déchargé dans le hangar 12 du port les 23 et 24 octobre 2014. Entreposé de manière négligente dans un environnement urbain dense, sans mesures de sécurité adéquates, ce matériau hautement dangereux a représenté une menace latente pendant près de sept ans.
Les premiers signes d’alerte remontent à des rapports internes des autorités portuaires et sécuritaires. Dès 2014, des inspections avaient révélé les risques d’incendie et d’explosion liés au nitrate d’ammonium, stocké à proximité de feux d’artifice et d’autres matières inflammables. Des documents officiels, émanant notamment de la Direction générale de la Sûreté de l’État et des services de renseignement militaire, avaient averti les responsables politiques et administratifs de l’urgence de déplacer ou de neutraliser cette cargaison. Parmi les figures alertées figuraient d’anciens premiers ministres, ministres des Finances, des Travaux publics et de la Justice, ainsi que des hauts gradés de l’armée et des douanes.
La déflagration elle-même a commencé par un incendie dans le hangar, suivi de petites explosions ressemblant à des feux d’artifice, avant la détonation massive qui a généré une onde de choc supersonique. Le cratère formé mesurait plus de 43 mètres de profondeur, et l’onde sismique équivalait à un tremblement de terre de magnitude 3,3. Les silos à grains adjacents ont été pulvérisés, aggravant la crise alimentaire dans un pays déjà frappé par une hyperinflation et une dévaluation de la livre libanaise. Les quartiers environnants, comme Gemmayzé et Mar Mikhaël, ont été dévastés, avec des bâtiments historiques réduits en ruines et des hôpitaux submergés par l’afflux de blessés.
Au-delà des pertes humaines immédiates, l’explosion a exacerbé les vulnérabilités socio-économiques du Liban. Dans un contexte de pandémie de Covid-19, les services de santé ont été mis à rude épreuve, avec des hôpitaux comme l’Hôtel-Dieu et Saint-Georges endommagés. Des enquêtes techniques, menées par des experts internationaux, ont confirmé que la négligence systémique – incluant le non-respect des normes de stockage pour les substances dangereuses – était à l’origine du sinistre. Des rapports de la Banque mondiale et du Fonds monétaire international ont chiffré les besoins en reconstruction à plusieurs milliards, soulignant l’impact sur l’économie portuaire, vitale pour les importations alimentaires et médicales.
Le parcours judiciaire : un labyrinthe d’obstacles et de suspensions
L’enquête sur l’explosion a été lancée immédiatement après le drame, mais elle s’est heurtée dès le départ à des résistances politiques. Initialement confiée au juge Fadi Sawan en août 2020, elle a visé des responsables administratifs et sécuritaires pour négligence criminelle. Sawan a inculpé plusieurs anciens ministres, dont Youssef Fenianos et Ghazi Zeaiter, ainsi que l’ancien premier ministre Hassan Diab, pour homicide involontaire et manquement à leurs devoirs. Cependant, en février 2021, Sawan a été récusé par la Cour de cassation suite à des plaintes pour partialité déposées par des parlementaires impliqués, marquant le premier coup d’arrêt majeur.
Tarek Bitar, nommé successeur en février 2021, a repris le dossier avec une détermination accrue. Il a étendu les poursuites à d’autres figures, comme le directeur général de la Sûreté générale Abbas Ibrahim et l’ancien commandant de l’armée Jean Kahwaji. Bitar a émis des mandats d’arrêt contre d’anciens ministres et hauts fonctionnaires, accusés d’avoir ignoré des avertissements répétés sur les risques du nitrate d’ammonium. Des documents judiciaires révèlent que ces responsables avaient reçu plusieurs notifications écrites les exhortant à agir, sans qu’aucune mesure concrète ne soit prise pour éviter la catastrophe.
Malgré ces avancées, l’enquête a été suspendue à plusieurs reprises. En janvier 2023, Bitar a tenté de relancer les investigations après une pause forcée, mais le procureur général Ghassan Oueidat – lui-même inculpé – a riposté en le poursuivant pour usurpation de pouvoir et en libérant tous les suspects détenus. Cette manœuvre a gelé le dossier pour deux ans, illustrant les interférences du pouvoir exécutif et législatif dans le judiciaire. Des recours multiples, déposés par des parlementaires comme Ali Hassan Khalil et Nouhad Machnouk, ont invoqué l’immunité parlementaire pour bloquer les auditions.
En février 2025, Bitar a repris l’enquête, convoquant de nouveaux témoins et employés portuaires. Cette relance a coïncidé avec la formation du nouveau gouvernement sous Nawaf Salam, qui a promis des réformes judiciaires pour renforcer l’indépendance des magistrats. Pourtant, les obstacles persistent : des plaintes pour usurpation de pouvoir, déposées par Oueidat, Khalil et Daher en 2023, ont continué à peser. La chambre d’accusation, en examinant ces recours, a finalement validé le rejet initial par le juge Rizkallah, rejetant l’appel de Daher pour vice de procédure et celui de Khalil sur le fond, affirmant que Bitar n’avait pas outrepassé ses prérogatives.
Les développements récents : vers une indictment imminente
Au cours des dernières semaines, l’enquête a connu une accélération notable. Le 4 février 2026, Bitar a tenu une réunion prolongée avec le procureur général Jamal al-Hajjar pour coordonner les étapes suivantes. Cette rencontre, rapportée par l’Agence nationale d’information, visait à préparer la clôture de l’instruction et le renvoi du dossier au parquet pour examen, préalable à l’émission d’un acte d’accusation. Des sources judiciaires indiquent que Bitar vise à conclure ses travaux dans les prochaines semaines, potentiellement d’ici un mois au plus tard.
Parmi les éléments récents, Bitar a reçu, via le parquet, une réponse des autorités allemandes à une demande d’assistance judiciaire envoyée il y a plusieurs mois. Cette coopération internationale porte sur les mouvements de comptes bancaires liés à des suspects potentiellement impliqués dans le transport du nitrate d’ammonium. Parallèlement, le 9 février 2026, Wafiq Safa, chef de l’unité de liaison de Hezbollah et impliqué dans des allégations de sabotage de l’enquête, a démissionné de son poste, un geste interprété comme un signe de détente dans les relations entre le groupe et les autorités libanaises.
La composition actuelle du gouvernement, formée en février 2025 sous le premier ministre Nawaf Salam, inclut des ministres comme Yassine Jaber aux Finances (proche de Nabih Berri), Rakan Nasreddine à la Santé et Muhammad Haidar au Travail, reflétant un équilibre confessionnel fragile. Le ministre de la Justice, Adel Nassar, a exprimé son soutien à l’indépendance judiciaire, facilitant potentiellement l’avancée de Bitar. Cependant, des tensions persistent, avec des coalitions parlementaires demandant la protection du juge face à des menaces passées.
Les réactions internationales : un appel persistant à la justice
Les organisations internationales ont suivi de près l’évolution du dossier. En août 2025, à l’occasion du cinquième anniversaire de l’explosion, la coordinatrice spéciale des Nations unies pour le Liban, Jeanine Hennis-Plasschaert, a déclaré : « Les familles des victimes attendent depuis trop longtemps. Il est impératif que le gouvernement libanais prenne toutes les mesures nécessaires pour assurer une enquête complète et sans entraves. » Cette déclaration, émise depuis Beyrouth, soulignait les signes de progrès récents tout en exhortant à l’action.
De même, le Haut-Commissaire des Nations unies aux droits de l’homme, Volker Türk, lors d’une visite en janvier 2025, a exprimé sa solidarité avec les Libanais, notant : « Malgré d’immenses défis, il y a des signes d’espoir. Nous offrons notre assistance pour renforcer l’État de droit et traduire en justice les responsables de l’explosion du port. » Ces propos, tenus après des rencontres avec des autorités libanaises, mettaient l’accent sur les préoccupations relatives aux violations des principes de proportionnalité et de distinction dans les conflits régionaux, tout en liant la justice pour Beyrouth à une paix durable.
Human Rights Watch, dans un rapport d’août 2025, a critiqué les failles procédurales persistantes, affirmant que « les interférences politiques, les immunités accordées à des hauts responsables et le non-respect des normes de procès équitable ont miné l’enquête ». Amnesty International a ajouté : « Les familles ne doivent pas endurer une attente intolérable. Une investigation internationale est nécessaire si les autorités libanaises continuent d’échouer. »
Ces interventions soulignent l’attention globale portée au dossier, avec des appels répétés à la coopération étrangère, comme les enquêtes menées par la France sur les mouvements financiers suspects. Bitar attend d’ailleurs un rapport final français pour boucler son dossier.
Les implications immédiates pour le système judiciaire libanais
La décision de la chambre d’accusation renforce la légitimité de Bitar, confirmant que ses actions s’inscrivent dans le cadre légal. Elle rejette les allégations d’usurpation de pouvoir, basées sur des interprétations contestées du code de procédure pénale, et valide les motifs procéduraux avancés par Rizkallah. Cela permet à Bitar de poursuivre les auditions et d’émettre des mandats sans craindre de nouvelles suspensions immédiates.
Dans le contexte actuel, marqué par la reconstruction post-guerre avec Israël et Hezbollah, cette avancée judiciaire pourrait stabiliser les institutions. Le gouvernement Salam, avec des ministres comme Joseph Saddi à l’Énergie et Tamara Elzein à l’Environnement, priorise les réformes financières et la mise en œuvre de la résolution 1701 de l’ONU. L’enquête sur le port s’inscrit dans ce cadre, exposant les négligences qui ont exacerbé les vulnérabilités du Liban.
Récemment, Bitar a intensifié ses efforts, recevant des réponses à des rogatoires internationales et coordonnant avec al-Hajjar pour finaliser l’instruction. Des sources indiquent qu’il prépare une indictment couvrant la chaîne de responsabilités, des douaniers aux ministres, sans exclure des liens avec des réseaux de contrebande. Le 5 février 2026, des rapports ont confirmé ses intentions de clore le dossier rapidement, malgré les défis logistiques posés par les dommages persistants au palais de justice.
Cette phase descriptive des faits récents met en lumière les étapes concrètes entreprises par Bitar, comme l’examen de preuves bancaires allemandes liées au nitrate d’ammonium, et les implications pour les suspects comme Daher et Khalil, dont les recours ont été définitivement écartés.

