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La perte de l’être propre au Liban : essai politico‑sociologique sur une désubjectivation* historique

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Depuis plusieurs décennies, l’effritement de la souveraineté libanaise n’est plus seulement un fait politique : il est devenu un phénomène sociologique profond, observable dans la manière dont les Libanais se représentent eux-mêmes, leur État, et la possibilité d’une action collective. On parle souvent de crises institutionnelles, de guerres civiles, de corruption ou de tutelles étrangères ; mais ces notions ne suffisent pas à expliquer la persistance d’un malaise existentiel qui traverse toutes les générations. Le Liban apparaît comme un pays présent géographiquement mais absent symboliquement, un espace où l’État existe sans être vécu comme une autorité ontologiquement supérieure aux individus ou aux communautés.

Cet essai propose de lire cette condition non pas comme une fatalité locale, mais comme une perte de l’être propre, une désubjectivation historique qui remonte aux traumatismes fondateurs de l’époque hellénistique. Depuis la destruction de Tyr par Alexandre, la société phénicienne — dernier noyau d’une souveraineté indigène — s’est progressivement dissoute dans une succession d’empires, au point d’intérioriser l’idée que la domination extérieure est un horizon naturel de la politique. Le Liban moderne, héritier lointain de cette histoire, en porte encore les marques. 

Afin d’éclairer ce processus, nous mobiliserons les outils de plusieurs penseurs majeurs : Michel Foucault, Hannah Arendt, Ernest Renan, Oswald Spengler, Ibn Khaldoun, Arnold Toynbee et Hegel. Car comprendre le Liban implique de replacer son cas dans la grande problématique de la formation des nations, de la cohésion sociale et du rapport des peuples à leur propre souveraineté.

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I. La rupture initiale : la disparition de la souveraineté phénicienne

La chute de Tyr en –332 ne fut pas seulement un événement militaire. Les historiens s’accordent pour dire qu’elle marqua la fin d’un modèle politique : celui d’une cité-État commerciale, maritime, autonome, consciente de sa singularité, dotée d’une capacité de projection et d’un sens aigu de l’indépendance. Les Phéniciens, malgré leur dispersion méditerranéenne, possédaient une forme d’être propre : un ensemble partagé de pratiques, de mythes, de normes et de stratégies collectives.

L’intégration forcée dans l’univers hellénistique, puis romain, puis byzantin, puis islamique, prit la forme d’une hétéronomie* prolongée. Contrairement aux peuples qui réussirent à transformer l’occupation en matrice identitaire (les Grecs sous Rome, les Égyptiens sous les califats), les populations de la côte libanaise se retrouvèrent dans un système où chaque changement d’empire redéfinissait leurs loyautés sans qu’elles puissent elles-mêmes réinscrire une volonté propre dans l’histoire.

Ibn Khaldoun, dans sa théorie de la ʿaṣabiyya, explique que la cohésion interne d’un groupe humain dépend de sa capacité à résister collectivement. Or, un peuple qui cesse de se percevoir comme acteur devient structurellement dépendant des forces conquérantes. Cette dynamique, une fois répétée sur plusieurs siècles, constitue un véritable conditionnement historique.

II. Hétéronomie permanente et formation du réflexe politique libanais

De l’époque seldjoukide jusqu’à l’empire ottoman, puis au mandat français, plusieurs formes de domination se succèdent sans que n’émerge un projet politique interne suffisamment cohérent pour se substituer à ces tutelles. Le Liban moderne naît donc d’un paradoxe : un territoire revendiquant une identité politique alors même que les structures mentales de ses habitants ne comportent pas l’idée d’un État comme entité supérieure à l’individu ou à la communauté.

Hannah Arendt aurait parlé ici d’une impossibilité de constituer un espace public commun. Dans les sociétés où le privé et le communautaire absorbent la totalité de l’existence politique, l’État n’est pas perçu comme un lieu de sens ou de légitimité, mais comme un arbitre extérieur, parfois hostile, souvent inutile, rarement souverain. Cette perception est encore renforcée par l’absence d’un récit national partagé : Renan rappelait qu’une nation n’est pas seulement un passé commun, mais un désir de vivre ensemble. Le Liban, dans sa configuration actuelle, n’a pas véritablement construit ce désir.

L’analyse foucaldienne complète ce constat. Pour Foucault, les sociétés dominées durablement produisent une forme de subjectivité obéissante, une intériorisation de la contrainte, un rapport au pouvoir où la souveraineté ne vient jamais de soi mais de l’extérieur. Le Liban est devenu un terrain où la population attend le salut d’une puissance tierce — régionale, internationale, communautaire — plutôt que de ses propres institutions.

III. Le Liban comme espace de projection impériale : l’économie du vide

Le pays ayant perdu son être propre, il devient ce que Hegel appelait un espace sans subjectivité historique. Un territoire dépourvu d’un vouloir collectif ne peut que subir la volonté des autres. C’est ce que montre l’histoire moderne : le pays se transforme en carrefour des intérêts syriens, israéliens, palestiniens, iraniens, saoudiens, occidentaux. Ce phénomène n’est pas simplement géopolitique : il est ontologique.

En l’absence d’un centre souverain, chaque communauté se replie sur elle-même, chaque parti cherche un protecteur externe, chaque acteur devient, pour reprendre Arendt, un « agent privé dans un espace public déserté ». Le vide appelle la force. C’est une loi presque biologique de la politique, comparable au principe spenglérien de la désagrégation des formes culturelles en fin de cycle : lorsqu’une civilisation n’a plus de colonne vertébrale interne, elle devient perméable à toutes les influences.

Toynbee aurait décrit cela comme une civilisation « en phase de désintégration », incapable de produire une élite créatrice, se contentant de minorités dominantes animées par des intérêts immédiats. La politique libanaise moderne illustre ce mécanisme : l’État n’existe que comme guichet, les partis comme réseaux de clientélisme, les communautés comme entités défensives.

IV. La désubjectivation du citoyen libanais

L’un des symptômes les plus visibles de cette perte de l’être propre est la manière dont le Libanais se rapporte à son État. Très peu sont prêts à se sacrifier pour lui, le défendre, le servir ou même le considérer comme « au-dessus » de leurs intérêts privés. La citoyenneté n’est plus une appartenance, mais un statut administratif de faible intensité. Le patriotisme est remplacé par la survie, la loyauté remplacée par la recherche du protecteur le plus généreux ou le plus puissant.

Ce phénomène s’apparente à ce que Foucault nomme la subjectivation sous dépendance : l’individu adopte un système d’intérêts extérieurs à lui, faute d’avoir accès à une structure symbolique interne suffisamment forte pour constituer sa propre subjectivité politique.

Le résultat en est un peuple « ballotté », pour reprendre votre expression, exposé à la loi du plus fort, incapable d’imposer son propre rythme au monde. Il ne s’agit pas d’un défaut moral ou culturel : c’est un affaissement historique, un processus cumulatif d’hétéronomie.

V. Restaurer l’être propre : un projet politique plutôt qu’identitaire

Si l’on accepte cette analyse, alors la question qui se pose n’est pas seulement celle de la réforme institutionnelle ou de la lutte contre la corruption. Elle est plus fondamentale : comment restaurer un être propre collectif ? Comment redonner au Liban la capacité d’être sujet de l’histoire plutôt qu’objet passif ?

La réponse, paradoxalement, ne passe ni par un retour au passé, ni par une rupture totale. Elle passe par ce que Renan désignait comme l’élaboration volontaire d’un avenir commun. Le Liban doit redevenir capable de produire du sens : un projet politique, une cohésion, un « nous ».

Cela suppose trois transformations :

  1. Reconstruire un récit national partagé, non pas mythologique mais lucide.
  2. Replacer l’État comme autorité légitime, structurante, et non comme arbitre clientéliste.
  3. Redonner à la sphère publique une densité permettant à l’individu de se percevoir comme citoyen avant d’être membre d’une communauté.

Le Liban ne retrouvera pas son être propre par accident, ni par changement de leadership, ni par injonction extérieure. Il ne le retrouvera que lorsqu’il assumera, à nouveau, la responsabilité de sa propre histoire. Comme disait Shakespeare La question de l’Etre -Propre est bien celle-ci: « To Be or Not to Be, That is The Question !!”

Définitions :

*Le terme désubjectivation désigne le processus par lequel un individu, un groupe ou une société perd sa capacité à se penser comme sujet autonome, à agir et à décider pour lui-même.

Autrement dit : c’est le fait de devenir objet de forces extérieures plutôt que sujet de ses propres choix et actions.

Décomposition du concept :

  1. Subjectivation → processus par lequel un individu ou un groupe devient sujet, c’est-à-dire capable de conscience de soi, d’action volontaire, et de responsabilité morale ou politique.

            Exemple : un citoyen qui participe activement à la vie de son pays exerce sa subjectivation.

  1. Désubjectivation → processus inverse, où cette capacité est affaiblie ou perdue :

            La personne ou le peuple cesse de se percevoir comme acteur de sa vie ou de son histoire.

            Les décisions sont déléguées à d’autres ou imposées par des forces extérieures.

            On se conforme passivement aux contraintes sans exercer de volonté propre.

*Le terme hétéronomie vient du grec heteros (« autre ») et nomos (« loi »), et désigne littéralement la règle ou la loi imposée par un autre.

Bibliographie 

  • Michel FoucaultSécurité, territoire, population, Gallimard/Seuil, 2004, p. 113‑147.
  • Michel FoucaultNaissance de la biopolitique, Gallimard/Seuil, 2004, p. 72‑90.
  • Hannah ArendtLa Condition de l’homme moderne, Calmann‑Lévy, 1961, p. 45‑89.
  • Hannah ArendtQu’est-ce que la politique ?, Seuil, 1995, p. 102‑125.
  • Oswald SpenglerLe Déclin de l’Occident, Gallimard, 1948, vol. I, p. 215‑270.
  • Ibn KhaldounAl‑Muqaddima, trad. Vincent Monteil, Sindbad, 1967, p. 292‑320.
  • Ernest RenanQu’est-ce qu’une nation ?, Conférence à la Sorbonne, Calmann‑Lévy, 1882, p. 10‑27.
  • G.W.F. HegelLa Philosophie de l’histoire, Vrin, 1970, p. 77‑101.
  • Arnold ToynbeeA Study of History, Oxford University Press, 1934‑1961, vol. III, p. 87‑119.

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Bernard Raymond Jabre
Bernard Raymond Jabre
Bernard Raymond Jabre, Etudes scolaires à Jamhour puis à l’Ecole Gerson à Paris, continua ses études d’économie et de gestion licence et maitrise à Paris -Dauphine où il se spécialise dans le Master « Marchés Financiers Internationaux et Gestion des Risques » de l’Université de Paris - Dauphine 1989. Par la suite , Il se spécialise dans la gestion des risques des dérivés des marchés actions notamment dans les obligations convertibles en actions et le marché des options chez Morgan Stanley Londres 1988 , et à la société de Bourse Fauchier- Magnan - Paris 1989 à 1991, puis il revint au Liban en 1992 pour aider à reconstruire l’affaire familiale la Brasserie Almaza qu’il dirigea 11 ans , puis il fonda en 2003 une société de gestion Aleph Asset Management dont il est actionnaire à 100% analyste et gérant de portefeuille , de trésorerie et de risques financiers internationaux jusqu’à nos jours.

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