En février 1977, au cœur d’une guerre civile qui ravageait le Liban depuis près de deux ans, le secrétaire d’État américain Cyrus Vance effectuait une visite à Beyrouth pour y rencontrer le président Elias Sarkis et d’autres hauts responsables libanais. Cette entrevue, inscrite dans une tournée plus large au Moyen-Orient, visait à explorer les perspectives d’un processus de paix régional, dans un contexte marqué par les séquelles de la guerre du Kippour de 1973 et les tensions persistantes entre Israël et les États arabes. Vance, fraîchement nommé par le président Jimmy Carter, cherchait à recueillir les positions des dirigeants arabes et israéliens sur les modalités d’une reprise des négociations, incluant la question de la participation libanaise à une éventuelle conférence de paix. Cette rencontre, bien que brève, soulignait l’intérêt américain pour la stabilisation du Liban, pays fragilisé par des divisions internes et des ingérences extérieures.
Le contexte de la guerre civile libanaise
Le Liban de 1977 était un pays déchiré par un conflit multifacette qui avait éclaté en avril 1975. Les racines de cette guerre remontaient à des tensions confessionnelles et sociales profondes, exacerbées par la présence massive de réfugiés palestiniens et l’activité des fedayin de l’Organisation de libération de la Palestine (OLP). Depuis la guerre des Six Jours en 1967 et l’expulsion de l’OLP de Jordanie en 1970-1971, le Liban était devenu une base arrière pour les opérations palestiniennes contre Israël, provoquant des représailles israéliennes régulières, notamment des raids aériens et des incursions au sud du pays. L’accord du Caire de 1969, signé entre le gouvernement libanais et l’OLP, avait accordé aux Palestiniens une autonomie dans les camps de réfugiés, mais cela avait miné la souveraineté de l’État libanais et alimenté les rancœurs internes.
En 1975, les affrontements avaient débuté à Beyrouth entre les Phalanges libanaises, une milice chrétienne maronite dirigée par Pierre Gemayel, et des groupes palestiniens alliés à des formations musulmanes et progressistes. La ligne de démarcation entre Beyrouth-Est, à majorité chrétienne, et Beyrouth-Ouest, à majorité musulmane, s’était transformée en front de guerre, avec des bombardements quotidiens et des massacres comme celui de Karantina en janvier 1976, où des miliciens chrétiens avaient tué des centaines de Palestiniens et de musulmans, suivi de la riposte à Damour. L’intervention syrienne en juin 1976, initialement pour soutenir les chrétiens contre l’avancée des forces palestino-progressistes, avait stabilisé temporairement la situation mais avait aussi imposé une présence militaire étrangère sur une grande partie du territoire libanais, occupant notamment la Bekaa et des zones du nord.
À l’aube de 1977, le bilan était effroyable : des dizaines de milliers de morts, des centaines de milliers de déplacés, et une économie en ruine. Les infrastructures de Beyrouth, autrefois la “Suisse du Moyen-Orient”, étaient dévastées, avec des quartiers entiers réduits en cendres par les obus et les combats de rue. Les milices, comme les Forces libanaises unifiées sous le Front libanais, ou le Mouvement national libanais dirigé par Kamal Joumblatt, contrôlaient des pans entiers du pays, affaiblissant l’autorité de l’État. Elias Sarkis, élu président en mai 1976 par un parlement incomplet réuni sous protection syrienne, peinait à imposer son autorité. Ancien gouverneur de la Banque centrale et bureaucrate respecté, Sarkis représentait une figure neutre, mais son gouvernement, dirigé par le premier ministre Selim Hoss, était paralysé par les divisions. La guerre civile n’était pas seulement interne ; elle était imbriquée dans les dynamiques régionales, avec la Syrie cherchant à consolider son influence, Israël vigilant sur sa frontière nord, et les Palestiniens utilisant le Liban comme plateforme pour leur lutte.
L’administration Carter et ses ambitions pour la paix
L’arrivée de Jimmy Carter à la Maison Blanche en janvier 1977 marquait un tournant dans la politique américaine au Moyen-Orient. Contrairement à l’approche de “navette diplomatique” de Henry Kissinger sous les présidents Nixon et Ford, qui avait privilégié des accords bilatéraux comme les désengagements intérimaires entre Israël, l’Égypte et la Syrie après 1973, Carter visait une paix globale. Inspiré par une vision morale et humanitaire, il insistait sur la résolution des questions centrales : les frontières sécurisées pour Israël, le retrait des territoires occupés en 1967 (Sinaï, Cisjordanie, Gaza, Golan), et la reconnaissance des droits des Palestiniens, y compris une forme d’autodétermination. Carter voyait dans une conférence internationale, potentiellement à Genève, le cadre idéal pour des négociations multilatérales, impliquant tous les acteurs, y compris les Palestiniens sous une forme acceptable.
Cyrus Vance, nommé secrétaire d’État le 23 janvier 1977, incarnait cette nouvelle orientation. Né en 1917 en Virginie-Occidentale, Vance était un avocat chevronné, diplômé de Yale, avec une carrière marquée par des postes clés au Pentagone sous Kennedy et Johnson : secrétaire à l’Armée en 1962, puis adjoint au secrétaire à la Défense. Initialement partisan de l’engagement au Vietnam, il avait évolué vers une position plus nuancée, plaidant pour un désengagement en 1968. En 1968-1969, il avait participé aux négociations de paix de Paris sur le Vietnam, affinant ses compétences en diplomatie multilatérale. Vance privilégiait le dialogue sur la confrontation, et sa tournée au Moyen-Orient, annoncée le 25 janvier 1977, visait à sonder les leaders régionaux sans imposer de plan américain préconçu. Il posait des questions ouvertes sur les définitions de la paix, les frontières, la sécurité, et la représentation palestinienne, tout en réaffirmant l’engagement américain pour la survie d’Israël et la stabilité arabe.
La tournée de Vance au Moyen-Orient
La mission de Vance débuta le 15 février 1977 à Jérusalem, où il rencontra le premier ministre israélien Yitzhak Rabin et le ministre des Affaires étrangères Yigal Allon. Les Israéliens insistaient sur des frontières défendables, refusant un retour intégral aux lignes de 1967, et rejetaient toute négociation directe avec l’OLP tant que celle-ci maintenait sa charte appelant à la destruction d’Israël. Ils acceptaient toutefois une représentation palestinienne au sein d’une délégation arabe unifiée, peut-être jordanienne. Vance nota une certaine flexibilité, bien que les positions restaient rigides sur Jérusalem et les colonies en Cisjordanie.
De Jérusalem, Vance se rendit au Caire le 17 février pour rencontrer le président égyptien Anouar el-Sadate et son ministre des Affaires étrangères Ismaïl Fahmi. Sadate, architecte de la guerre de 1973, plaidait pour un retrait complet des territoires occupés, y compris Jérusalem-Est, en échange d’une fin de l’état de belligérance et d’une paix progressive. Il proposa une confédération jordano-palestinienne, approuvée par Yasser Arafat, pour résoudre la question palestinienne, évitant ainsi un État indépendant qui inquiétait Israël. Sadate exprima aussi son désir d’une relation étroite avec les États-Unis, demandant de l’aide économique et militaire.
Le 18 février, Vance arriva à Amman pour s’entretenir avec le roi Hussein de Jordanie, qui favorisait une fédération palestinienne sous sa couronne. Les discussions furent assombries par des révélations sur des paiements de la CIA au roi, mais Hussein réitéra son engagement pour une paix juste. Puis, à Riyad le 19 février, Vance rencontra le prince héritier Fahd et le ministre des Affaires étrangères, le prince Saoud, qui soulignèrent le rôle saoudien dans la modération arabe et l’importance d’une solution palestinienne pour la stabilité régionale.
Enfin, à Damas le 20 février, Vance discuta avec le président syrien Hafez al-Assad, qui exigeait un retrait total du Golan et une reconnaissance des droits palestiniens. Assad souligna l’unité arabe et la nécessité d’inclure le Liban dans toute conférence.
Les discussions à Beyrouth
L’arrêt à Beyrouth, du 17 au 18 février 1977, intervenait dans un climat de relative accalmie après l’intervention syrienne de 1976, mais avec des tensions persistantes au sud, où des accrochages entre fedayin palestiniens et forces israéliennes se multipliaient. Vance atterrit à l’aéroport de Beyrouth sous haute sécurité, escorté par des troupes syriennes et libanaises. Il rencontra d’abord le président Elias Sarkis au palais présidentiel de Baabda, puis des officiels seniors, dont le premier ministre Selim Hoss et des représentants des communautés.
Sarkis, né en 1924 à Chebanieh, était un maronite catholique, avocat formé à l’Université Saint-Joseph, avec une longue carrière administrative : juge aux affaires financières, puis gouverneur de la Banque centrale de 1968 à 1976. Élu président par 66 voix sur 92 en mai 1976, dans une session parlementaire tenue à la villa Mansour sous protection syrienne, il symbolisait une tentative de neutralité au milieu du chaos. Sarkis exposa à Vance la fragilité de l’État libanais, soulignant la nécessité d’un soutien américain pour préserver l’intégrité territoriale et reconstruire l’armée nationale, dissoute en factions. Il évoqua les défis posés par la présence de 30 000 soldats syriens et des milices armées, et insista sur le rôle du Liban comme pont entre Orient et Occident.
Les discussions portèrent sur la participation libanaise à une conférence de paix sur le Moyen-Orient. Sarkis affirma que le Liban souhaitait y être inclus, mais conditionnait cela à un règlement de la question palestinienne et à un retrait des forces étrangères. Vance, de son côté, réaffirma le soutien américain à l’unité libanaise et à sa souveraineté, promettant une aide pour la reconstruction. Il posa des questions précises sur la définition d’une paix durable : pour Sarkis, elle impliquait la fin des opérations palestiniennes depuis le sol libanais, un accord sur les frontières sud, et une reconnaissance internationale des résolutions de l’ONU 242 et 338, appelant au retrait israélien des territoires occupés en échange de la paix.
Vance aborda aussi les tensions au sud Liban, où Israël craignait une “Fatahland” contrôlée par l’OLP. Les Israéliens avaient demandé à Vance de sonder le Liban et la Syrie sur un arrangement permanent pour désamorcer ces tensions, peut-être via une zone tampon. Sarkis exprima sa préoccupation face aux incursions israéliennes, comme l’opération Litani prévue plus tard, et plaida pour une force onusienne au sud. Vance nota que les positions libanaises étaient modérées, alignées sur celles des autres États arabes modérés.
Implications pour le processus de paix
La visite de Vance à Beyrouth soulignait le rôle pivot du Liban dans le puzzle régional. Le pays n’était pas un acteur principal des guerres arabes-israéliennes, mais sa stabilité était cruciale pour toute paix durable. La présence palestinienne, estimée à 400 000 réfugiés, rendait le Liban vulnérable aux représailles israéliennes, et l’intervention syrienne compliquait les négociations. Vance rentra aux États-Unis convaincu d’un “besoin désespéré de paix” partagé par Arabes et Israéliens, mais conscient des divisions profondes sur les modalités. Dans une conférence de presse à Damas le 21 février, il déclara : “Les Arabes et les Juifs veulent la paix, mais restent divisés sur les questions essentielles.” Il rapporta à Carter que les positions s’étaient légèrement assouplies, notamment sur la représentation palestinienne via une délégation jordanienne ou arabe unifiée.
Cette tournée posa les bases pour des invitations ultérieures : Rabin visita Washington en mars, suivi de Sadate, Hussein et Assad au printemps. Elle contribua à l’idée d’une conférence de Genève en seconde moitié de 1977, bien que les élections israéliennes de mai, portant Menahem Begin au pouvoir, durcissent les positions israéliennes sur les territoires.
Les visites ultérieures de Vance en 1977
Vance revint au Moyen-Orient en août 1977, dans un contexte de tensions accrues. À Beyrouth le 1er au 3 août, il rencontra à nouveau Sarkis pour revoir le processus de paix. Les discussions portèrent sur l’escalade au sud Liban, où des clashes entre Palestiniens et chrétiens alliés à Israël s’intensifiaient. Vance chercha à consolider un cessez-le-feu, mais les positions syriennes et libanaises restaient fermes sur le retrait israélien.
En décembre 1977, une troisième visite eut lieu le 12-13 décembre, axée sur les retombées de la visite surprise de Sadate à Jérusalem en novembre, qui avait isolé l’Égypte et renforcé les divisions arabes. Sarkis exprima à Vance les craintes libanaises d’une paix séparée égypto-israélienne, qui laisserait le Liban exposé aux pressions syriennes et palestiniennes. Vance réitéra l’engagement américain pour une paix globale, incluant le Liban.
Ces échanges illustrent les efforts américains pour intégrer le Liban dans les négociations, malgré sa faiblesse interne. En 1978, l’invasion israélienne du sud Liban (opération Litani) et le déploiement de la Force intérimaire des Nations unies au Liban (FINUL) marquèrent une évolution, mais la guerre civile persistait, avec l’assassinat de Kamal Joumblatt en mars 1977 et les combats intra-chrétiens. Les implications immédiates de ces visites se traduisirent par une aide américaine accrue au Liban, sous forme d’assistance économique et militaire limitée, visant à renforcer l’armée nationale face aux milices. Sarkis, confronté à une paralysie gouvernementale, poursuivit ses efforts pour un dialogue national, convoquant des conférences à Genève et Lausanne, mais les divisions confessionnelles et les ingérences extérieures maintenaient le pays dans l’instabilité.

