Le 4 février 2026, la Compagnie pétrolière syrienne a signé un mémorandum d’entente avec la société américaine Chevron et le groupe qatari Power International Holding, marquant une étape significative dans le développement du secteur énergétique syrien. Cet accord, conclu à Damas en présence de l’envoyé spécial américain pour la Syrie, Tom Barrack, vise à évaluer les opportunités d’exploration pétrolière et gazière dans les eaux territoriales syriennes. Il s’agit du premier pas formel vers l’exploitation offshore dans un pays où la production énergétique a longtemps été concentrée sur les champs onshore, particulièrement dans le nord-est. Le document non contraignant ouvre la voie à des évaluations préliminaires, avec des perspectives de mobilisation et de forage dès l’été 2026, selon les estimations du directeur général de la Compagnie pétrolière syrienne, Youssef Qablawi. Ce dernier a qualifié l’accord de l’un des plus importants dans l’histoire énergétique de la Syrie, soulignant son potentiel pour renforcer les partenariats stratégiques et soutenir les investissements dans le secteur.
Le mémorandum couvre la coopération en matière d’exploration offshore et de développement des ressources en pétrole et gaz dans les eaux syriennes, ainsi que des efforts plus larges pour appuyer le développement du secteur énergétique. Chevron, géant américain de l’énergie avec une expertise reconnue dans les projets offshore, apporte son savoir-faire technique, tandis que Power International Holding, une entité qatarie active dans l’infrastructure et l’énergie, contribue à l’aspect financier et régional. UCC Holding, une filiale de Power International, est également impliquée dans les discussions. L’accord s’inscrit dans un contexte où la Syrie cherche à élargir sa production d’hydrocarbures et à attirer des partenaires étrangers, après des années de conflit qui ont décimé son industrie pétrolière. Les parties ont exprimé leur engagement à avancer rapidement, avec des projections indiquant que l’accès aux réserves gazières pourrait prendre jusqu’à quatre ans.
Cet événement intervient alors que la Syrie consolide son contrôle sur des zones riches en ressources, notamment après la prise récente de vastes territoires dans le nord-est par les forces gouvernementales aux dépens des combattants kurdes. Le mémorandum reflète une volonté de Damas de revitaliser son économie en exploitant des potentiels inexploités, tout en renforçant ses liens avec des acteurs internationaux. Les détails techniques de l’accord incluent des études sismiques et des évaluations préliminaires, rappelant des tentatives passées comme l’accord de 2013 avec la société russe Soyuzneftegaz, abandonné en raison de la guerre civile. Aujourd’hui, avec une stabilité relative, cet accord pourrait transformer le paysage énergétique syrien, en ciblant le bassin du Levant, une région voisine de découvertes majeures en Israël et en Égypte.
Les enjeux de l’exploration maritime et des infrastructures énergétiques
L’exploration offshore représente un enjeu majeur pour la Syrie, dont les réserves prouvées en pétrole conventionnel s’élèvent à environ 2,5 milliards de barils, selon des estimations internationales. Historiquement, la prospection pétrolière syrienne a débuté en 1933 sous le mandat français, avec des efforts initiaux menés par l’Iraq Petroleum Company, sans succès immédiat. Ce n’est qu’en 1956 que des découvertes significatives ont été faites, comme le champ de Karatchok, contenant plus d’un milliard de barils de réserves. La production a culminé dans les années 1990, atteignant plus de 400 000 barils par jour entre 2008 et 2010, avant de décliner drastiquement en raison de la guerre civile, tombant bien en dessous de la consommation nationale.
Le potentiel offshore syrien reste largement inexploré, avec des bassins marins sous-explorés et potentiellement riches en gaz, similaires aux provinces gazières de la Méditerranée orientale. Des études sismiques menées en 2005 par la société norvégienne Wavefield Inseis, et publiées en 2011 par CGGVeritas, ont révélé des résultats encourageants pour les réserves en pétrole et gaz dans les eaux territoriales syriennes. Le littoral syrien, s’étendant entre Tartous et Banias, couvre environ 7 750 kilomètres carrés divisés en blocs d’exploration. Des appels d’offres antérieurs, comme ceux de 2007 et 2011, n’ont pas abouti en raison du manque de concurrence ou de la situation politique, mais le contexte actuel, post-conflit, offre une opportunité renouvelée.
Les infrastructures énergétiques sont au cœur de ces enjeux. La Syrie dépend d’un réseau fragmenté de pipelines et de raffineries, comme celle de Homs, connectée aux champs onshore depuis 1968. La distribution repose souvent sur des camions-citernes en raison des déficits en pipelines dans les zones contrôlées par le gouvernement. L’accord avec Chevron et Power International pourrait impliquer des investissements dans des plateformes offshore, des pipelines sous-marins et des installations de traitement, essentiels pour exporter vers les marchés régionaux. Cela s’aligne sur les efforts de Damas pour remédier aux pénuries chroniques d’électricité et de carburant, en attirant des importations de gaz d’Azerbaïdjan et du Qatar via des pipelines traversant la Turquie et la Jordanie.
Économiquement, cet accord pourrait générer des milliards en investissements directs étrangers et créer des emplois dans un pays ravagé par la guerre. La production actuelle, concentrée dans les champs onshore du nord-est comme Al-Omar, pourrait être complétée par des découvertes offshore, augmentant les exportations et réduisant la dépendance aux importations. Sur le plan technique, l’utilisation de techniques de récupération assistée du pétrole, déjà emphatisées avant la guerre, pourrait s’étendre aux zones maritimes. Géopolitiquement, cela positionne la Syrie comme un acteur potentiel dans le bassin du Levant, voisin de champs géants comme Leviathan en Israël, opéré par Chevron. Cependant, les défis incluent les sanctions résiduelles, la stabilité sécuritaire et les litiges maritimes potentiels avec les voisins.
Dans le cadre de la recomposition politique syrienne post-Assad
Cet accord énergétique s’inscrit dans la vaste recomposition politique syrienne suite à la chute du régime de Bachar al-Assad en décembre 2024. Ahmed al-Sharaa, ancien leader de Hayat Tahrir al-Cham (HTC), a été nommé président intérimaire en janvier 2025 lors d’une conférence réunissant des groupes armés anti-Assad. Une déclaration constitutionnelle intérimaire a été adoptée en mars 2025, instaurant une période de transition de cinq ans jusqu’en 2030, avec un système présidentiel centralisé. Le gouvernement transitoire, formé en mars, inclut des membres de minorités comme les Alaouites, Druzes, Chrétiens et Kurdes, bien que les Forces démocratiques syriennes (FDS) aient critiqué le texte pour son centralisme excessif.
La recomposition sécuritaire est marquée par l’intégration progressive des milices dans une structure unifiée. En janvier 2025, la plupart des factions d’opposition, y compris l’Armée nationale syrienne soutenue par la Turquie, se sont dissoutes pour rejoindre le nouveau ministère de la Défense. Les négociations avec les FDS, soutenues par les États-Unis, ont abouti à un accord le 30 janvier 2026, prévoyant une intégration graduelle des forces kurdes dans l’armée syrienne, avec des dispositions pour un cessez-le-feu et l’unification administrative. Cet accord, satisfaisant en partie les objectifs kurdes, transforme leur lutte en un combat politique, avec une participation à la rédaction de la nouvelle constitution.
Le gouvernement contrôle environ 60 % du territoire, avec des défis persistants dans le nord-est kurde et le sud druze. Des élections parlementaires en octobre 2025 ont marqué une première étape, bien que retardées dans certaines zones. La violence sectaire a entaché la transition, avec des tensions entre forces gouvernementales et minorités, soulignant les limites de la capacité sécuritaire de Damas. Extérieurement, la Syrie a restauré des relations avec la Russie, obtenu des promesses d’aide du Golfe et vu un assouplissement des sanctions occidentales. En novembre 2025, al-Sharaa a visité la Maison Blanche, s’engageant à coopérer contre l’État islamique et les réseaux iraniens, en échange d’un soutien américain à l’unité syrienne.
Dans ce contexte, l’accord énergétique illustre la priorisation de la reconstruction économique. Le gouvernement cherche à unifier les ressources, comme les champs pétroliers du nord-est repris aux Kurdes, pour financer la récupération. Des accords antérieurs avec ConocoPhillips et Dana Gas pour des mises à niveau onshore complètent cette stratégie. La centralisation du pouvoir autour d’al-Sharaa et de son cercle d’anciens djihadistes, tout en attirant des technocrates de la diaspora, vise à bâtir une légitimité domestique. Cependant, les appels à une décentralisation plus marquée persistent, particulièrement des Kurdes et Druzes, pour éviter une partition ou des massacres récurrents.
Les effets attendus sur la dynamique régionale
L’accord avec Chevron et Power International est susceptible d’influencer profondément la dynamique régionale au Moyen-Orient. Géopolitiquement, il signale un dégel dans les relations syro-américaines, malgré les sanctions passées sous la loi Caesar. La présence de Tom Barrack à la signature souligne le rôle facilitateur des États-Unis dans la récupération économique syrienne, aligné sur leur soutien à un Syrie unifiée. Cela pourrait accélérer la levée des sanctions restantes, favorisant une normalisation avec l’Occident et attirant d’autres investissements.
Au niveau du Golfe, l’implication qatarie renforce le rôle de Doha comme investisseur clé en Syrie, aux côtés de l’Arabie saoudite. Des accords précédents incluent des investissements qataris dans les banques, aéroports, hôpitaux et centrales électriques, totalisant des milliards. Cela cimente la position des États du Golfe comme soutiens principaux du nouveau régime, aidant à contrer l’influence iranienne résiduelle. La Syrie, en coupant les liens terrestres entre l’Iran et le Hezbollah, affaiblit l’« axe de la résistance » iranien, favorisant une stabilité régionale accrue.
Vis-à-vis d’Israël, l’accord pourrait indirectement contribuer à la désescalade. Des discussions syro-israéliennes mediées par les États-Unis en janvier 2026 ont abouti à un mécanisme de fusion conjoint pour l’échange d’intelligence et la réduction des tensions militaires. Bien qu’Israël maintienne une hostilité, occupant des zones au-delà des hauteurs du Golan, la retenue syrienne évite une confrontation directe. L’exploration offshore, près des champs israéliens comme Leviathan, pourrait ouvrir des opportunités de coopération énergétique, bien que des litiges maritimes persistent.
Pour la Turquie, l’accord renforce sa victoire stratégique via l’intégration des FDS, soutenue par un cadre turco-syro-américain. Ankara, influente dans le nord syrien, bénéficie d’une Syrie unifiée qui limite les aspirations kurdes autonomistes. La Russie, conservant ses bases à Hmeimim et Tartous, maintient une relation stratégique avec Damas, bien que redéfinie sur la base de la souveraineté syrienne.
Économiquement, l’accord pourrait stimuler la coopération énergétique en Méditerranée orientale, positionnant la Syrie comme un lien potentiel dans des pipelines régionaux. Cela pourrait atténuer les pénuries énergétiques syriennes et générer des revenus pour la reconstruction, impactant positivement les économies voisines via des emplois et des échanges. Cependant, des risques persistent : une escalade avec Israël ou l’Iran pourrait perturber les investissements, tandis que les tensions internes syriennes pourraient miner la stabilité nécessaire.
Une illustration des nouveaux rapports de force au Moyen-Orient
Cet accord met en lumière les évolutions des rapports de force au Moyen-Orient, où les États-Unis émergent comme un pivot central dans la stabilisation syrienne. En soutenant al-Sharaa contre l’État islamique et les réseaux iraniens, Washington remodèle les alliances, favorisant une Syrie alignée sur ses intérêts. La visite d’al-Sharaa à la Maison Blanche en novembre 2025 et l’accord subséquent sur l’intégration des FDS illustrent cette influence, forçant les Kurdes à accepter l’unité syrienne sous pression américaine.
Le Qatar et les États du Golfe gagnent en poids, investissant massivement pour contrer l’Iran, dont l’influence s’effrite avec la décapitation du Hezbollah et la fragmentation de son axe. Téhéran, confronté à des négociations avec les États-Unis prévues le 6 février 2026, voit sa position affaiblie, bien que des tensions persistent, comme les attaques récentes sur l’aéroport de Mezzeh attribuées à des armes liées au Hezbollah.
Israël, malgré ses avancées militaires en Syrie, fait face à une pression américaine pour la désescalade, comme l’avertissement de Trump à Netanyahu en décembre 2025. Le mécanisme de fusion syro-israélien, établi en janvier 2026, reflète une prudence mutuelle, bien que Tel Aviv maintienne une posture défensive pour protéger les minorités comme les Druzes.
La Turquie consolide sa victoire, avec l’intégration des FDS limitant les menaces kurdes transfrontalières. La Russie, pragmatique, préserve ses intérêts militaires tout en adaptant sa relation à un Damas plus souverain. Les Kurdes, autrefois soutenus par les États-Unis contre l’État islamique, se voient relégués à une lutte politique, leur autonomie affaiblie par l’accord du 30 janvier 2026 qui unifie les structures militaires et administratives.
Ces dynamiques soulignent un rééquilibrage où les acteurs sunnites et occidentaux dominent, marginalisant l’Iran et ses proxies. Les implications immédiates incluent une potentielle réduction des escalades, comme les pourparlers irano-américains, mais aussi des risques de fragmentation en Syrie, particulièrement dans les zones druzes où des mouvements comme le Troisième Mouvement cherchent la réconciliation avec Damas pour contrer les autorités antigouvernementales locales. La centralisation du pouvoir syrien, tout en attirant des investissements, teste la capacité de Damas à gérer les tensions sectaires sans recourir à la force, influençant la stabilité régionale à court terme.



