Dans un Liban asphyxié par des embouteillages monstres et une crise économique sans précédent, les autoritésviennent d’annoncer un projet d’envergure : l’élargissement de l’autoroute de Jounieh, un axe stratégique reliantBeyrouth au nord du pays, pour un coût de 40 millions de dollars. Ce chantier, porté par le ministre des Travaux publics et des Transports, Fayez Rassamny, et soutenu par le député Sajih Attié, président de la commission parlementaire des Travaux publics, ambitionne de fluidifier un trafic saturé, qui paralyse quotidiennement 120000 automobilistes. Mais ce projet, bien que prometteur, ne masque pas les failles structurelles du réseau routier libanais : des autoroutes non fermées, bordées de commerces, qui multiplient les accidents et limitent l’efficacité des infrastructures.
Le 21 août 2025, le député Sajih Attié, figure du bloc de la Modération nationale, a dévoilé un financement de 40millions de dollars pour l’élargissement de l’autoroute de Jounieh, lors d’une réunion de la commissionparlementaire des Travaux publics en présence du ministre Fayez Rassamny. Selon l’Agence nationaled’information, ce projet, piloté par le Conseil du développement et de la reconstruction (CDR), démarrera dansun mois à l’entrée nord de Beyrouth, sur le tronçon Nahr el-Kalb-Tabarja. L’objectif est d’ajouter une voie danschaque sens et de créer des voies de service séparées pour desservir les commerces et les zonesrésidentielles, afin de réduire les points de friction sur cet axe emprunté par 120 000 véhicules par jour. Attié aqualifié ce financement de “tournant historique”, précisant que les études techniques du CDR sont bouclées et que les expropriations, estimées à 35 millions de dollars en 2016, sont presque finalisées.
Ce projet, imaginé dès 2006, a été freiné par une cascade d’obstacles : lenteurs administratives, querelles politiques et protestations des commerçants locaux, inquiets des répercussions sur leurs affaires.
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En 2016, Élie Hélou, chef de projet au CDR, estimait que les expropriations prendraient six mois, avec un démarrage des travaux prévu un an plus tard. En 2019, un appel d’offres de 47 millions d’euros, financé par un prêt de laBanque européenne d’investissement, avait été attribué à deux entreprises libanaises, Consolidated Engineeringand Trading et A.R. Hourie Enterprises. Mais la crise économique de 2019, l’effondrement de la livre libanaise etl’instabilité politique, aggravés par l’explosion du port de Beyrouth en 2020, ont gelé le projet.
Aujourd’hui, avec un financement sécurisé et un calendrier resserré, les autorités espèrent achever certains tronçons, comme celui de Chekka-Beyrouth, avant fin 2025, selon Attié.
Une artère vitale étranglée par les bouchons
L’autoroute de Jounieh, reliant Beyrouth au Kesrouan et au nord du Liban, est un poumon économique et touristique. Elle dessert des stations balnéaires, des restaurants et le Casino du Liban, attirant des milliers devisiteurs chaque été. Mais cet axe, saturé par un trafic incessant, se transforme en piège pour lesautomobilistes. Selon le CDR, le trajet de Tabarja à Beyrouth, long de 24 kilomètres, peut prendre 70 minutes lematin et 90 minutes l’après-midi, contre 18 minutes la nuit. Cette congestion, aggravée par l’absence d’unréseau de transports publics digne de ce nom, coûte cher au Liban, en temps, en argent et en santé publique.
Les Embouteillages : une hémorragie économique
Temps perdu et carburant gaspillé : Le coût direct des bouchons
Les embouteillages au Liban, notamment sur l’autoroute de Jounieh, infligent des pertes économiques directes colossales. Une étude de la Banque mondiale de 2019 estime que les automobilistes libanais perdent en moyenne 1,5 à 2 heures par jour dans les bouchons, particulièrement dans le Grand Beyrouth et sur l’axe Jounieh-Tabarja. Avec un salaire horaire moyen de 5 dollars dans le secteur formel avant la crise, cela représente une perte de productivité de 7,5 à 10 dollars par jour par personne.
Pour une population active d’environ 1,5 million de personnes, dont une large part emprunte les axes routiers principaux, le coût annuel des embouteillages est évalué à 2 à 3 milliards de dollars, soit 4 à 6 % du PIB libanais avant 2019, lorsqu’il atteignait environ 50 milliards de dollars.Le carburant gaspillé dans les bouchons alourdit encore la facture. Avec une consommation moyenne de 0,2 litre par heure au ralenti et un prix du carburant d’environ 1 dollar par litre en 2025, après la levée partielle des subventions, un automobiliste bloqué 2 heures par jour consomme 0,4 litre supplémentaire, soit environ 100 dollars par an. Multiplié par les 120 000 véhicules quotidiens sur l’autoroute de Jounieh, cela représente un gaspillage de 12 millions de dollars par an pour cet axe seul. Ces chiffres, bien que basés sur des estimations pré-crise, restent pertinents dans un contexte où l’inflation et la dévaluation de la livre ont fait exploser les coûts pour les ménages.
Les coûts indirects : Santé, Stress et Désertion Économique
Les embouteillages ont des répercussions indirectes tout aussi dévastatrices. La pollution générée par les véhicules au ralenti aggrave les maladies respiratoires, dont le coût est estimé à environ 1 % du PIB dans les pays à revenu intermédiaire comme le Liban, selon l’Organisation mondiale de la santé. Le stress lié aux trajets interminables, amplifié par la crise économique, nuit à la productivité et alimente les troubles psychologiques. Les conditions de transport chaotiques, marquées par des klaxons incessants et des routes saturées, affectent la qualité de vie et la performance au travail.
Les bouchons nuisent aussi à l’attractivité économique du Liban. Les touristes, découragés par des routes impraticables, et les investisseurs, rebutés par des infrastructures défaillantes, boudent le pays. Avant la crise, le tourisme représentait environ 20 % du PIB, mais les embouteillages, notamment sur des axes touristiques comme Jounieh, ont précipité la chute de ce secteur. Ces pertes indirectes, bien que difficiles à chiffrer précisément, se traduisent par des centaines de millions de dollars par an, accentuant la pression sur une économie déjà à l’agonie.
Un fardeau écrasant pour le PIB
Avant la crise de 2019, le PIB libanais s’élevait à environ 50 milliards de dollars. Les embouteillages, en combinant pertes directes (temps et carburant) et indirectes (santé, tourisme, investissement), représentaient une ponction de 5 à 8 % du PIB, soit 2,5 à 4 milliards de dollars par an. Depuis la crise, le PIB réel a chuté à environ 20-25 milliards de dollars en 2025, selon des estimations du FMI, mais l’impact relatif des embouteillages reste significatif.
La congestion routière freine la reprise économique, en limitant la mobilité des biens et des personnes, et en augmentant les coûts logistiques pour les entreprises. L’élargissement de l’autoroute de Jounieh, bien que coûteux, est vu comme un investissement stratégique pour récupérer une partie de cette valeur perdue et relancer l’activité dans le Kesrouan et au-delà.
Des autoroutes libanaises dangereuses et inefficaces
Le Fléau des autoroutes ouvertes
L’autoroute de Jounieh, comme la plupart des axes routiers libanais, souffre d’un défaut majeur : elle n’est pas fermée. Contrairement aux standards internationaux, où les autoroutes sont isolées des accès locaux pour garantir fluidité et sécurité, cet axe est bordé de commerces, de stations-service et d’habitations, avec des entrées et sorties anarchiques.
Cet urbanisme chaotique, hérité de décennies de planification défaillante, favorise les accidents et ralentit la circulation. Les piétons traversant l’autoroute, les véhicules lents et les manœuvres imprévues, comme les demi-tours illégaux, créent un danger constant. Le projet d’élargissement inclut des voies de service séparées, mais celles-ci ne résoudront pas le problème des accès non contrôlés.
Un bilan routier tragique
Le Liban affiche un taux d’accidents de la route parmi les plus élevés de la région. Selon l’Organisation mondiale de la santé, le pays enregistre environ 1 000 décès par an liés aux accidents routiers, soit 15 à 20 morts pour 100 000 habitants, bien au-dessus de la moyenne mondiale. L’autoroute de Jounieh, avec ses 120 000 véhicules quotidiens, est particulièrement touchée. Les causes incluent l’absence de séparation entre les voies rapides et les accès locaux, des infrastructures vétustes (ponts étroits, signalisation inadéquate) et un manque de discipline routière.
L’Iimpératif des autoroutes fermées
Dans des pays comme la France ou les Émirats arabes unis, les autoroutes fermées, sans accès direct aux commerces ou aux piétons, réduisent les accidents de 30 à 50 % par rapport aux routes ouvertes. Au Liban, l’urbanisation anarchique le long des autoroutes, combinée à l’absence de régulation stricte, crée un environnement routier chaotique. Les commerces en bordure, bien que vitaux pour l’économie locale, perturbent la fluidité et augmentent les risques. Les piétons traversant l’autoroute ou les véhicules entrant sans priorité sont responsables d’une part significative des collisions. Une refonte complète, avec des échangeurs modernes et des barrières physiques, est nécessaire pour aligner le Liban sur les normes internationales. Sans cela, l’élargissement de Jounieh risque de n’être qu’un pansement sur une plaie béante.
Vers un avenir moins encombré ?
Pour accompagner l’élargissement de Jounieh, les autorités misent sur les transports publics. Le 22 avril 2025, Fayez Rassamny annonçait l’ouverture de trois nouvelles lignes de bus reliant Beyrouth à Tripoli, Tyr et Chtaura, ainsi qu’un don chinois de 100 bus, selon l’Agence nationale d’information.
Depuis décembre 2024, six lignes desservent la banlieue de Beyrouth. Mais ces efforts restent insuffisants. Un projet de 2018, financé par la Banque mondiale à hauteur de 295 millions de dollars, prévoyait 120 bus et 40 kilomètres de voies dédiées dans le Grand Beyrouth, mais son déploiement est au point mort. Un réseau de bus rapides pourrait réduire la dépendance aux véhicules privés, mais il exige des investissements massifs et une volonté politique soutenue, deux ressources rares dans le Liban d’aujourd’hui.
Les obstacles à surmonter
Le projet de Jounieh fait face à des défis de taille. La crise économique, avec une dévaluation de la livre et une inflation galopante, limite les capacités financières du gouvernement. Les expropriations, bien qu’avancées, risquent de provoquer des tensions avec les commerçants et les propriétaires, comme en 2016, lorsque des plaintes avaient retardé le projet de quatre ans. L’instabilité politique et les lenteurs bureaucratiques, illustrées par l’abandon du projet Nahr Ibrahim-Jeita, menacent l’achèvement des travaux. Enfin, l’absence d’une réforme globale du réseau routier, incluant des autoroutes fermées et une régulation stricte, limite l’impact à long terme de ce chantier.
Un premier pas, mais une longue route à Parcourir
L’élargissement de l’autoroute de Jounieh, avec ses 40 millions de dollars, est un pas dans la bonne direction pour réduire les pertes économiques estimées à 5 à 8 % du PIB. Mais sans une modernisation profonde – autoroutes fermées, transports publics robustes, signalisation moderne et discipline routière – le Liban restera prisonnier de ses embouteillages.
En attendant, les automobilistes libanais, coincés dans les bouchons, placent leurs espoirs dans ce chantier, en rêvant d’un avenir où les routes ne seront plus des pièges.



