mardi, janvier 13, 2026

Les derniers articles

Articles liés

Le dollar à 89 500 livres : chronique d’une dévaluation annoncée

- Advertisement -

En juin 2025, le taux de change du dollar a franchi un nouveau seuil critique au Liban : 89 500 livres sur le marché parallèle. Cette flambée, bien que prévisible, provoque des répercussions sociales et économiques profondes. Loin d’être un événement isolé, elle s’inscrit dans une dynamique de désintégration progressive du système monétaire, nourrie par l’absence de politique cohérente, les manipulations de marché, et le maintien d’un flou stratégique par la Banque du Liban.

Une chute continue, banalisée par le marché

Depuis 2019, la livre libanaise a connu une série de dévaluations successives, passant d’un taux officiel de 1 507 livres pour un dollar à des sommets qui dépassent aujourd’hui les 89 000 livres. Si les Libanais se sont peu à peu habitués à la coexistence entre taux officiel et taux parallèle, le franchissement du seuil symbolique des 90 000 marque une étape décisive dans la perte de confiance envers la monnaie nationale.

Les bureaux de change, redevenus les principaux acteurs du marché des devises, affichent chaque matin un nouveau taux, qui s’aligne souvent sur des tendances dictées par des plateformes informelles ou des groupes de traders opérant sur des canaux numériques. Le taux de référence fluctue parfois plusieurs fois par jour, rendant toute planification économique impossible.

Cette instabilité est particulièrement visible dans le secteur du commerce : les prix sont ajustés en temps réel, parfois à l’intérieur même des magasins. Certains commerçants refusent même d’afficher des prix fixes, préférant calculer en dollars selon le taux du moment.

Banque du Liban : entre silence et non-intervention

Face à cette dérive, la Banque du Liban ne communique plus que par notes techniques. Le nouveau gouverneur, resté discret depuis sa prise de fonctions début 2025, poursuit une politique de « stabilisation flottante » : il laisse le taux se fixer par le marché, tout en opérant de petites interventions ponctuelles via la plateforme Sayrafa. Ce mécanisme, censé fournir un taux intermédiaire, est désormais marginalisé, faute de liquidités et de crédibilité.

Les critiques pointent un abandon de toute régulation monétaire. Des économistes dénoncent l’inaction stratégique de la Banque, accusée de permettre la dollarisation complète de l’économie en évitant toute réforme structurelle. D’autres rappellent que les tentatives précédentes de fixation du taux de change ont échoué à cause du manque de réserves et de l’absence de réformes fiscales.

En mars, une mission technique du FMI avait pourtant recommandé un ancrage progressif à un taux unique, conditionné à la mise en œuvre d’un plan budgétaire cohérent. Or, aucune de ces conditions n’a été remplie. Le gouvernement, toujours en intérim, ne dispose pas des moyens législatifs pour agir.

Conséquences sociales : salaires dévalorisés, paniques financières

La dévaluation actuelle affecte en premier lieu les revenus fixes. Les salaires en livres, même réajustés, ne suivent plus le rythme du marché. Un employé payé 15 millions de livres mensuels ne perçoit plus que l’équivalent de 167 dollars, une somme insuffisante pour couvrir les dépenses mensuelles d’un foyer de quatre personnes.

Dans le secteur public, la situation est dramatique : la majorité des fonctionnaires perçoit moins de 100 dollars par mois. Les enseignants, les policiers, et les agents des douanes s’endettent pour survivre. Les syndicats multiplient les appels à la grève, sans réponse du gouvernement.

Les épargnants, de leur côté, continuent de voir leurs comptes fondre. Depuis 2019, les banques appliquent des restrictions informelles sur les retraits, interdisant aux clients d’accéder à leurs devises. Le peu de livres disponibles est désormais soumis à des commissions élevées et à un taux de conversion défavorable.

Cette crise alimente une spirale de méfiance. De nombreux Libanais préfèrent conserver leurs dollars à domicile ou recourir à des solutions offshore. Les transferts de fonds par les expatriés, estimés à près de 8 milliards de dollars par an, sont désormais une source vitale pour l’économie nationale.

Une dollarisation rampante, sans régulation

Dans la rue, les transactions en livres deviennent de plus en plus rares. Les loyers, les frais scolaires, les consultations médicales, et même certains amendes sont désormais exigés en dollars. Cette dollarisation de fait, bien qu’illégale selon le droit libanais, est tolérée dans l’ensemble du territoire.

Des commerces refusent les paiements en livres ou imposent un taux de change désavantageux. À Beyrouth, certaines stations-service n’acceptent que les paiements en devises étrangères. Des factures d’électricité sont libellées en dollars, sans cadre légal clair. Les autorités locales ne disposent d’aucun mécanisme pour sanctionner ces pratiques.

Cette situation aggrave les inégalités : ceux qui ont accès aux devises – principalement les Libanais de la diaspora ou les entreprises tournées vers l’export – s’en sortent mieux. Les autres sombrent dans la précarité. Le fossé entre économie formelle et informelle s’élargit, avec des conséquences politiques potentiellement explosives.

Silence politique et récupération médiatique

Les responsables politiques se montrent extrêmement prudents sur le dossier du taux de change. Joseph Aoun, le président, n’a pas abordé le sujet publiquement depuis son entrée en fonction. Nawaf Salam, Premier ministre intérimaire, évoque régulièrement une « situation financière sous contrôle », sans fournir de plan précis.

Certaines formations politiques tentent de récupérer la colère populaire en dénonçant le rôle du FMI. Des éditoriaux dans des médias proches du Courant patriotique libre ou d’anciens ministres accusent l’institution internationale d’avoir imposé une politique d’austérité destructrice.

Mais ces critiques sont jugées opportunistes par une partie de la presse indépendante, qui rappelle que ces mêmes partis ont longtemps bénéficié d’un système bancaire opaque. Plusieurs journaux dénoncent la manipulation de l’opinion publique par des organes médiatiques liés à des banques, qui cherchent à détourner l’attention de leur propre responsabilité dans la crise.

- Advertisement -
Newsdesk Libnanews
Newsdesk Libnanewshttps://libnanews.com
Libnanews est un site d'informations en français sur le Liban né d'une initiative citoyenne et présent sur la toile depuis 2006. Notre site est un média citoyen basé à l’étranger, et formé uniquement de jeunes bénévoles de divers horizons politiques, œuvrant ensemble pour la promotion d’une information factuelle neutre, refusant tout financement d’un parti quelconque, pour préserver sa crédibilité dans le secteur de l’information.

A lire aussi