Bernard Raymond Jabre
On parle souvent du dollar comme d’un simple outil. Une monnaie parmi d’autres. Un moyen pratique de régler des échanges. Mais cette manière de dire est déjà une manière de ne pas voir.
Car le dollar n’est plus, depuis longtemps, une monnaie au sens ordinaire du terme. Il est devenu autre chose : le sol commun sur lequel s’est organisée la mondialisation. Une architecture silencieuse, si profondément intégrée aux usages qu’elle ne se perçoit plus comme un choix, mais comme une évidence.
Ce glissement ne s’est pas opéré par décret ni par conquête directe. Il s’est imposé par l’usage, par la répétition, par la recherche de liquidité et de sécurité. Pétrole, matières premières, dette souveraine, assurances, transport maritime, règlements interbancaires : tout s’est progressivement aligné sur le dollar, non parce qu’il était neutre, mais parce qu’il était disponible, accepté et immédiatement opérationnel.
Ainsi, la monnaie américaine a cessé d’être un simple instrument d’échange pour devenir une infrastructure systémique. Or, aucune infrastructure n’est neutre. Elle définit ce qui circule, ce qui ralentit, ce qui s’arrête. Elle produit des asymétries, même lorsqu’elle se présente comme universelle.
L’asymétrie centrale est connue mais rarement pensée jusqu’au bout : les États-Unis émettent la monnaie que le monde utilise. Ils peuvent importer des biens réels, de l’énergie, du travail incorporé, et les payer avec une créance libellée dans leur propre unité monétaire. Là où tout autre pays serait contraint par sa balance des paiements, les États-Unis déplacent cette contrainte vers le reste du monde.
Ce que l’on appelle le « privilège exorbitant » n’est donc pas un avantage conjoncturel. C’est un transfert structurel de discipline monétaire. Le centre émet, la périphérie ajuste.
Toute transaction libellée en dollars implique, à un moment ou à un autre, un passage par le système financier américain, sous la juridiction de la Federal Reserve et du Trésor. Cela se fait sans bruit, sans signal politique, sans déclaration. Et pourtant, juridiquement et stratégiquement, cela change tout.
Dès qu’un flux passe par le dollar, il devient potentiellement surveillable, bloquable, sanctionnable. La monnaie cesse alors d’être un simple médium neutre : elle devient une frontière invisible, un espace de souveraineté silencieuse.
Dans ce cadre, les sanctions financières ne sont pas des anomalies ou des abus ponctuels. Elles sont l’expression logique d’un ordre monétaire centralisé. Couper une banque de SWIFT, geler des avoirs en dollars, bloquer des règlements, revient à retirer l’oxygène d’un corps économique, sans chars ni bombes, par simple désactivation administrative.
Sur le plan financier, les dollars générés par le commerce mondial ne disparaissent pas. Ils sont recyclés. Bons du Trésor, marchés financiers, immobilier, capital-risque : une partie substantielle de la valeur produite hors des États-Unis revient s’investir au cœur du système qui émet la monnaie de référence.
Cette circularité n’est ni un complot ni un accident. Elle est la conséquence logique d’un système fondé sur une confiance asymétrique et sur l’effet de réseau. Le dollar tient moins par la contrainte explicite que par l’habitude organisée. Il est devenu la norme implicite. Et ce qui est normatif n’a plus besoin de se justifier.
Face à cela, la dédollarisation apparaît souvent comme un slogan plus que comme une stratégie opérationnelle. Sortir du dollar, c’est renoncer à la liquidité la plus profonde du monde, accepter des coûts de couverture plus élevés, une fragmentation juridique accrue, et une exposition nouvelle aux risques.
Philosophiquement, nous sommes ici face à une forme de pouvoir propre à la modernité tardive : un pouvoir qui ne commande pas directement, mais qui structure l’espace du possible. Il ne décide pas à la place des acteurs ; il décide le cadre dans lequel leurs décisions deviennent rationnelles ou coûteuses.
Le dollar n’impose pas des choix. Il rend certains choix naturels, d’autres pénalisants.
Chaque transaction en dollars est insignifiante prise isolément. Mais leur accumulation dessine une réalité simple : la souveraineté monétaire mondiale n’est pas répartie, elle est hiérarchisée. Une partie de la souveraineté économique du monde s’exerce ailleurs que là où elle semble se jouer.
Tant que le monde continuera à fonctionner dans cette langue monétaire unique, celui qui en détient la grammaire conservera une avance décisive — non par domination affichée, mais par structuration silencieuse du réel.
Pourquoi ce monopole est contesté — et ce qui se joue réellement
Depuis quelques années, la contestation du rôle central du dollar ne vient pas de nulle part. Elle est portée principalement par les pays des BRICS, mais aussi, plus largement, par une partie de la gauche mondiale, intellectuelle et politique, qui voit dans le dollar l’instrument d’un ordre jugé inégal, dominateur ou impérial.
Pour les pays des BRICS, l’enjeu est d’abord stratégique. Le dollar est perçu non seulement comme une monnaie, mais comme un levier de coercition. Toute économie qui commerce, s’endette ou se finance en dollars s’expose à des sanctions extraterritoriales, à des gels d’avoirs, à des exclusions financières décidées ailleurs. La contestation du dollar est donc, pour eux, une contestation de la vulnérabilité.
Il s’agit moins de créer une monnaie « meilleure » que de réduire une dépendance jugée dangereuse. Derrière les discours sur la multipolarité monétaire, c’est la volonté de reprendre un contrôle politique sur ses flux économiques qui domine.
La gauche mondiale, quant à elle, adopte souvent un registre différent mais convergent. Le dollar est vu comme l’outil central du capitalisme financier globalisé, de la domination des marchés, des inégalités Nord-Sud, et de la capacité des États-Unis à imposer leur ordre économique. Briser le monopole du dollar devient alors un acte symbolique : celui de rompre avec une hégémonie jugée injuste.
Mais cette convergence masque une question plus profonde, souvent éludée : par quoi remplacer cet ordre ? Et selon quelles valeurs ?
Car l’affaiblissement du dollar ne signifie pas mécaniquement l’avènement d’un monde plus juste, plus démocratique ou plus équilibré. Il ouvre surtout un vide de pouvoir monétaire. Et tout vide appelle un remplissage.
C’est ici que la question devient une question de civilisation politique.
La principale alternative crédible au dollar, en termes de masse critique, de commerce, d’infrastructures et de capacité étatique, n’est pas une monnaie neutre, internationale ou démocratiquement gouvernée. C’est le yuan, adossé à un système politique autoritaire, centralisé, opaque, contrôlé par un parti unique.
Passer d’un ordre monétaire dominé par les États-Unis à un ordre monétaire dominé par la Chine ne serait pas un simple déplacement technique. Ce serait un changement de nature. Le dollar opère dans un cadre libéral, avec des marchés ouverts, une presse libre, des contre-pouvoirs juridiques, une transparence relative et une prévisibilité institutionnelle, même imparfaite.
Le système chinois repose, lui, sur la subordination totale de l’économie au politique, l’absence de contre-pouvoirs, le contrôle des flux d’information, et l’usage assumé de la finance comme instrument de discipline stratégique.
La question réelle n’est donc pas : faut-il affaiblir le dollar ?
La question est : au nom de quoi, et au profit de quel type de pouvoir ?
Briser le monopole du dollar sans construire une alternative fondée sur des règles, des droits et des garanties collectives, revient à fragiliser l’ordre libéral sans lui substituer un ordre plus juste. C’est ouvrir la porte à une financiarisation autoritaire, où la dépendance ne disparaît pas, mais change de centre.
Pour les démocraties libérales, le dollar n’est pas seulement un instrument de puissance ; il est aussi un pilier d’un ordre fondé sur la circulation du capital, la sécurité juridique, la prévisibilité contractuelle et une certaine transparence des règles du jeu.
Renoncer à cette architecture sans alternative démocratique crédible, ce n’est pas se libérer d’une domination : c’est risquer de se placer sous une autre, moins visible encore, mais plus difficile à contester.
La vraie question n’est donc pas de savoir si le monde doit sortir du dollar.
Elle est de savoir si le monde souhaite encore évoluer dans un cadre libéral, pluraliste et juridiquement structuré — ou s’il est prêt à confier la clé du système monétaire mondial à des régimes pour lesquels la monnaie est avant tout un instrument de contrôle.
La tentation totalitaire technologique : le cas chinois
Il serait naïf de croire que la contestation du monopole du dollar ne porte qu’un enjeu monétaire ou géopolitique. Elle touche à quelque chose de plus profond : la nature même du pouvoir à l’ère technologique.
Le Parti communiste chinois n’est pas seulement un acteur économique ou géopolitique alternatif. Il est, in profundis, l’instrument politique le plus abouti de la révolution technologique en cours — celle du contrôle total par la technologie. Son totalitarisme n’est pas un accident idéologique ; il est la conséquence directe de l’emprise technologique exponentielle sur la société.
Achats numériques traçables, caméras omniprésentes, reconnaissance faciale, permis social à points, automatisation administrative, contrôle d’internet, intelligence artificielle appliquée à la surveillance de masse : en Chine, ces dispositifs ne sont plus théoriques. Ils sont déjà intégrés, normalisés, et acceptés comme allant de soi.
Ce qui se joue ici dépasse la simple restriction des libertés politiques classiques. Il s’agit d’une transformation anthropologique. Pour la première fois, un pouvoir politique dispose des moyens techniques de suivre, noter, anticiper et corriger les comportements individuels en temps réel.
Dans un tel système, la monnaie cesse d’être un simple moyen d’échange. Une monnaie numérique contrôlée par l’État, couplée à l’identité, au comportement et à la conformité sociale, devient un instrument de gouvernance directe.
En Chine, Homo sapiens a déjà perdu une part décisive de son contrôle sur la bête numérique qu’il a engendrée. La technique n’y est plus un prolongement de l’homme ; elle est devenue son cadre, son juge et parfois son surveillant.
C’est ici que le débat monétaire rejoint le débat civilisationnel. Remettre en cause l’hégémonie du dollar sans mesurer le risque d’un basculement vers un ordre techno-autoritaire, c’est confondre émancipation et simple transfert de dépendance.
L’ordre libéral occidental, malgré ses excès et ses contradictions, repose encore sur des contre-pouvoirs : État de droit, séparation relative du politique et de l’économique, liberté d’expression, protection imparfaite mais réelle de la sphère privée. Rien de tel dans le modèle chinois, où la technologie amplifie le pouvoir au lieu de le limiter.
La question n’est donc pas seulement : faut-il sortir du dollar ?
Elle est plus grave : voulons-nous confier l’architecture monétaire mondiale à un système où la technologie est explicitement mise au service du contrôle total ?
À l’ère de l’intelligence artificielle et des systèmes numériques globaux, la monnaie n’est plus neutre. Elle devient une extension du pouvoir politique. Choisir une monnaie, c’est aussi — consciemment ou non — choisir une vision de l’homme et de la société.
C’est peut-être là l’enjeu le plus profond de la dédollarisation : non pas une bataille entre devises, mais une bataille entre modèles de civilisation.



