Le 23 février 2026, le groupe Al Habtoor, conglomérat basé à Dubaï, a annoncé avoir franchi une étape décisive dans son litige avec les autorités libanaises en nommant le cabinet d’avocats White & Case pour le représenter dans une procédure d’arbitrage international. Cette décision marque l’entrée dans les phases finales de préparation pour un recours devant une instance arbitrale à Washington, D.C., en vertu du traité bilatéral d’investissement entre les Émirats arabes unis et le Liban. Le groupe réclame une compensation pour des pertes évaluées à plus de 1,7 milliard de dollars, résultant de ce qu’il décrit comme des violations graves des obligations internationales et locales par les autorités libanaises. Cette action survient après l’expiration d’une période de refroidissement de six mois prévue par le traité, sans qu’aucune mesure corrective significative n’ait été prise par Beyrouth.
Cette procédure met en lumière les tensions persistantes au sein de l’économie libanaise, toujours fragilisée par une crise multiforme entamée en 2019 et exacerbée par les conflits régionaux récents. Le groupe Al Habtoor, qui avait investi massivement dans le pays depuis plus de deux décennies, invoque un manquement à la protection des investissements étrangers, incluant des restrictions bancaires qui ont bloqué l’accès à des fonds déposés légalement. « Toutes les investissements du groupe Al Habtoor au Liban ont été réalisés de bonne foi, en s’appuyant sur la loi libanaise et les obligations internationales contraignantes », a déclaré le groupe dans un communiqué officiel. Il souligne avoir fait preuve de retenue et poursuivi des engagements amiables pendant une période prolongée, offrant une pleine opportunité de résolution dans le cadre du traité.
Les origines du différend
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Le litige trouve ses racines dans la crise économique libanaise qui a éclaté fin 2019, caractérisée par une dévaluation massive de la livre libanaise, une contraction du PIB et une paralysie du secteur bancaire. Dès 2024, le groupe Al Habtoor avait notifié formellement aux autorités libanaises l’existence d’un différend d’investissement, activant ainsi la période de refroidissement de six mois requise par le traité bilatéral. Cette notification pointait des mesures et restrictions imposées par les autorités libanaises et la Banque du Liban, qui ont empêché le groupe d’accéder librement et de transférer des fonds déposés légalement dans les banques libanaises. Parmi ces fonds, plus de 44 millions de dollars restent gelés, selon les détails fournis par le groupe.
Au-delà des restrictions bancaires, le groupe met en cause l’échec des autorités à assurer un environnement stable et sécurisé pour les opérations et les investissements. Ces manquements sont qualifiés de violations claires des engagements pris dans le cadre du traité d’investissement, qui impose des devoirs de protection, de traitement équitable et de recours efficaces pour les investisseurs. « Les pertes subies par le groupe ne se limitent pas à la privation illégale d’accès à ses fonds dans les banques libanaises, mais découlent également de l’effondrement plus large de la stabilité institutionnelle et de l’incapacité du gouvernement libanais à prendre des mesures opportunes et nécessaires pour protéger les investissements étrangers et les propriétés privées », a indiqué le groupe. Ces pertes cumulées dépassent désormais 1,7 milliard de dollars, un montant qui continue d’augmenter en raison de l’inaction persistante.
Le différend s’est intensifié au fil des mois. En janvier 2026, le groupe avait déjà annoncé son intention de poursuivre des actions légales, après avoir épuisé toutes les tentatives de résolution amiable. Deux jours plus tard, le 28 janvier, il a confirmé la fermeture de toutes ses opérations au Liban et la mise à pied de l’ensemble de son personnel local, citant une instabilité prolongée, des campagnes hostiles, des attaques publiques et des actions diffamatoires dirigées contre ses activités. Cette décision met fin à une présence de 25 ans dans le pays, marquée par des investissements substantiels qui ont contribué à la création de milliers d’emplois et au soutien de l’économie locale.
Les investissements du groupe au Liban
Depuis son implantation au Liban en 2001 avec l’ouverture de son premier hôtel, le groupe Al Habtoor a adopté une approche fondée sur le partenariat et la responsabilité, plutôt que sur des profits à court terme. Ses investissements couvrent divers secteurs, incluant l’hospitalité, le commerce de détail, les loisirs, l’immobilier et les activités bancaires connexes. Parmi les projets phares figurent l’hôtel Habtoor Grand à Beyrouth, anciennement connu sous le nom de Hilton Habtoor, situé dans un quartier animé de la capitale. Ce complexe hôtelier, doté de centaines de chambres, de restaurants et d’installations de loisirs, a représenté un investissement majeur dans le tourisme libanais, un secteur clé de l’économie nationale.
Le groupe a également développé le centre commercial Sooq Avenue, un espace de vente au détail moderne qui a attiré des milliers de visiteurs et soutenu le commerce local. À l’est de Beyrouth, Habtoorland, un vaste parc à thème, offrait des attractions familiales et des événements culturels, bien qu’il soit actuellement fermé en raison des conditions économiques et sécuritaires dégradées. Des propriétés immobilières multiples complètent ce portefeuille, avec des développements résidentiels et commerciaux qui ont contribué à la revitalisation de zones urbaines. Dans le secteur bancaire, le groupe a placé des dépôts substantiels, confiants dans la stabilité promise par les institutions libanaises.
Ces investissements ont généré des milliers d’emplois pour les familles libanaises et ont soutenu la croissance économique du pays. Par exemple, l’hôtel Habtoor Grand employait des centaines de personnes dans des rôles variés, des services hôteliers à la gestion événementielle. Le parc Habtoorland, avant sa fermeture, attirait des touristes régionaux et internationaux, boostant les revenus liés au divertissement. Cependant, la crise a érodé ces actifs : les restrictions sur les retraits et transferts de devises ont immobilisé des fonds essentiels, tandis que l’instabilité sécuritaire a réduit l’affluence touristique et commerciale. En 2025, le groupe avait même envisagé de démonter l’hôtel Metropolitan Palace à Beyrouth pour le relocaliser ailleurs, un plan finalement abandonné avant la décision de fermeture totale.
Le contexte de la crise économique libanaise
La crise libanaise, qualifiée par la Banque mondiale comme l’une des plus graves depuis le XIXe siècle, a débuté en 2019 avec une contraction économique cumulée de près de 40 pour cent du PIB. En 2024, l’économie a subi une nouvelle contraction de 6,5 pour cent, exacerbée par le conflit entre le Hezbollah et Israël, qui a causé des dommages estimés à 14 milliards de dollars et des besoins de reconstruction de 11 milliards pour 2025-2026. Le PIB, passé de 55 milliards de dollars en 2018 à environ 37 milliards en 2024, a connu une légère reprise en 2025 avec une croissance de 3,5 pour cent, portée par les envois de fonds, une dollarisation accrue des salaires et un rebond modeste du tourisme.
Cependant, la pauvreté monétaire a bondi de 25 pour cent en 2019 à 44 pour cent en 2022, avec près des trois quarts de la population touchés par une pauvreté multidimensionnelle, incluant l’accès limité à l’éducation, à la santé et aux services de base. L’inflation alimentaire a dépassé 500 pour cent sur de nombreux produits, et le secteur bancaire reste paralysé, avec des dépôts non résidents tombant à 24 milliards de dollars fin 2025, contre 43 milliards en 2017. Les réserves en devises étrangères de la Banque du Liban s’élèvent à 11 milliards de dollars mi-2025, insuffisantes pour stabiliser pleinement l’économie.
Le gouvernement formé en février 2025 sous la direction du Premier ministre Nawaf Salam a soumis un projet de budget 2026 au Parlement, prévoyant un déficit modeste de 1,1 pour cent du PIB, avec des recettes de 4,6 milliards de dollars et des dépenses de 4,8 milliards. Ce budget met l’accent sur une meilleure collecte fiscale, une réforme du salaire public et une élargissement de la base des revenus, mais il exclut les coûts de reconstruction post-conflit et manque d’une stratégie d’investissement infrastructurel. Des discussions avec le FMI pour un programme d’ajustement se poursuivent, mais les réformes structurelles, comme la restructuration bancaire et la lutte contre la corruption, avancent lentement.
La procédure d’arbitrage en cours
La procédure d’arbitrage est régie par le traité bilatéral d’investissement entre les Émirats arabes unis et le Liban, signé en 1998, qui prévoit des mécanismes de résolution des différends, incluant un recours à l’arbitrage international après une période de négociation. L’article 7 du traité stipule que les litiges entre un État contractant et un investisseur de l’autre partie doivent être réglés par voie amiable dans un premier temps, puis, en cas d’échec, soumis à un tribunal arbitral de trois membres. Les décisions arbitrales sont finales et contraignantes pour les deux parties.
White & Case, spécialisé dans les litiges souverains et l’arbitrage d’investissement basé sur des traités, prépare le dossier pour Washington, D.C., en conformité avec les cadres internationaux applicables. « L’inaction continue, la paralysie institutionnelle et l’absence de mesures correctives ont laissé au groupe aucune alternative que de procéder par des canaux légaux internationaux formels pour faire valoir et recouvrer ses droits », a affirmé le groupe. Il reste ouvert à toute initiative de règlement structurée qui restaure pleinement ses droits et compense les dommages subis, mais les préparatifs pour l’arbitrage sont à un stade avancé.
Cette procédure pourrait intensifier l’examen des politiques économiques libanaises et de la réactivité du gouvernement aux préoccupations des investisseurs, particulièrement dans un contexte de défis économiques persistants. Le placement du Liban sur la liste grise du Groupe d’action financière (GAFI) en octobre 2024 risque d’entraver l’accès au financement externe et de dissuader les investissements directs étrangers.
Les implications pour les relations bilatérales
Les relations entre les Émirats arabes unis et le Liban, historiquement marquées par des investissements substantiels des Émirats dans l’économie libanaise, pourraient être affectées par ce litige. Les Émirats ont été parmi les principaux investisseurs au Liban, avec des flux contribuant au tourisme, à l’immobilier et aux services. La levée des interdictions de voyage par les pays du Golfe en mai 2025 a favorisé un rebond touristique, mais des tensions sécuritaires persistantes, liées à la mise en œuvre de l’accord de cessation des hostilités de novembre 2024, maintiennent une incertitude.
Le gouvernement libanais, sous Nawaf Salam, cherche à attirer des investissements du Golfe pour financer la reconstruction, estimée à 11 milliards de dollars. Des discussions avec des partenaires bilatéraux et multilatéraux visent à mobiliser des fonds, mais le litige Al Habtoor souligne les risques perçus par les investisseurs étrangers. La désarmement du Hezbollah, exigé avant les élections de mai 2026, pourrait influencer la stabilité et l’attractivité du pays.
Les défis immédiats pour l’économie libanaise
En 2026, l’économie libanaise fait face à des défis immédiats, avec une croissance projetée à 4 pour cent si les réformes persistent et que des flux de reconstruction modestes se matérialisent. Les envois de fonds et le tourisme restent des moteurs clés, mais vulnérables aux instabilités régionales. Le secteur bancaire, insolvable pour la plupart des établissements, nécessite une restructuration urgente, avec des actifs en devises étrangères détenus à la Banque du Liban impossibles à rembourser. Le placement sur la liste grise du GAFI complique l’accès au financement, et les réserves limitées entravent la stabilisation monétaire.
Le budget 2026, en débat au Parlement, prévoit une augmentation des recettes fiscales grâce à une meilleure application, mais ignore les besoins d’urgence en reconstruction. Des audits médico-légaux du système bancaire sont prévus, et des négociations avec le FMI pour un programme révisé se poursuivent, visant à restructurer une dette publique à 150 pour cent du PIB. La stabilité politique post-élection présidentielle de janvier 2025 offre une fenêtre pour des avancées, mais les retards sur les réformes bancaires et la gouvernance de la Banque du Liban persistent. Les investissements étrangers, cruciaux pour la reprise, dépendent de la restauration de la confiance, avec des secteurs comme le tourisme et la construction montrant des signes de rebond en 2025, malgré une activité faible et une absence quasi-totale d’investissements publics et privés.



