Dans un geste marquant une avancée dans les relations bilatérales, le Liban et la Syrie procéderont demain, vendredi 6 février 2026, à la signature d’un accord relatif au transfert des condamnés du pays d’émission du jugement vers le pays de leur nationalité. Cette cérémonie, prévue à 11 heures au Sérail gouvernemental à Beyrouth, se déroulera en présence du Premier ministre libanais, le docteur Nawaf Salam, du ministre de la Justice syrien, Mazhar al-Louais, du vice-Premier ministre libanais, Tarek Mitri, et du ministre de la Justice libanais, Adil Nassar, accompagnés d’une délégation officielle syrienne. Annoncée par l’Agence nationale d’information (ANI), cette étape intervient après l’approbation de l’accord par le Conseil des ministres libanais le 30 janvier dernier, lors d’une session présidée par le président Joseph Aoun au palais de Baabda.
Cet accord, négocié depuis plusieurs mois, vise à réguler le rapatriement des détenus syriens purgeant leur peine au Liban vers leur pays d’origine, à condition que les sentences soient définitives et que les infractions soient punissables dans les deux États. Il exclut les prisonniers en attente de jugement et limite le transfert aux personnes déjà condamnées, avec une clause spécifique pour les auteurs de crimes graves comme les viols ou les meurtres, qui doivent avoir purgé au moins dix ans de leur peine au Liban. Selon les estimations officielles, environ 300 détenus syriens pourraient être concernés sur les quelque 2 250 Syriens incarcérés au Liban, dont une majorité attend encore un jugement.
Une avancée dans un dossier sensible
Le dossier des détenus syriens au Liban constitue un point de friction récurrent dans les relations entre Beyrouth et Damas, exacerbé par les flux migratoires massifs depuis le début du conflit syrien en 2011. Avec plus de 1,5 million de réfugiés syriens enregistrés au Liban – un chiffre qui représente près d’un quart de la population libanaise –, les prisons libanaises ont vu leur population carcérale syrienne augmenter de manière significative. Parmi les infractions les plus courantes figurent les crimes contre les biens, les trafics de stupéfiants et les entrées illégales sur le territoire, mais aussi des accusations plus graves liées à des actes de violence ou à des affiliations présumées avec des groupes armés. Les autorités libanaises ont souvent souligné la surcharge des établissements pénitentiaires, comme la prison de Roumieh, où les conditions de détention sont régulièrement critiquées pour leur insalubrité et leur surpopulation.
L’accord approuvé le 30 janvier par le Cabinet libanais, à l’unanimité des ministres présents sauf un absent, représente une solution médiane entre les exigences syriennes et les contraintes libanaises. Damas avait initialement réclamé le transfert de tous les détenus syriens, y compris ceux en attente de procès, mais Beyrouth a insisté sur le respect des procédures judiciaires internes et sur l’exclusion des cas non finalisés. Le vice-Premier ministre Tarek Mitri, chargé des négociations depuis septembre 2025, a précisé que le transfert ne concernerait que les condamnés ayant purgé une partie substantielle de leur peine, équivalente à environ sept années effectives pour les crimes majeurs. Cette mesure vise à soulager les prisons libanaises tout en préservant l’intégrité des jugements rendus par la justice libanaise.
Le contexte des relations libano-syriennes
Les liens entre le Liban et la Syrie sont ancrés dans une histoire complexe, marquée par des périodes de coopération étroite et de tensions vives. Depuis l’indépendance des deux pays de la France en 1943, Damas a longtemps considéré le Liban comme une extension naturelle de son territoire, refusant de reconnaître pleinement sa souveraineté jusqu’en 2008, lorsque le président syrien d’alors, Bachar al-Assad, a officiellement établi des relations diplomatiques. Avant cela, la présence militaire syrienne au Liban, de 1976 à 2005, avait été légitimée par l’accord de Taëf de 1989, qui mettait fin à la guerre civile libanaise mais accordait à la Syrie un rôle de tuteur sécuritaire.
Le traité de fraternité, de coopération et de coordination signé en 1991 avait institutionnalisé cette influence, prévoyant une coordination étroite en matière politique, économique et sécuritaire. Cet accord, complété par un pacte de défense et de sécurité la même année, avait permis à Damas de dominer les appareils militaires et de renseignement libanais. Le retrait syrien en 2005, sous pression internationale suite à l’assassinat de l’ancien Premier ministre libanais Rafic Hariri, avait marqué un tournant, mais les liens économiques et familiaux restaient profonds. Le conflit syrien de 2011 a ensuite transformé ces relations, avec l’afflux de réfugiés et l’implication du Hezbollah libanais aux côtés du régime Assad, accentuant les divisions internes au Liban.
La chute du régime Assad en décembre 2024 a ouvert une nouvelle ère. Le gouvernement transitoire syrien, dirigé par Ahmed al-Charaa, a exprimé sa volonté de normaliser les relations avec Beyrouth sur une base d’égalité, loin de l’ancienne tutelle. Des visites officielles, comme celle du Premier ministre libanais Nawaf Salam à Damas en avril 2025 et celle du ministre syrien des Affaires étrangères Asaad al-Chaibani à Beyrouth en octobre 2025, ont posé les bases de cette coopération renouvelée. L’accord sur le transfert des condamnés s’inscrit dans cette dynamique, aux côtés d’autres initiatives comme la démarcation des frontières, entamée sous auspices saoudiens en mars 2025, et la gestion des passages frontaliers illégaux.
Les implications pour les détenus et les prisons libanaises
Parmi les 2 250 Syriens incarcérés au Liban, environ 1 329 attendent encore un jugement, souvent pour des délits mineurs liés à leur statut irrégulier. Les 300 concernés par l’accord immédiat incluent des condamnés pour meurtres, viols ou autres crimes graves ayant purgé plus de dix ans, ainsi que des détenus pour infractions moins sévères. Le processus requiert le consentement des prisonniers, et leur peine sera poursuivie en Syrie, évitant ainsi une libération prématurée qui pourrait susciter des controverses au Liban.
Cette mesure soulage un système carcéral libanais en crise chronique. Avec une population pénitentiaire totale d’environ 9 000 détenus pour une capacité de 3 500 places, les prisons comme Roumieh font face à une surpopulation de 250 %. Les autorités libanaises ont rapporté des conditions précaires, avec un manque de soins médicaux et une hygiène déficiente, exacerbés par la crise économique depuis 2019. Le transfert pourrait libérer des ressources pour les détenus libanais, tout en respectant les normes internationales sur les droits des prisonniers.
Du côté syrien, cet accord renforce la légitimité du gouvernement transitoire en démontrant sa capacité à rapatrier ses nationaux. Le ministre de la Justice Mazhar al-Louais, en poste depuis mars 2025, a insisté sur l’importance de consolider l’État de droit en Syrie, où les réformes judiciaires incluent l’abolition des tribunaux d’exception hérités du régime précédent. Cette coopération judiciaire pourrait ouvrir la voie à d’autres échanges, comme la remise de Libanais condamnés en Syrie ou la résolution des disparitions forcées datant de l’ère Assad.
Les défis de la mise en œuvre
La signature de demain marque le début d’une phase opérationnelle délicate. Des comités bilatéraux, formés en vertu de l’accord, superviseront les transferts, avec une vérification des dossiers judiciaires pour éviter toute contestation. Le vice-Premier ministre Tarek Mitri a indiqué que les premiers rapatriements pourraient intervenir dès février, sous supervision internationale pour garantir le respect des droits humains. Cependant, des obstacles persistent : certains détenus craignent des persécutions en Syrie, malgré les assurances de Damas sur l’application stricte des peines.
Sur le plan politique, cet accord s’inscrit dans un contexte libanais marqué par la formation du gouvernement Salam en février 2025, après deux ans de vacance présidentielle. Composé de 24 ministres, dont cinq femmes, ce Cabinet priorise les réformes financières et la reconstruction post-guerre avec le Hezbollah et Israël. La coopération avec la Syrie renforce cette stratégie, en facilitant le retour des réfugiés et en sécurisant les frontières, essentielles pour la stabilité économique.
Les dynamiques régionales influencent également ce développement. L’accord saoudien de mars 2025 sur la démarcation frontalière a posé les bases d’une normalisation, tandis que les États-Unis et la France soutiennent les efforts de renforcement des Forces armées libanaises (FAL) pour un déploiement durable au sud du Litani. Avec l’affaiblissement du Hezbollah suite aux affrontements de 2024, Beyrouth gagne en marge de manœuvre pour des partenariats équilibrés.
Les perspectives immédiates de l’accord
La cérémonie de demain au Sérail, emblème du pouvoir exécutif libanais, symbolise un engagement mutuel. Le Premier ministre Nawaf Salam, ancien président de la Cour internationale de Justice, apporte une crédibilité juridique à cet événement, tandis que la présence de Mazhar al-Louais souligne l’investissement syrien dans les réformes post-Assad. La délégation syrienne, probablement incluant des experts judiciaires, discutera des modalités pratiques, comme le transport des détenus et le suivi des peines.
Dans les jours suivant la signature, les autorités libanaises prévoient d’informer les détenus éligibles de leurs options, avec un délai pour exprimer leur consentement. Des organisations comme le Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés (HCR) pourraient superviser les transferts pour assurer la non-refoulement. Sur le terrain, cette mesure pourrait apaiser les tensions locales, où les réfugiés syriens font face à une hostilité croissante due à la crise économique libanaise.
Les implications sécuritaires immédiates
Au-delà des prisons, l’accord renforce la coopération sécuritaire, cruciale pour contrôler les 375 kilomètres de frontière commune, marqués par des passages illégaux utilisés pour le trafic de drogue et d’armes. Depuis la chute d’Assad, Beyrouth et Damas ont intensifié les patrouilles conjointes, réduisant les incursions. Le ministre libanais de l’Intérieur, Ahmad al-Hajjar, a récemment annoncé des mesures pour renforcer les postes frontaliers, en coordination avec les forces syriennes.
Cette dynamique s’étend aux enjeux économiques. Le Liban, dépendant des importations via la Syrie, bénéficie d’une stabilité accrue pour relancer le commerce. Des discussions sur les dépôts syriens gelés dans les banques libanaises, évalués à des centaines de millions de dollars, pourraient suivre, aidant à soulager la crise bancaire libanaise.
Les aspects humains du transfert
Pour les détenus concernés, le transfert représente un retour potentiel à leurs familles, mais aussi des incertitudes. Beaucoup ont fui la guerre syrienne et craignent l’instabilité persistante, malgré les réformes judiciaires à Damas. Les autorités syriennes ont promis un traitement équitable, avec accès à des avocats et des visites familiales. Au Liban, les associations de droits de l’homme surveillent le processus pour éviter toute violation.
Sur le plan démographique, ce mouvement pourrait encourager le retour volontaire de réfugiés, soutenu par des programmes du HCR offrant des incitations financières. Depuis l’été 2025, des milliers de familles syriennes ont regagné leur pays, allégeant la pression sur les ressources libanaises.
Les enjeux pour la stabilité régionale
Cet accord illustre la recomposition du Levant post-Assad. Avec l’intégration des institutions kurdes en Syrie et les accords avec les Druzes, Damas consolide son autorité intérieure, favorisant des partenariats extérieurs. Pour le Liban, il renforce la souveraineté, alignée sur la résolution 1701 de l’ONU, qui appelle au désarmement des milices et au déploiement des FAL au sud.
Les implications immédiates incluent une possible extension à d’autres dossiers, comme les disparus libanais en Syrie, estimés à 17 000 depuis les années 1970. Des comités mixtes travaillent déjà sur ces cas, avec des échanges d’informations prévus pour février 2026.


