Le placement du Liban sur la liste grise de la Financial Action Task Force (FATF) aujourd’hui, 25 octobre 2024 aurait été acté. Il met en lumière des décennies de mauvaise gestion financière, de corruption et de malversations bancaires dans un pays déjà affaibli par une crise économique prolongée. Cette décision, qui marque une nouvelle étape dans l’isolement financier du Liban, met également en évidence la résistance du secteur bancaire à toute réforme significative, notamment la restructuration du secteur et la transparence des comptes.
Depuis 2019, le Liban est plongé dans une crise financière sans précédent. L’effondrement économique a révélé la fragilité d’un modèle bancaire fondé sur l’endettement public et des taux d’intérêt élevés, utilisés pour attirer des dépôts et maintenir à flot une dette nationale toujours croissante. Cependant, cette bulle a éclaté lorsque la livre libanaise s’est effondrée et que les banques ont commencé à imposer des restrictions sévères sur les retraits et les transferts internationaux, précipitant le pays dans une crise de liquidité.
L’inclusion du Liban sur la liste grise de la FATF est un signal international de la faiblesse des mesures de contrôle financier du pays. Cela aggrave non seulement l’isolement économique, mais met également en lumière l’incapacité du système judiciaire à traiter équitablement les affaires bancaires, notamment les litiges entre les déposants et les banques. Les décisions de justice, tant au niveau national qu’international, en faveur des déposants restent largement ignorées par la justice libanaise, qui est perçue comme étant sous l’influence des banques et de leurs lobbies.
Malversations bancaires : des exemples concrets
Plusieurs exemples concrets de malversations bancaires montrent à quel point les intérêts privés ont été privilégiés au détriment des citoyens ordinaires :
- Transferts de capitaux illicites : Pendant que les banques libanaises imposaient des restrictions draconiennes sur les retraits pour les citoyens ordinaires, des personnalités influentes ont pu transférer des milliards de dollars à l’étranger. Ce scandale, révélé par diverses enquêtes, a mis en évidence des pratiques discriminatoires qui ont favorisé l’élite politique et économique du pays, tandis que les déposants étaient laissés sans recours.
- L’affaire Forry Associates Ltd. : Riad Salamé, ancien gouverneur de la Banque centrale du Liban, est impliqué dans un autre scandale majeur. Forry Associates Ltd., une société offshore appartenant à son frère, a perçu des commissions élevées sur des transactions effectuées par la Banque centrale. Ces commissions, perçues sur des montants colossaux, sont actuellement au cœur d’enquêtes judiciaires au Liban et en Europe, révélant un détournement massif de fonds publics.
- Manipulation des obligations d’État : Pendant des années, les banques libanaises ont investi massivement dans les obligations d’État, profitant de taux d’intérêt faramineux. Bien que ces investissements aient bénéficié aux banques et à leurs actionnaires, ils ont simultanément plongé le pays dans un surendettement insoutenable. Lorsque le Liban a fait défaut sur sa dette en 2020, les banques ont refusé de reconnaître leurs responsabilités, laissant l’État et les citoyens supporter le poids de l’effondrement financier.
Affaires judiciaires en faveur des déposants : un système bloqué
Un élément clé de la crise libanaise concerne les multiples affaires judiciaires intentées par les déposants contre les banques. De nombreux citoyens, incapables de retirer leurs économies ou de transférer leurs fonds à l’étranger, ont saisi les tribunaux, tant au Liban qu’à l’international, pour récupérer leurs actifs. Des décisions de justice ont été rendues en faveur des déposants, mais elles restent, pour la plupart, inappliquées en raison du blocage du système judiciaire libanais.
Décisions judiciaires internationales
Plusieurs tribunaux étrangers ont jugé en faveur des déposants libanais qui cherchent à récupérer leurs fonds bloqués dans les banques locales. Des tribunaux européens, en particulier en France et en Suisse, ont rendu des décisions ordonnant aux banques libanaises de permettre le transfert des fonds des déposants vers des comptes à l’étranger. Cependant, malgré ces décisions claires, les banques libanaises ont ignoré ces jugements, invoquant la crise économique et la « force majeure » pour justifier leur inaction. En outre, la coopération judiciaire internationale est souvent entravée par la faiblesse des institutions judiciaires libanaises et leur manque d’indépendance face aux pressions politiques et économiques.
Décisions judiciaires locales : une justice sous influence
Sur le plan national, des jugements ont également été prononcés en faveur des déposants, mais ils restent largement inappliqués. La justice libanaise, perçue comme étant sous l’influence des banques et de leurs lobbies, est souvent accusée de ralentir les procédures ou d’ignorer les décisions favorables aux citoyens. Cette situation alimente la frustration de nombreux Libanais qui se voient privés de leurs droits fondamentaux, notamment celui d’accéder à leurs économies.
Les banques, par l’intermédiaire de leurs avocats, exploitent toutes les failles du système judiciaire pour retarder l’exécution des jugements. Elles font appel des décisions, épuisent les recours juridiques disponibles et exercent des pressions directes sur les juges pour empêcher l’application des verdicts. Cette manipulation du système judiciaire est une raison majeure pour laquelle les citoyens libanais restent pris au piège dans une crise sans fin.
Le refus des banques d’être auditées et la résistance au plan Lazard
Face à l’effondrement économique, la communauté internationale, ainsi que certains acteurs politiques libanais, ont tenté d’introduire des réformes pour restructurer le secteur bancaire. En 2020, le plan Lazard, proposé par la société de conseil Lazard, visait à rétablir la stabilité financière du pays. Ce plan incluait un audit des comptes bancaires, une restructuration de la dette publique et une répartition équitable des pertes entre les banques, l’État et les grands déposants.
Cependant, les banques libanaises ont farouchement résisté à cette initiative. Elles ont refusé de se soumettre à un audit indépendant, craignant que cela n’expose leurs pratiques douteuses et ne compromette leurs dirigeants. Le plan Lazard aurait également imposé des pertes importantes aux actionnaires des banques, une perspective inacceptable pour ces institutions déjà en crise. Soutenues par leurs lobbies puissants, les banques ont bloqué toute tentative de réforme, prolongeant ainsi l’impasse économique.
L’impact de la liste grise sur les relations avec les banques correspondantes étrangères
Le placement du Liban sur la liste grise de la FATF a des conséquences désastreuses pour ses relations avec les banques correspondantes étrangères, qui sont essentielles pour faciliter les transactions internationales. Ces banques, souvent situées en Europe ou aux États-Unis, doivent respecter des normes strictes en matière de lutte contre le blanchiment d’argent. En raison de la surveillance accrue imposée par la FATF, de nombreuses banques étrangères ont commencé à limiter leurs relations avec les institutions financières libanaises, craignant des sanctions ou des enquêtes internationales.
Cette rupture progressive des relations avec les banques correspondantes complique l’accès aux devises étrangères, essentiel pour l’importation de biens de première nécessité et pour les échanges commerciaux. En outre, les transferts de fonds de la diaspora libanaise, qui constituent une bouée de sauvetage pour de nombreuses familles, deviennent de plus en plus difficiles et coûteux. Le retrait des banques correspondantes affaiblit encore plus le secteur bancaire libanais, l’isolant sur le plan international et aggravant la crise de liquidité.
La « cash economy » : un symptôme de la paralysie bancaire
En réponse à la paralysie du système bancaire, une économie parallèle basée sur les transactions en espèces, ou « cash economy », a émergé au Liban. Avec les restrictions bancaires imposées sur les retraits et l’accès aux devises étrangères, de nombreux Libanais ont opté pour des paiements en liquide, notamment en dollars américains. Les transactions en espèces sont devenues courantes, même pour des achats importants comme l’immobilier.
Cette économie parallèle, bien que vitale pour la survie des citoyens, pose des problèmes à long terme. Les transactions échappent à toute régulation, ce qui favorise le blanchiment d’argent et complique la lutte contre le financement du terrorisme. De plus, l’État perd une part importante de ses recettes fiscales, aggravant encore son déficit budgétaire. La montée en puissance de cette économie informelle reflète la défiance généralisée envers les banques et l’incapacité des institutions financières à répondre aux besoins de la population.
Les perspectives de réforme : un avenir incertain
Les perspectives de réforme restent sombres. Les banques libanaises, soutenues par leurs lobbies, continuent de bloquer toute initiative de changement. Le rejet du plan Lazard et l’opposition à l’audit indépendant sont des exemples flagrants de la manière dont les intérêts privés passent avant ceux du pays. Tant que ces institutions financières refuseront de coopérer, le Liban restera pris dans une spirale de crise.
Les réformes exigées par la communauté internationale, notamment la restructuration du secteur bancaire et une transparence accrue, sont essentielles pour que le Liban puisse espérer un redressement économique. Cependant, sans un changement radical dans la gouvernance du secteur bancaire, la crise libanaise semble destinée à perdurer.
L’inclusion du Liban sur la liste grise de la FATF et les affaires judiciaires non appliquées révèlent un système profondément dysfonctionnel. Les malversations bancaires, le refus de réformes et la paralysie judiciaire exacerbent une crise déjà insupportable pour les citoyens libanais. Le rejet des décisions de justice en faveur des déposants, tant au niveau national qu’international, illustre une justice bloquée par des intérêts économiques puissants.
Le Liban se trouve à un carrefour critique. Sans une restructuration complète du secteur bancaire, une transparence totale et un système judiciaire véritablement indépendant, le pays des cèdres risque de rester en proie à un effondrement économique et social durable. Les réformes sont urgentes, mais tant que les banques et leurs lobbies continueront à bloquer le processus, le redressement semble hors de portée.



