L’Agence nationale d’information a rapporté ce lundi à 12 h 06 une décision majeure prise par la Chambre des députés. La séance plénière a approuvé la prorogation de la législature actuelle pour une durée de deux ans, avec une majorité de 76 voix pour, 41 voix contre et 4 abstentions. Cette mesure, qui reporte les élections législatives initialement prévues en mai 2026 jusqu’en 2028, intervient dans un contexte d’extrême tension sécuritaire marqué par les bombardements israéliens persistants au Liban-Sud, la banlieue sud de Beyrouth et la Békaa orientale, ainsi que par une crise institutionnelle et économique sans précédent.
Le président de la Chambre, Nabih Berri, a ouvert la séance dans un hémicycle sous haute sécurité, avec un dispositif renforcé autour du Parlement à Beyrouth en raison des risques liés aux frappes aériennes. Les débats, bien que brefs, ont reflété les profondes divisions qui traversent la classe politique libanaise depuis l’élection des députés en mai 2022. Le vice-président Elias Bou Saab, qui avait annoncé vendredi un « consensus » autour de cette prorogation, a défendu le texte en soulignant la nécessité de préserver la stabilité des institutions face à la guerre qui oppose Israël au Hezbollah depuis plus de dix-sept mois.
Un vote attendu dans un climat de guerre totale
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Les correspondants parlementaires ont décrit une atmosphère lourde lors de la séance. Les députés du bloc du tandem chiite Amal-Hezbollah, alliés à plusieurs formations pro-gouvernementales, ont massivement voté en faveur de l’extension. Ce bloc, qui représente la majorité au sein de l’hémicycle, a invoqué l’impossibilité pratique d’organiser des scrutins dans un pays où plus de 517 000 personnes sont déplacées, selon les chiffres actualisés de la ministre des Affaires sociales Haneen Sayed. Les routes du Sud restent coupées par les raids, les villages de Chebaa, Tayr Debba ou Sir al-Gharbiyeh sont sous la menace constante de l’artillerie israélienne, et les infrastructures électorales sont inopérantes dans de nombreuses circonscriptions.
De l’autre côté, le bloc des Forces libanaises de Samir Geagea a voté contre à l’unanimité, proposant une prorogation limitée à six mois. Le leader chrétien a dénoncé, dans des déclarations reprises par ses députés, une manœuvre visant à « perpétuer un statu quo qui profite aux forces non étatiques ». Plusieurs députés indépendants et du mouvement du 14 Mars ont rejoint cette opposition, portant le total des voix contre à 41. Quatre parlementaires, issus principalement de petits blocs centristes, se sont abstenus, estimant que ni deux ans ni six mois ne résolvent le fond du problème : l’absence d’une nouvelle loi électorale viable.
Le Premier ministre Nawaf Salam, dont le gouvernement de 24 ministres a été formé en février 2025 sous la présidence de Joseph Aoun, n’est pas intervenu directement dans les débats mais a suivi la séance depuis le Grand Sérail. Des sources gouvernementales ont indiqué que l’exécutif considérait cette prorogation comme un « moindre mal » pour permettre aux institutions de fonctionner sans vide juridique, tout en maintenant les efforts de réforme administrative et financière.
Les antécédents historiques d’une pratique récurrente
Cette décision n’est pas une première dans l’histoire parlementaire libanaise. Depuis l’indépendance, la Chambre des députés a déjà prorogé son mandat à plusieurs reprises. En 2013, face à la guerre en Syrie et aux risques sécuritaires, les députés avaient étendu leur législature de dix-sept mois. En 2014, une nouvelle prorogation de deux ans et sept mois avait été votée. En 2017, puis en 2021, des reports similaires avaient été adoptés en raison de l’effondrement économique et des blocages politiques. Le mandat actuel, issu des élections de mai 2022, devait s’achever en mai 2026. La prorogation de deux ans le prolonge donc jusqu’en mai 2028.
Elias Bou Saab a rappelé ces précédents lors de la réunion du bureau de la Chambre vendredi dernier, soulignant que « la loi électorale actuelle a montré de nombreuses défaillances » et que les deux années supplémentaires permettraient de la réformer en profondeur. Il a également évoqué la nécessité d’un nouveau découpage des circonscriptions et d’un mode de scrutin plus représentatif, propositions qui figurent dans les trois textes de loi examinés lundi.
Les réactions politiques et les fractures confessionnelles
La décision a immédiatement provoqué des réactions contrastées. Du côté de la majorité, Nabih Berri a salué un vote « responsable » qui préserve l’unité nationale. Les députés du Hezbollah et d’Amal ont insisté sur le fait que tenir des élections en pleine guerre reviendrait à « offrir un cadeau à l’ennemi israélien ». Le ministre des Affaires étrangères Joe Rajji, proche du gouvernement, a indiqué que Beyrouth communiquerait cette décision aux chancelleries occidentales et à l’ONU comme une mesure temporaire dictée par les circonstances exceptionnelles.
À l’opposé, Samir Geagea a qualifié la prorogation de « coup de force constitutionnel » dans un communiqué diffusé dans l’après-midi. Les Forces libanaises ont annoncé qu’elles saisiraient le Conseil constitutionnel et appelleraient à des manifestations pacifiques dans les régions chrétiennes. Plusieurs députés du bloc du changement, issus de la révolution d’octobre 2019, ont dénoncé un « hold-up parlementaire » qui éloigne encore davantage le peuple libanais de ses représentants.
Les dynamiques confessionnelles ont été particulièrement visibles. Les blocs chiites et leurs alliés, majoritaires dans le Sud et la Békaa, ont voté massivement pour. Les représentants maronites et sunnites de l’opposition, concentrés à Beyrouth et dans le Nord, ont majoritairement rejeté le texte. Cette fracture reflète les équilibres fragiles du pacte national de 1943, déjà mis à rude épreuve par l’absence prolongée d’un président de la République entre 2022 et 2025, avant l’élection de Joseph Aoun.
Les implications sécuritaires et humanitaires au cœur du débat
Le vote intervient alors que les bombardements israéliens se poursuivent sans relâche. Dans les douze dernières heures seules, l’Agence nationale d’information a fait état de nouvelles frappes à Chebaa, où un agent municipal a perdu la vie, à Tayr Debba (trois morts, quinze blessés) et dans la banlieue sud de Beyrouth. Le bilan national, selon le ministère de la Santé dirigé par Rakan Nassereddine, s’élève à 394 morts dont 83 enfants et plus de 1 130 blessés. Ces chiffres ont été invoqués par les partisans de la prorogation pour justifier l’impossibilité logistique d’organiser des élections : comment déployer des bureaux de vote dans des zones où les Casques bleus de la FINUL eux-mêmes sont pris pour cible, comme à Qaouzah dans le district de Bint Jbeil ?
La ministre des Affaires sociales Haneen Sayed a quant à elle rappelé que plus de 517 000 Libanais sont déplacés, dont une grande partie des électeurs du Sud. Les centres d’accueil de Tyr, Nabatiyeh et Saïda sont saturés. Organiser un scrutin dans ces conditions exposerait les citoyens à des risques inacceptables et risquerait de biaiser profondément la représentation nationale en faveur des régions épargnées par les combats.
Le cadre constitutionnel et les débats juridiques
La Constitution libanaise prévoit en son article 25 que les élections doivent avoir lieu soixante jours avant la fin du mandat. Cependant, l’article 75 autorise le Parlement à proroger sa législature en cas de « circonstances exceptionnelles ». Les juristes consultés par les députés ont confirmé que la guerre en cours et l’état d’urgence de facto constituent un tel cas de force majeure. Le Conseil constitutionnel, saisi à plusieurs reprises par le passé sur des prorogations similaires, n’a jamais invalidé ces décisions.
Les trois propositions de loi examinées lundi prévoient explicitement que cette extension ne pourra pas être renouvelée sans une nouvelle loi électorale. Un comité parlementaire mixte sera formé dans les prochaines semaines pour travailler sur une réforme incluant notamment la proportionnelle intégrale et la réduction de l’âge de vote à 18 ans, revendications anciennes des mouvements réformistes.
Les répercussions économiques et internationales
Sur le plan économique, la prorogation est perçue par les milieux d’affaires comme un facteur de relative stabilité. La Bourse de Beyrouth, déjà fragilisée par la crise de 2019 et les sanctions internationales, a réagi positivement dans l’après-midi avec une légère hausse de certains titres bancaires. Les donateurs internationaux, réunis dans le cadre du plan de réforme exigé par le Fonds monétaire international, ont toutefois exprimé leur déception via des canaux diplomatiques. La France, par la voix de son ambassadeur, a rappelé l’importance d’un calendrier électoral clair pour la poursuite de l’aide.
À New York, le Conseil de sécurité de l’ONU, qui suit de près la mise en œuvre de la résolution 1701, a été informé de la décision. Des diplomates occidentaux ont souligné que cette prorogation ne devait pas servir de prétexte pour retarder le déploiement exclusif de l’armée libanaise au sud du Litani. Le gouvernement Salam, par l’intermédiaire du ministre de la Défense Michel Menassa, a réaffirmé son engagement à respecter cette résolution tout en maintenant la coordination avec la FINUL.
La position du gouvernement Salam face à cette nouvelle donne institutionnelle
Le Premier ministre Nawaf Salam a convoqué dans la soirée une réunion restreinte du cabinet pour évaluer les suites à donner. Selon des sources proches de l’exécutif, l’accent sera mis sur l’accélération des réformes économiques, notamment la soumission définitive du budget 2026 et la poursuite des négociations avec le FMI. Le ministre des Finances, dont le portefeuille reste stratégique dans le cabinet actuel, devra présenter dans les prochaines semaines un plan de redressement tenant compte de cette nouvelle échéance parlementaire.
Le chef du gouvernement a également insisté sur la nécessité de maintenir le dialogue avec toutes les composantes politiques pour éviter que cette prorogation ne devienne un facteur supplémentaire de division. Des contacts ont été pris avec les leaders des Forces libanaises et du mouvement du 14 Mars afin d’apaiser les tensions.
Les défis logistiques et sécuritaires pour les prochaines années
Avec cette extension, le Parlement devra faire face à des défis inédits. Les députés ont désormais jusqu’en 2028 pour adopter une nouvelle loi électorale, réformer le système de quotas confessionnels et préparer un scrutin qui devra se tenir dans un pays potentiellement encore marqué par les séquelles de la guerre. Les experts électoraux estiment que le coût d’une telle opération, déjà élevé en temps normal, pourrait être multiplié par trois en raison des destructions au Sud et de la nécessité de sécuriser chaque bureau de vote.
Parallèlement, l’armée libanaise, sous la direction du ministre de la Défense, continue de renforcer ses positions le long de la ligne bleue. Les patrouilles conjointes avec la FINUL se sont intensifiées après l’incident de Qaouzah, où plusieurs Casques bleus ghanéens ont été blessés. Le maintien d’un Parlement fonctionnel est jugé indispensable pour voter les crédits nécessaires au renforcement des forces régulières.
Les mouvements de population et l’impact sur la vie quotidienne
L’annonce du vote a coïncidé avec de nouveaux mouvements d’exode depuis les zones frontalières. À Chebaa, où l’agent municipal a été tué ce matin, plusieurs familles ont quitté leurs habitations dès l’annonce des premiers résultats. Les routes vers Beyrouth restent encombrées de véhicules chargés de matelas et de provisions. Les centres d’accueil gérés par le ministère des Affaires sociales ont reçu des instructions pour augmenter leurs capacités d’hébergement de 20 % dans les prochaines quarante-huit heures.
Dans la banlieue sud, les habitants de Haret Hreik et Dahieh, encore sous le choc des frappes nocturnes, ont suivi le vote avec une attention mêlée de résignation. Pour beaucoup, la prorogation des députés apparaît comme une formalité secondaire face à la priorité absolue : la cessation des hostilités.
Les suites immédiates de la séance et les prochaines échéances
Dès la clôture de la séance, le président Nabih Berri a signé le procès-verbal officiel et transmis le texte au gouvernement pour publication au Journal officiel dans les meilleurs délais. La nouvelle législature prorogée entrera formellement en vigueur à compter de la publication. Un calendrier des prochaines sessions ordinaires sera établi dans les dix jours, avec en priorité l’examen du projet de budget et des lois d’urgence liées à la reconstruction du Sud.
Les députés opposants ont d’ores et déjà annoncé qu’ils déposeraient des propositions alternatives visant à limiter la prorogation à six mois renouvelables et à conditionner toute extension supplémentaire à un cessez-le-feu vérifié par l’ONU. Le bloc des Forces libanaises a par ailleurs appelé à une réunion de l’opposition élargie dès mardi matin.
Les services de sécurité intérieure ont été placés en état d’alerte maximale autour des sièges des partis politiques et des lieux de culte, afin de prévenir tout débordement. La Croix-Rouge libanaise et les organisations caritatives ont été mobilisées pour anticiper un éventuel afflux supplémentaire de déplacés dans les régions du Nord et de la Montagne.
La poursuite des opérations militaires et le rôle du Parlement prorogé
Tandis que les députés quittaient l’hémicycle, les dépêches de l’Agence nationale d’information continuaient de faire état d’activités militaires intenses. Des survols de drones israéliens ont été signalés au-dessus de Nabatiyeh et de Khiam, accompagnés de tirs d’artillerie sporadiques près de Majdal Zoun. Dans la Békaa orientale, près de Nabi Chit, les hélicoptères israéliens ont été aperçus en soutien à des opérations au sol.
Le Parlement prorogé aura pour première mission concrète de voter les crédits d’urgence nécessaires au renforcement de l’armée et à l’indemnisation des sinistrés. Des commissions spéciales seront formées dès la semaine prochaine pour examiner les demandes d’aide internationale liées à la reconstruction. Le ministre de l’Intérieur, Ahmad Hajjar, a été chargé de coordonner avec les municipalités du Sud la mise en place de plans d’urgence actualisés.
Les députés ont également été informés que la séance de mardi sera consacrée à l’audition du commandant en chef de l’armée sur la situation sécuritaire et les besoins en équipements. Cette audition, initialement prévue pour la semaine prochaine, a été avancée en raison de l’urgence de la situation.



