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Le poids insoutenable des générateurs : quand la crise énergétique étrangle les ménages libanais

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La hausse brutale de plus de 100 % des tarifs des générateurs privés, rapportée par Al Akhbar le 5 juin 2025, frappe de plein fouet les foyers libanais. Déjà confrontés à un effondrement prolongé de l’alimentation publique en électricité, les ménages dépendent presque exclusivement de ces sources privées pour assurer un minimum de confort domestique. La crise s’enracine dans une absence structurelle de service public fiable depuis des décennies. Le réseau d’Électricité du Liban, quasi inactif depuis la fin de la guerre civile, n’assure plus qu’un service résiduel dans certaines régions, contraignant les citoyens à recourir à des générateurs de quartier aux tarifs désormais inaccessibles pour une majorité de la population.

Al Akhbar évoque une augmentation vertigineuse des prix pratiqués par les exploitants privés de générateurs, désignés comme une « mafia », qui fixent unilatéralement les tarifs sans encadrement effectif de l’État. Cette dérive tarifaire s’explique par plusieurs facteurs cumulatifs : la hausse continue du prix des carburants, la difficulté à se procurer des pièces détachées, l’absence de soutien public, et surtout la demande constante et captive. Le quotidien détaille que dans certaines zones de Beyrouth et du Mont-Liban, les factures mensuelles peuvent désormais dépasser les 3 millions de livres libanaises pour une consommation de base, soit l’équivalent de plusieurs salaires minimums.

La structure même du marché des générateurs favorise les abus. L’État n’a jamais imposé de cadre juridique contraignant pour ces réseaux parallèles d’approvisionnement, ce qui a permis à des opérateurs souvent proches des municipalités ou de groupes politiques d’étendre leur pouvoir local. Ces derniers imposent leurs conditions, choisissent les horaires, déterminent les puissances livrées, et interdisent parfois toute installation concurrente. Ce monopole de fait entraîne une absence totale de régulation des coûts, de qualité de service ou de maintenance.

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Les conséquences sont immédiates pour les foyers les plus vulnérables. De nombreux ménages ont déjà réduit leur usage de l’électricité au strict minimum : réfrigérateurs éteints la nuit, suppression des climatiseurs malgré la chaleur croissante, interruption de l’éclairage dans les chambres. Le journal Al Akhbar rapporte que certains foyers, dans les quartiers périphériques de Saïda et de Tripoli, ne reçoivent que deux à trois heures d’électricité par jour, faute de pouvoir payer la totalité de leur quota mensuel. Ces réductions provoquent une détérioration des conditions sanitaires et une intensification de la précarité énergétique.

Cette situation affecte aussi l’éducation et le travail. De nombreux étudiants, notamment dans les établissements publics, ne peuvent plus étudier le soir, faute de lumière. Le travail à distance est devenu quasi impossible dans les zones rurales ou défavorisées, où la connexion Internet, dépendante de l’alimentation électrique continue, est fréquemment interrompue. Les micro-entreprises, ateliers artisanaux et services numériques souffrent d’une instabilité croissante, ce qui pèse sur l’activité économique informelle, déjà éprouvée par l’effondrement de la livre libanaise.

Cette précarité énergétique accentue les fractures sociales. Dans les quartiers aisés de la capitale, les abonnements aux générateurs restent accessibles et l’alimentation continue est maintenue. En revanche, dans les quartiers populaires, les habitants doivent choisir entre payer l’électricité ou acheter des biens de première nécessité. Cette ségrégation énergétique alimente un ressentiment social grandissant, que la presse évoque à travers des expressions comme « luxe de la lumière » ou « apartheid électrique ». La lumière est devenue un signe extérieur de richesse, tandis que l’obscurité est devenue synonyme de déclassement.

Face à ces inégalités croissantes, l’État libanais n’a mis en place aucune mesure d’atténuation. Il n’existe pas de tarif social pour l’électricité, ni de compensation ciblée pour les ménages pauvres. Les promesses de relancer la compagnie Électricité du Liban, régulièrement brandies lors des campagnes électorales, sont restées lettre morte. Les aides budgétaires internationales destinées à la réhabilitation du secteur n’ont jamais été mobilisées faute de réformes structurelles. Le ministère de l’Énergie reste silencieux sur la crise, tandis que les autorités locales se renvoient la responsabilité.

La colère gronde dans plusieurs municipalités. Des manifestations spontanées ont éclaté à Baalbek et Nabatieh, où des habitants ont bloqué des routes pour protester contre la flambée des prix des abonnements. Certains ont tenté de négocier collectivement avec les opérateurs, sans succès. Al Akhbar fait état de tensions croissantes entre usagers et fournisseurs, avec des cas de coupures abusives pour cause de factures impayées ou d’installations jugées non conformes. Des ONG locales ont également dénoncé des cas d’extorsion, les générateurs devenant un levier de contrôle social et politique.

Le débat public s’oriente progressivement vers des alternatives durables, mais leur mise en œuvre reste marginale. Les projets d’énergie solaire, portés par des initiatives citoyennes ou communautaires, peinent à se généraliser. L’absence de cadre légal permettant l’injection dans le réseau et les obstacles douaniers freinent leur expansion. Seules certaines communes du Chouf et du Metn ont réussi à mettre en place des micro-réseaux autonomes avec le soutien de financements extérieurs. Mais ces expériences restent isolées et ne couvrent qu’une fraction infime de la population.

La perspective d’une réforme du secteur énergétique reste entravée par les blocages politiques. Les plans successifs de restructuration d’Électricité du Liban ont échoué, en raison de conflits d’intérêts, de corruption interne et de l’absence de volonté politique. Le financement international, notamment du FMI ou de la Banque mondiale, est conditionné à une série de mesures que le gouvernement n’a pas appliquées, notamment l’audit des comptes d’EDL, la rationalisation de la distribution, et l’uniformisation des tarifs.

Les experts alertent sur le danger d’un effondrement énergétique complet. Sans intervention rapide, le modèle des générateurs, déjà défaillant, pourrait devenir inopérant à large échelle, avec un basculement total dans le noir pour les classes populaires. La dépendance au fioul importé, dans un contexte géopolitique instable, rend la situation encore plus vulnérable. Toute hausse soudaine du prix du pétrole ou toute interruption logistique pourrait provoquer une rupture brutale de l’approvisionnement électrique.

Dans ce contexte, la transition énergétique est de plus en plus présentée comme une issue incontournable. Al Akhbar mentionne l’émergence de collectifs d’ingénieurs et d’activistes plaidant pour un nouveau modèle fondé sur les énergies renouvelables décentralisées. Ils proposent la création de coopératives locales, la mise en réseau des installations solaires et l’établissement d’un fonds public de soutien à l’équipement domestique. Ce modèle, déjà testé dans d’autres pays en crise énergétique, suppose toutefois une volonté politique ferme et des réformes institutionnelles que l’État libanais n’a pas encore entamées.

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Newsdesk Libnanews
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