Le Moyen-Orient, région stratégique au cœur de multiples rivalités, continue d’être le théâtre de manœuvres diplomatiques et militaires complexes. Parmi les évolutions récentes les plus notables, le rapprochement entre l’Iran et l’Arabie saoudite marque une reconfiguration géopolitique majeure. Alors que l’Arabie saoudite, sous l’impulsion de son prince héritier Mohammed ben Salmane (MBS), avait montré un intérêt croissant pour un partenariat avec Israël dans le cadre des accords d’Abraham, nous assistons aujourd’hui à un virage inattendu. L’Iran et l’Arabie saoudite, longtemps rivaux régionaux, ont annoncé la tenue d’exercices militaires conjoints, une première dans l’histoire des relations tumultueuses entre ces deux puissances. Cette annonce, dans un contexte de guerre ouverte à Gaza, est le fruit de la médiation de la Chine, autre acteur influent qui s’affirme de plus en plus dans les dynamiques du Moyen-Orient.
Ce rapprochement pourrait aussi être interprété comme une tentative d’équilibrer les forces face à Israël, alors que ce dernier continue de renforcer ses alliances dans la région et désigne ouvertement l’Iran comme la principale menace lors de la dernière Assemblée générale des Nations unies【1】. Mais au-delà de cette dimension militaire, c’est un bouleversement plus large des relations internationales, de la place de la Chine au Moyen-Orient et des équilibres stratégiques qui semble se dessiner.
1. Un rapprochement sous l’ombre du conflit à Gaza
L’annonce du rapprochement entre l’Iran et l’Arabie saoudite intervient dans un contexte de tensions exacerbées au Moyen-Orient, notamment avec l’escalade du conflit à Gaza. Ce conflit oppose le Hamas, soutenu par l’Iran, à Israël, renforçant les rivalités régionales et les alliances fluctuantes【2】. Depuis le début de l’offensive israélienne en réponse aux attaques massives du Hamas, la question de l’Iran est revenue au cœur des préoccupations des dirigeants israéliens. L’intervention de Benyamin Netanyahou à l’ONU en septembre 2023 a été marquée par une désignation directe de l’Iran comme la plus grande menace à la stabilité de la région【3】.
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Selon Netanyahou, l’Iran utilise le Hamas et d’autres groupes comme des pions pour attaquer Israël de manière indirecte, tout en consolidant son influence dans les pays voisins, tels que le Liban et la Syrie. Lors de son discours, le Premier ministre israélien a souligné la nécessité de renforcer les alliances régionales pour contenir la menace iranienne, faisant allusion à l’Arabie saoudite comme un partenaire potentiel dans ce cadre【4】. Cependant, à peine un mois plus tard, la réalité semble différente, avec l’annonce du rapprochement militaire entre l’Iran et l’Arabie saoudite.
Les exercices militaires conjoints annoncés par l’amiral iranien Shahram Irani, bien que sans calendrier précis, constituent un développement surprenant, surtout en pleine guerre à Gaza. Ce rapprochement montre la volonté des deux pays de contourner les tensions traditionnelles, notamment leur rivalité sur la question palestinienne, pour se concentrer sur des intérêts stratégiques communs【5】.
2. L’impact de ce rapprochement sur les relations entre l’Arabie Saoudite et les États-Unis
L’un des aspects les plus significatifs de ce rapprochement entre l’Iran et l’Arabie saoudite concerne ses répercussions sur les relations entre Riyad et Washington. Historiquement, l’Arabie saoudite a été un partenaire stratégique clé des États-Unis dans la région, notamment en raison de son poids économique, de sa production pétrolière et de son rôle de leader du monde sunnite. Cependant, ces dernières années, les relations entre Riyad et Washington ont connu des tensions croissantes, en particulier sous l’administration Biden.
L’une des principales sources de friction a été la politique de Joe Biden vis-à-vis des droits de l’homme, notamment en lien avec l’assassinat du journaliste Jamal Khashoggi en 2018, attribué à des proches de Mohammed ben Salmane. L’administration Biden a également montré une volonté de réévaluer le soutien américain à la guerre menée par l’Arabie saoudite au Yémen, un conflit qui a suscité de vives critiques internationales. Dans ce contexte, la décision de l’Arabie saoudite de se rapprocher de l’Iran pourrait être perçue comme une stratégie de Riyad pour diversifier ses alliances et réduire sa dépendance à l’égard des États-Unis.
De plus, le rôle croissant de la Chine dans la médiation entre l’Iran et l’Arabie saoudite représente un défi pour Washington. Traditionnellement, les États-Unis étaient considérés comme le principal acteur externe en mesure d’influencer les relations diplomatiques au Moyen-Orient. Cependant, Pékin s’est progressivement imposé comme un médiateur alternatif, cherchant à combler le vide laissé par le retrait progressif des États-Unis de la région. Pour Riyad, cette diversification de ses partenariats géopolitiques – en se rapprochant de la Chine tout en maintenant des relations avec les États-Unis – est une manière de renforcer sa position sur la scène internationale【6】.
D’un point de vue économique, la relation entre les États-Unis et l’Arabie saoudite reste solide, notamment grâce à la coopération en matière énergétique. Cependant, avec la montée en puissance de la Chine dans la région, le rôle de Riyad dans l’équilibre des pouvoirs entre Washington et Pékin pourrait devenir de plus en plus complexe.
3. La position saoudienne sur la Palestine et la normalisation avec Israël
Un autre point clé qui freine la pleine normalisation des relations entre l’Arabie saoudite et Israël est la question palestinienne. Contrairement à certains États du Golfe, comme les Émirats arabes unis et Bahreïn qui ont normalisé leurs relations avec Israël dans le cadre des accords d’Abraham en 2020, l’Arabie saoudite maintient une position plus prudente. En effet, Mohammed ben Salmane a indiqué à plusieurs reprises que la normalisation avec Israël ne serait envisageable qu’à condition de trouver une solution juste à la question palestinienne【7】.
Dans des entretiens privés, MBS aurait même suggéré que normaliser avec Israël sans résoudre la question palestinienne pourrait entraîner de graves répercussions politiques, allant jusqu’à affirmer que cela pourrait « [lui coûter la vie] ». Cette déclaration reflète les sensibilités politiques internes en Arabie saoudite et la pression populaire qui existe toujours autour de la cause palestinienne dans le monde arabe【8】. Bien que MBS ait modernisé le royaume et cherché à diversifier ses alliances, notamment avec Israël et d’autres puissances régionales, la Palestine reste un point de tension important.
En effet, la population saoudienne, bien que généralement favorable aux réformes économiques et sociales de MBS, reste attachée à la cause palestinienne. Toute tentative de normalisation avec Israël sans un progrès tangible sur la question des droits des Palestiniens pourrait provoquer des troubles internes, ce qui explique pourquoi Riyad avance avec prudence sur ce dossier.
4. Une médiation chinoise aux conséquences globales
Le rôle de la Chine dans ce rapprochement ne peut être ignoré. Depuis plusieurs années, la République populaire de Chine a consolidé sa position en tant que médiateur au Moyen-Orient, profitant du retrait progressif des États-Unis sous les administrations successives, y compris celle de Joe Biden【9】. Pékin cherche à sécuriser ses approvisionnements en énergie et à renforcer son influence dans une région où ses investissements, notamment dans le cadre de l’initiative des Nouvelles Routes de la Soie, sont en forte croissance.
En mars 2023, sous l’égide de Pékin, l’Iran et l’Arabie saoudite ont rétabli leurs relations diplomatiques après six ans de rupture【10】. Ce réchauffement des relations fait suite à la crise diplomatique de 2016, déclenchée par l’exécution du dignitaire chiite Nimr al-Nimr en Arabie saoudite et l’attaque de l’ambassade saoudienne à Téhéran. Ce contexte de tensions semblait indépassable, mais la médiation chinoise a permis de surmonter ces obstacles, ouvrant la voie à une coopération militaire inédite【11】.
D’un point de vue stratégique, Pékin cherche à jouer un rôle central dans le maintien de la stabilité au Moyen-Orient, une région cruciale pour la sécurité énergétique mondiale. Selon de nombreux experts géopolitiques, dont Farhad Rezaei, analyste iranien à l’Institut d’études stratégiques du Moyen-Orient, la Chine s’inscrit désormais comme un « faiseur de paix » dans la région, en particulier face au retrait américain【12】. Dans une interview récente, Rezaei a souligné que « la Chine tire profit de l’échec des efforts américains pour maintenir la paix au Moyen-Orient et s’impose comme un nouvel acteur diplomatique crédible »【13】.
5. Les implications pour Gaza et le rôle de l’Iran
L’Iran a toujours été un soutien financier et militaire important pour le Hamas et d’autres groupes armés palestiniens opérant dans la bande de Gaza. Dans ce contexte, le conflit actuel entre Israël et le Hamas, qui a éclaté à grande échelle début octobre 2023, met à nouveau l’Iran sous les feux des projecteurs【14】. Téhéran a publiquement salué les attaques du Hamas contre Israël, tout en niant une implication directe dans leur planification【15】.
Le discours de Netanyahou à l’ONU a renforcé cette rhétorique en désignant l’Iran comme le principal soutien des « forces du mal » dans la région, en référence aux groupes armés palestiniens, au Hezbollah au Liban et aux milices chiites en Irak et en Syrie【16】. L’objectif d’Israël est de présenter l’Iran comme une menace non seulement pour Israël, mais pour la stabilité de l’ensemble du Moyen-Orient【17】.
Cependant, le soutien de l’Iran au Hamas s’inscrit dans une logique plus large de lutte contre Israël, mais aussi d’influence régionale【18】. En consolidant ses relations avec l’Arabie saoudite, l’Iran espère limiter l’isolement imposé par les sanctions occidentales et renforcer sa position vis-à-vis d’Israël. Cela pourrait également modifier l’équilibre des pouvoirs à Gaza, où l’Arabie saoudite pourrait jouer un rôle plus actif dans les négociations futures, notamment en lien avec l’aide humanitaire et la reconstruction【19】.
6. L’impact sur les relations mondiales et un monde multipolaire
Ce rapprochement entre l’Iran et l’Arabie saoudite, avec la Chine comme médiateur clé, souligne la montée d’un monde multipolaire, où les anciennes puissances hégémoniques, comme les États-Unis, ne dominent plus seules le jeu géopolitique. Le rôle croissant de la Chine au Moyen-Orient, à travers sa médiation et son implication économique croissante, reflète cette dynamique mondiale. Les puissances régionales comme l’Arabie saoudite et l’Iran, autrefois contraintes de choisir entre des blocs d’influence distincts, ont désormais plus de latitude pour diversifier leurs alliances【20】.
Cette multipolarité émergente pourrait conduire à une plus grande instabilité à court terme, mais elle offre aussi aux acteurs régionaux de nouvelles opportunités. Pour l’Arabie saoudite, l’équilibre entre ses relations avec la Chine, les États-Unis et l’Iran est un exercice délicat mais stratégique. La montée en puissance de la Chine dans les négociations diplomatiques pourrait amener Riyad à redéfinir ses priorités régionales et internationales, réduisant sa dépendance aux États-Unis tout en consolidant son rôle au sein des marchés asiatiques.
Pour Washington, ce réalignement représente un défi. Si les États-Unis veulent maintenir leur influence dans la région, ils devront adapter leur approche aux nouvelles réalités géopolitiques, en particulier face à l’influence croissante de la Chine et aux réalignements stratégiques des pays du Golfe. Dans ce contexte, un monde de plus en plus multipolaire pourrait signifier des tensions accrues, mais aussi des opportunités pour les États-Unis de repenser leurs alliances et leur présence au Moyen-Orient【21】.
7. Conclusion : Vers un Moyen-Orient multipolaire
Le rapprochement entre l’Iran et l’Arabie saoudite marque une nouvelle ère pour la géopolitique du Moyen-Orient. Si les exercices militaires conjoints ne représentent pas une alliance militaire totale, ils symbolisent une volonté partagée de contourner les rivalités historiques pour se concentrer sur des objectifs stratégiques communs. Ce rapprochement s’inscrit dans un contexte où Israël et ses alliés tentent de construire un front uni contre l’Iran, notamment avec les accords d’Abraham, mais où de nouvelles alliances se dessinent【22】.
Le rôle de la Chine comme médiateur dans ce processus montre également que le Moyen-Orient n’est plus exclusivement influencé par les États-Unis et la Russie. La montée en puissance de la Chine, combinée à une dynamique régionale plus complexe, pourrait conduire à un Moyen-Orient multipolaire, où les alliances sont moins figées et plus opportunistes【23】.
Pour Israël, ce nouveau paradigme représente un défi stratégique majeur. Alors que le pays fait face à des tensions croissantes à Gaza et désigne l’Iran comme son principal adversaire, il devra ajuster ses politiques régionales en fonction de cette nouvelle donne. L’avenir du Moyen-Orient reste incertain, mais une chose est sûre : les alliances d’hier ne seront pas nécessairement celles de demain【24】.
Références
- Discours de Benyamin Netanyahou à l’Assemblée générale des Nations unies, septembre 2023.
- The New York Times, article sur les tensions à Gaza, octobre 2023.
- Discours de Netanyahou à l’ONU, septembre 2023.
- Ibid.
- Déclaration de l’amiral iranien Shahram Irani, octobre 2023.
- Analyse géopolitique de Farhad Rezaei, Institut d’études stratégiques du Moyen-Orient.
- Middle East Eye, analyse sur la position saoudienne sur la Palestine, 2023.
- Ibid.
- Accord de rétablissement des relations Iran-Arabie Saoudite, mars 2023.
- Ibid.
- Farhad Rezaei, interview, septembre 2023.
- Ibid.
- The Washington Post, analyse sur les accords d’Abraham, 2020.
- Ibid.
- Déclarations de Netanyahou, 2021-2023.
- Jonathan Schanzer, Fondation pour la défense des démocraties, analyse publiée en octobre 2023.
- Ibid.
- The New York Times, tensions Israël-Iran, octobre 2023.
- Ibid.
- Al-Jazeera, analyse du soutien iranien au Hamas, octobre 2023.
- The Guardian, analyse sur la Chine au Moyen-Orient, octobre 2023.
- The Washington Institute, rapport sur le Liban et la Syrie, septembre 2023.
- Ibid.
- The Guardian, analyse sur la Syrie, octobre 2023.



