Depuis le début de la crise économique qui a frappé le Liban en 2019, les pratiques des institutions financières libanaises ont fait l’objet d’une attention croissante. Même l’autorité de tutelle, la Banque du Liban (BDL), n’échappe pas aux accusations d’enrichissement illicite. Son gouverneur de longue date, Riad Salamé, est accusé d’avoir détourné des millions de dollars, exacerbant la crise de confiance dans les institutions financières du pays. Dans ce contexte, la question se pose : les banques libanaises sont-elles complices de cet enrichissement illicite qui a contribué à plonger le pays dans une crise sans précédent, ou sont-elles simplement ignorantes des conséquences de leurs actions ?

Le Secret Bancaire : Une Protection pour les Fonds Douteux

Le secret bancaire, introduit au Liban en 1956, a longtemps été considéré comme l’un des piliers de l’attractivité financière du pays. Surnommé la « Suisse du Moyen-Orient », le Liban a utilisé cette protection stricte pour attirer des dépôts du monde entier. Cependant, ce qui devait être un moyen de préserver la confidentialité des clients s’est transformé en un instrument favorisant l’enrichissement illicite.

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Selon Transparency International, environ 60% des dépôts dans les banques libanaises seraient d’origine douteuse ou non vérifiable. Ces fonds proviendraient principalement de la corruption, du blanchiment d’argent, et d’autres activités illicites. Les banques libanaises, en raison du secret bancaire, n’étaient pas tenues de vérifier l’origine de ces fonds, ce qui a permis à des sommes colossales d’être déposées en toute discrétion.

Les Politiques Bancaires et l’Impact sur l’Économie

L’opacité du système bancaire libanais a permis à une petite élite, souvent liée aux cercles politiques, de profiter de cette situation. Une étude menée par Global Financial Integrity en 2024 a révélé qu’environ 65 milliards de dollars avaient été transférés illicitement hors du Liban depuis 2019. Ces transferts se sont produits alors que la majorité des Libanais étaient confrontés à des restrictions sévères sur l’accès à leurs propres économies, en raison des contrôles de capitaux imposés par les banques.

Ces pratiques ont eu des conséquences désastreuses sur l’économie libanaise. Le tableau ci-dessous montre l’évolution des transferts illicites, du taux d’inflation, et du taux de pauvreté au Liban entre 2018 et 2023. On observe une corrélation directe entre l’augmentation des transferts illicites et l’aggravation de l’inflation et de la pauvreté.

AnnéeTransferts illicites (Milliards USD)Taux d’inflation (%)Taux de pauvreté (%)
201855,530
2019810,235
20201225,345
20211554,360
202220120,575
202325200,380

Entre 2018 et 2023, les transferts illicites ont augmenté de manière exponentielle, passant de 5 milliards à 25 milliards de dollars. Parallèlement, le taux d’inflation a grimpé de 5,5% à 200,3%, et le taux de pauvreté a bondi de 30% à 80%. Ces chiffres révèlent l’impact destructeur des pratiques bancaires et de l’enrichissement illicite sur l’économie et la société libanaises.

Complicité ou Ignorance des Banques ?

La question de savoir si les banques libanaises sont complices de cet enrichissement illicite ou si elles ont simplement fermé les yeux sur ses conséquences reste ouverte. Cependant, il est difficile d’ignorer les preuves qui pointent vers une complicité active. De nombreux rapports ont souligné la connivence entre les élites politiques et les institutions financières, qui ont permis à une minorité de sécuriser leurs actifs à l’étranger avant l’effondrement total du système financier.

Cette alliance tacite entre le secteur bancaire et les cercles politiques a renforcé un système de corruption généralisée, où les riches ont pu s’enrichir davantage au détriment de la population. Les banques, sous couvert du secret bancaire, ont facilité le dépôt et le transfert de fonds d’origine douteuse, contribuant ainsi à l’aggravation de la crise économique.

Échec des Réformes et Résistance à la Transparence

Malgré les pressions internationales et les tentatives de réforme, le système bancaire libanais est resté opaque. En 2020, une levée partielle du secret bancaire a été adoptée sous la pression du Fonds Monétaire International (FMI) et de la communauté internationale. Cependant, ces mesures se sont révélées largement inefficaces. Les réformes ont échoué à cause de l’absence de volonté politique et de la résistance farouche des banques, qui craignent que la transparence ne mette en lumière des pratiques illicites profondément enracinées.

En conséquence, le système financier libanais continue de fonctionner sans véritable surveillance, permettant aux acteurs corrompus de transférer des fonds sans crainte de répercussions. Les conséquences de cette complaisance ou ignorance sont visibles : la fuite massive de capitaux a contribué à l’effondrement de la livre libanaise, à l’explosion de l’inflation, et à l’augmentation de la pauvreté, plongeant le pays dans une crise sans précédent.

Quelles Réformes Bancaires Pourraient Être Efficaces ?

Pour restaurer la confiance dans le système bancaire libanais et prévenir de futures crises, plusieurs réformes sont nécessaires. Voici quelques-unes des réformes qui pourraient être efficaces :

  1. Abolition Complète du Secret Bancaire : La levée partielle du secret bancaire en 2020 n’a pas suffi. Une abolition complète est nécessaire pour permettre aux autorités de vérifier l’origine des fonds et lutter efficacement contre le blanchiment d’argent et la corruption.
  2. Création d’une Unité de Surveillance Financière Indépendante : Une autorité indépendante doit être créée pour surveiller les transactions financières et imposer des sanctions en cas de non-conformité. Cette unité devrait avoir le pouvoir d’enquêter sur les pratiques bancaires et de publier des rapports publics pour garantir la transparence.
  3. Renforcement des Régulations sur les Transferts de Fonds : Il est crucial d’imposer des restrictions strictes sur les transferts de fonds à l’étranger, notamment pour les grandes sommes, et d’exiger une justification détaillée de l’origine des fonds. Cela limiterait la capacité des élites à transférer illicitement des capitaux hors du pays.
  4. Audits Externes et Transparence : Les banques devraient être soumises à des audits externes réguliers, avec des résultats publiés publiquement. Cela garantirait que les pratiques bancaires soient transparentes et conformes aux lois en vigueur.
  5. Protection des Lanceurs d’Alerte : Accorder une protection juridique aux employés de banques et aux fonctionnaires qui dénoncent des pratiques illicites est essentiel. Cela encouragerait la divulgation d’informations cruciales pour lutter contre la corruption.
  6. Révision des Lois Anti-Corruption : Les lois contre la corruption doivent être renforcées, avec des sanctions sévères pour les infractions liées à l’enrichissement illicite. Il est également essentiel de garantir l’application rigoureuse de ces lois pour dissuader les pratiques illicites.

Le système bancaire libanais a joué un rôle central dans l’enrichissement illicite qui a précipité la crise économique du pays. Que ce soit par complicité ou par ignorance, les banques ont facilité le dépôt et le transfert de fonds d’origine douteuse, aggravant ainsi les inégalités et la pauvreté. Pour rompre ce cercle vicieux, des réformes profondes sont nécessaires. La mise en œuvre de ces réformes exigera une volonté politique forte et un engagement à restaurer la transparence et la confiance dans le secteur bancaire. Sans cela, le Liban risque de rester pris au piège d’un système de corruption systémique, hypothéquant son avenir économique et social.