Un cadre juridique en tension
À moins d’un an des élections législatives prévues en mai 2026, la question du cadre juridique de l’échéance électorale s’impose comme une fracture politique majeure. La loi n° 44 adoptée en 2017, si elle a servi de socle aux scrutins de 2018 et 2022, voit aujourd’hui plusieurs de ses articles contestés, notamment ceux relatifs au vote des non-résidents. Les articles 111, 112, 113 et 122 prévoient l’élection de six députés représentant la diaspora libanaise. Jamais appliqués jusqu’ici, ces articles devraient être activés pour le prochain scrutin, ce qui déclenche une série de réactions antagonistes.
Une commission parlementaire divisée
La commission parlementaire dirigée par Élias Bou Saab a tenu deux réunions successives à ce sujet, mettant en évidence l’absence de consensus. Les discussions ont rapidement tourné à la confrontation, chaque parti défendant ses intérêts électoraux. Selon les propos rapportés le 12 juin 2025, des sources parlementaires décrivent ces dispositions comme « une bombe à retardement au sein du Parlement, menaçant l’équilibre des blocs et la stabilité du gouvernement ». Cette métaphore traduit la profondeur des tensions qui traversent le débat.
La stratégie des opposants au vote diasporique
Du côté des Forces libanaises et du Parti Kataëb, la position est tranchée : il faut revenir au modèle antérieur, où les Libanais de l’étranger votaient pour les candidats dans leur circonscription d’origine au Liban. Un député proche de ces formations explique ainsi que « les partis qui ont perdu en 2022 à cause du vote des expatriés veulent neutraliser cet électorat », révélant la dimension stratégique d’une telle réforme. Cette position, bien qu’efficace électoralement pour certains partis, soulève deux critiques majeures : d’une part, elle entraîne d’importants problèmes logistiques pour organiser le vote à distance dans les circonscriptions locales depuis l’étranger ; d’autre part, elle accentue des déséquilibres démographiques, certaines municipalités comptant davantage d’électeurs inscrits vivant hors du territoire que de résidents effectifs, ce qui pose un sérieux problème de représentativité.
Les défenseurs d’un droit de vote spécifique pour la diaspora
À l’opposé, le Courant patriotique libre défend avec vigueur le maintien du texte en l’état. Pour ce parti, il s’agit de respecter l’esprit de la loi et de garantir aux expatriés une représentation spécifique. Cette posture s’appuie sur une conception plus inclusive du processus démocratique, qui considère les Libanais de l’étranger comme une composante légitime et dynamique du corps électoral. Le vote diasporique n’est plus vu comme un appoint, mais comme un acteur politique autonome, capable d’infléchir les équilibres.
La crainte d’un déséquilibre communautaire
Cependant, ces désaccords de fond révèlent aussi des peurs plus profondes, notamment celles liées à l’équilibre confessionnel. Un parlementaire anonyme, cité le 12 juin 2025, confie que « les projets de réforme sont perçus par certains partis comme des tentatives de dilution des poids communautaires, ce qui cristallise un rejet transversal ». Derrière le désaccord institutionnel, c’est donc la gestion du pluralisme libanais qui est en jeu, chaque modification pouvant être perçue comme une redistribution de la puissance politique.
L’expérience de 2022 comme catalyseur des tensions
L’expérience de 2022 est constamment invoquée dans les débats. À cette époque, même en l’absence de sièges réservés, les expatriés avaient eu un impact électoral significatif. Leur participation dans les consulats et ambassades, souvent organisée dans des conditions précaires, avait entraîné des basculements dans plusieurs circonscriptions. La dynamique de ces votes a profité à des listes alternatives et à des candidats indépendants, dans un contexte marqué par les suites de la contestation populaire d’octobre 2019.
Des obstacles logistiques et sécuritaires
Les débats techniques sur la mise en œuvre du vote diasporique sont également vifs. La question de la carte biométrique, la répartition des centres de vote, la sécurisation des résultats et leur intégration dans le dépouillement général constituent autant de chantiers non résolus. Certains députés mettent en garde contre un système bancal. Des voix évoquent des pressions enregistrées en 2022 sur certains électeurs au Golfe ou en Amérique, qui auraient dissuadé certains de participer par crainte de représailles économiques ou sociales. L’option consistant à faire voter les expatriés pour les candidats de leur village d’origine, déjà utilisée, est également critiquée pour sa complexité administrative et les effets de distorsion qu’elle entraîne dans certaines localités surreprésentées.
Un risque de crise institutionnelle
Le climat général, marqué par une instabilité politique persistante et des tensions sécuritaires régionales, complique l’arbitrage. Une modification de la loi électorale, même partielle, pourrait exiger une majorité parlementaire difficile à réunir. Pire, une tentative de révision sans accord préalable risquerait de provoquer une crise institutionnelle. Si aucun amendement n’est adopté, les élections de 2026 devront intégrer les six nouveaux sièges, transformant la composition de l’Assemblée et le rapport de forces entre les blocs.
Vers un processus électoral sous tension
Ce débat s’inscrit enfin dans une séquence plus large de recomposition politique. Le rôle croissant de la diaspora, les exigences de transparence posées par les bailleurs internationaux et la pression populaire pour une réforme globale du système électoral s’entrechoquent. Alors que les échéances se rapprochent, l’absence de vision commune laisse planer une incertitude préoccupante sur le processus démocratique.



