L’arrestation de Riad Salamé, ancien gouverneur emblématique de la Banque du Liban (BDL), marque un tournant majeur dans l’histoire du Liban. Après des années de controverses et de scandales financiers ayant contribué à la débâcle économique du pays, Salamé est désormais confronté à la justice. Mais au-delà de sa personne, cette arrestation soulève des interrogations profondes : est-ce un geste symbolique pour détourner l’attention d’autres figures encore en place ? Ou bien, l’architecte du système, qui a permis les détournements massifs de fonds, pourrait-il être celui qui fait tomber le château de cartes ? L’onde de choc de cet événement, en tout cas, se propage à travers tout le tissu des administrations publiques.

Un bouc émissaire idéal ou une justice incomplète ?

Pendant près de trois décennies, Riad Salamé a été perçu comme une figure intouchable au Liban, orchestrant les rouages financiers du pays en dépit des nombreuses crises. Son arrestation pour détournement de fonds et enrichissement illicite vient cristalliser la colère populaire qui exige des comptes. Cependant, elle arrive à un moment où Salamé n’a plus la main sur les affaires économiques et politiques depuis près d’un an. Alors, pourquoi maintenant ?

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Cette arrestation s’inscrit dans un contexte de pressions internationales croissantes, notamment sur le système financier libanais. La menace d’une inclusion du Liban dans la « liste grise » du GAFI (Groupe d’action financière) plane, ce qui pourrait avoir des conséquences désastreuses. Si le pays venait à être inclus dans cette liste, l’accès aux « fresh dollars », crucial pour de nombreuses transactions, pourrait se tarir, et le maintien artificiel de la parité de la livre libanaise s’effondrerait. En procédant à l’arrestation de Salamé, les autorités libanaises semblent offrir une miette à la communauté internationale, une sorte de concession symbolique pour éviter de réelles réformes structurelles qui les mettraient eux-mêmes en danger.

Plutôt que d’engager des réformes profondes qui s’imposent et qui menaceraient les intérêts de l’élite politique, l’arrestation de Salamé pourrait n’être qu’un écran de fumée, destiné à apaiser les tensions internationales tout en protégeant le système en place. Le Liban est à un tournant critique : soit il continue dans cette voie de compromissions, soit il affronte la réalité et engage enfin des réformes qui permettraient de sauver ce qui reste de son économie.

Une boîte de Pandore prête à s’ouvrir

L’arrestation de Salamé pourrait bien ouvrir une boîte de Pandore. En tant qu’architecte du système qui a permis les détournements massifs de fonds, il est le mieux placé pour savoir qui a volé et comment. Pendant des années, il a supervisé des pratiques financières opaques, souvent au bénéfice des élites politiques et bancaires du pays. Si Salamé décide de coopérer avec la justice, il pourrait faire éclater au grand jour des révélations explosives, mettant en cause des personnalités encore en poste.

Cette possibilité terrifie certainement l’élite libanaise. Salamé, acculé par la justice, pourrait choisir de dévoiler les dessous de ce système qu’il a contribué à bâtir pour atténuer sa propre peine. Cela pourrait avoir des conséquences dévastatrices pour le pouvoir en place, exposant les collusions entre politiques, banquiers, et autres acteurs influents.

Un impact direct sur les administrations publiques

L’impact de cette arrestation ne se limite pas à la sphère judiciaire. Au sein des administrations publiques, le choc est palpable. Le système clientéliste, bâti en grande partie autour des largesses de la Banque du Liban sous Salamé, risque de s’effondrer. Pendant des années, les nominations au sein de l’administration publique étaient souvent le résultat de réseaux d’influence façonnés par des figures comme Salamé, garantissant une loyauté à l’élite politique.

Aujourd’hui, cette architecture se fissure. Les révélations qui pourraient découler de l’arrestation de Salamé mettent potentiellement en danger des hauts fonctionnaires et responsables politiques qui, jusque-là, opéraient en toute impunité. Leurs postes, souvent obtenus par des pratiques de favoritisme et de clientélisme, pourraient être menacés, exacerbant une crise de confiance et d’efficacité au sein des institutions publiques déjà affaiblies.

Le risque d’une crise de gouvernance

Cette situation soulève également la question d’une potentielle crise de gouvernance. Le Liban, déjà aux prises avec une administration dysfonctionnelle, pourrait voir ses structures étatiques fragilisées par cette affaire. Si Salamé révèle tout, les ramifications pourraient être immenses. Les institutions publiques, minées par des années de mauvaise gestion et de corruption, pourraient ne pas survivre à un tel scandale, ce qui risquerait de précipiter le pays encore plus profondément dans le chaos.

De plus, l’arrestation de Salamé pourrait avoir des répercussions financières sur les administrations. Pendant des années, la BDL, sous sa direction, a permis le maintien de certaines subventions ou aides indirectes à des institutions publiques. Avec la chute de cette figure, ces mécanismes pourraient être révisés, ce qui mettrait les administrations publiques dans une position encore plus délicate.

Une opportunité pour des réformes ?

Néanmoins, cette arrestation offre aussi une opportunité pour des réformes profondes. La chute de Salamé pourrait marquer le début d’une révision complète des pratiques administratives et financières. Le Liban, qui est plongé dans une crise existentielle, a besoin d’un renouveau institutionnel. Les administrations publiques doivent se débarrasser des réseaux de clientélisme et de corruption qui ont mené le pays au bord du gouffre.

Pour cela, les réformes doivent être ambitieuses et transparentes. Le pays a l’occasion de reconstruire ses institutions sur des bases saines, libérées des influences pernicieuses qui ont permis à une élite de s’enrichir au détriment du peuple. Toutefois, cette transformation ne pourra se faire que si la justice est rendue, non seulement à Salamé, mais à l’ensemble des acteurs impliqués dans ce système.

Conclusion : un jeu de dupes ou un véritable changement ?

L’arrestation de Riad Salamé marque-t-elle le début d’une véritable ère de justice et de transparence, ou n’est-elle qu’une diversion pour protéger d’autres figures politiques encore en place ? La question reste en suspens. En tant qu’architecte du système qui a permis les détournements de fonds, Salamé détient des informations cruciales qui pourraient bouleverser le paysage politique libanais. Mais pour que cette arrestation mène à un véritable changement, la justice devra aller bien au-delà d’un seul homme.

La menace d’une inclusion du Liban dans la liste grise du GAFI, et ses conséquences potentielles – comme la fin du « fresh dollar » et l’effondrement de la parité artificielle de la livre – ne font qu’amplifier la pression internationale. Pour éviter un nouvel effondrement économique, les autorités libanaises semblent avoir offert Salamé comme concession, mais cela ne suffira pas sans les réformes structurelles profondes nécessaires. Le pays ne peut se permettre un simple jeu de dupes ; l’avenir du Liban dépend de la capacité de ses dirigeants à faire face à la réalité de leur système corrompu et à initier les réformes nécessaires pour en sortir.