Un scrutin annoncé, un horizon politique bouché
Le calendrier officiel reste, à ce stade, inchangé. Les législatives doivent se tenir au printemps prochain, à la date fixée par la loi. Sur le papier, le message des plus hautes autorités est clair. Le président de la République répète qu’il n’y aura « ni report ni prolongation, même d’une minute » du mandat du Parlement. Le président de la Chambre et le chef du gouvernement tiennent le même discours, en public comme dans leurs rencontres avec les délégations locales et étrangères.
Dans les coulisses, le tableau est moins net. Des responsables politiques décrivent un « horizon bouché ». Ils évoquent des relations tendues entre les pôles de l’exécutif, un Parlement paralysé par des querelles de procédure et un gouvernement réduit à une gestion minimale des affaires courantes, loin de la gravité de la phase actuelle. Dans ce climat, le dossier électoral devient à la fois la priorité institutionnelle et un champ de confrontation supplémentaire.
Deux questions se détachent. La première concerne la place des expatriés dans le scrutin, devenue l’un des principaux points de friction entre blocs. La seconde touche à la structure même de la loi électorale, contestée par des partis qui y voient un dispositif taillé sur mesure pour figer les rapports de force actuels. Autour de ces deux questions, les rumeurs de report, de prolongation ou de recomposition silencieuse de la loi se multiplient.
Un proche du pouvoir résume d’une phrase le malaise d’une partie de la classe politique. Selon lui, la bataille qui précède le scrutin risque d’être « plus difficile que le processus électoral lui-même ». Les tensions accumulées sur le vote de la diaspora, la délimitation des circonscriptions et la mécanique du vote préférentiel nourrissent un sentiment de fragilité, alors même que le pays reste plongé dans une crise économique profonde.
Comment la diaspora est devenue la « bombe » du scrutin
Le vote des expatriés n’est pas un détail technique. Il est devenu le cœur d’un bras de fer politique. La dernière expérience électorale a vu des dizaines de milliers de Libanais de l’étranger voter dans les ambassades et consulats, dans un dispositif inédit à cette échelle. La loi en vigueur prévoit que ces électeurs prennent part au choix de l’ensemble des 128 députés, en s’inscrivant dans les listes de leurs circonscriptions d’origine.
Une autre disposition, restée en suspens, prévoit l’élection de six députés représentant spécifiquement les Libanais de l’étranger, dans une circonscription autonome. Les textes d’application pour mettre en œuvre cette partie de la loi n’ont jamais été finalisés. Ce flou juridique ouvre un espace de manœuvre considérable. Il permet à certains de demander l’activation de ces sièges réservés et à d’autres de plaider pour leur suppression pure et simple.
Au ministère de l’Intérieur et au ministère des Affaires étrangères, les chiffres bruts montrent pourtant que la dynamique est déjà lancée. Au début du mois de novembre, plus de cinquante mille demandes d’inscription de Libanais de l’étranger avaient été enregistrées sur la plateforme électronique dédiée. Une large majorité de ces dossiers avait été transmise au ministère de l’Intérieur pour vérification et intégration dans les listes.
Pour les partisans du vote de la diaspora, ces données prouvent l’attachement des expatriés à la vie politique nationale. Ils les présentent comme une ressource décisive, tant sur le plan symbolique que sur le plan des équilibres électoraux. Ils rappellent que ces électeurs ont souvent été sensibles aux slogans de réforme et de lutte contre la corruption, et qu’ils ont joué un rôle visible dans la redistribution des voix dans certaines circonscriptions.
À l’inverse, les tenants d’une restriction de ce vote avancent plusieurs arguments. Ils évoquent d’abord la lourdeur logistique de l’organisation du scrutin à l’étranger, le coût pour les ambassades, les difficultés de contrôle et les contestations sur la transparence de l’opération. Ils soulignent ensuite le risque, selon eux, de voir des blocs entiers de sièges se décider à l’extérieur du pays, sur la base de campagnes financées et coordonnées loin du terrain local.
Il en résulte un discours ambivalent. Officiellement, le droit des expatriés à participer au scrutin est reconnu. Dans la pratique, le débat sur la manière de l’exercer – pour 128 sièges ou pour six, par des listes séparées ou par les circonscriptions d’origine, avec ou sans modifications de la loi – devient l’un des principaux leviers pour peser sur la configuration du prochain Parlement.
Une loi électorale à géométrie variable
Derrière la question du vote de la diaspora se cache un chantier plus vaste. La loi électorale actuelle, adoptée après des années de blocage, est jugée par beaucoup comme une loi de compromis minimal, complexe dans ses mécanismes et largement défensive dans sa logique. Elle repose sur un mode de scrutin proportionnel dans des circonscriptions découpées sur une base mixte, avec une voix préférentielle accordée à un seul candidat sur la liste choisie.
Plusieurs propositions de réforme circulent déjà dans les commissions parlementaires et au sein des blocs. Un premier courant plaide pour le maintien de la loi actuelle, à un ajustement près. Il s’agirait de supprimer la disposition sur les six députés de la diaspora, de consolider le mécanisme existant et de laisser les expatriés voter pour les circonscriptions internes comme lors du précédent scrutin. Pour ses défenseurs, cette solution est la plus réaliste. Elle permettrait d’éviter une nouvelle négociation globale qui risquerait de faire exploser le calendrier.
Un deuxième courant avance des modifications plus profondes. L’une des propositions les plus discutées consiste à transformer le pays en une seule circonscription nationale pour les élections législatives, sur la base de la proportionnelle. Les promoteurs de cette idée affirment qu’elle réduirait le poids des fiefs locaux, obligerait les partis à construire des listes transcommunautaires et donnerait plus de poids à des forces émergentes qui peinent à franchir les seuils actuels dans des circonscriptions trop étroites.
Une autre proposition revient au texte de l’Accord de Taëf, en demandant un découpage strict par gouvernorats. Selon ses partisans, cette formule permettrait de clarifier les règles du jeu, en alignant les circonscriptions parlementaires sur une carte administrative claire. Elle maintiendrait toutefois la répartition confessionnelle actuelle des sièges, ce qui rassure une partie des acteurs traditionnels.
À ces deux grandes familles de scénarios s’ajoutent d’autres idées, plus ciblées. Un projet prévoit d’abaisser l’âge du droit de vote de 21 à 18 ans, ce qui nécessite un amendement constitutionnel. Ses promoteurs évoquent l’argument démographique et la nécessité de renouveler le corps électoral. Ses opposants, eux, redoutent l’impact de ce changement sur leurs équilibres internes, en particulier dans les régions où la jeunesse est perçue comme plus contestataire.
Un autre texte propose de modifier la mécanique du vote préférentiel, en autorisant deux voix préférentielles au lieu d’une seule. Les défenseurs de cette option y voient un outil pour réduire les conflits internes aux listes, en permettant aux électeurs de soutenir deux candidats au lieu d’un et en diluant les affrontements personnalisés. Ses critiques estiment qu’elle rendrait le calcul des résultats encore plus compliqué, et qu’elle pourrait renforcer des figures déjà bien implantées au détriment de visages nouveaux.
Enfin, certains blocs ont déposé un projet complet qui combine ces différents éléments. Ce texte prévoit un scrutin proportionnel, une augmentation du nombre de gouvernorats, la baisse de l’âge du vote et la double voix préférentielle. Il est présenté comme un ensemble cohérent, mais son adoption suppose un large consensus qui n’est pas encore au rendez-vous.
Le discours officiel du « pas de report »
Dans ce paysage mouvant, le discours des institutions reste ferme sur un point. Les élections doivent se tenir à la date prévue. Le président de la République le répète dans ses rencontres avec les délégations de journalistes, de syndicalistes et de représentants de la société civile. Il assure que la présidence, la Chambre et le gouvernement sont alignés sur cet objectif et qu’aucune prolongation du mandat actuel n’est envisageable.
Le chef du gouvernement confirme ce message au Sérail. Il souligne que le ministère de l’Intérieur se prépare au scrutin, que les délais administratifs sont serrés mais tenables et que les services concernés travaillent sur la mise à jour des listes, la logistique dans les bureaux de vote et l’organisation du vote de la diaspora. Il rappelle que la responsabilité de la loi incombe au Parlement, mais que, quelle que soit la formule retenue, l’exécutif devra l’appliquer dans les temps.
Le président de la Chambre, lui, insiste sur la compétence des commissions et sur la nécessité de traiter les projets de loi électorale dans le cadre institutionnel existant. Il rejette les accusations de blocage délibéré et met en avant la complexité des textes à examiner. Il souligne que le Parlement ne peut être accusé de vouloir prolonger son propre mandat alors même que l’agenda prévoit l’inscription de la loi électorale parmi les priorités.
Ce front commun vise à couper court à la rumeur d’un report. Ces derniers mois, des responsables politiques ont évoqué, en privé, la possibilité d’un glissement de quelques semaines du calendrier, voire d’une prolongation plus longue pour « raisons techniques » ou « raisons de sécurité ». Ces scénarios ont été relayés dans la presse, alimentant l’inquiétude de formations qui redoutent un retour aux prolongations successives du mandat parlementaire, comme cela a été le cas par le passé.
En réponse, plusieurs responsables martèlent que « rien n’empêche la tenue du scrutin ». Ils rappellent que les arguments logistiques avaient déjà été utilisés lors de précédents épisodes pour justifier des prolongations répétées. Ils ajoutent que, dans la conjoncture actuelle, tout report serait interprété comme un signal de faillite politique majeur, avec des conséquences graves sur la confiance interne et le regard des partenaires internationaux.
Des obstacles techniques qui nourrissent le doute
Malgré ces assurances, la liste des obstacles techniques est longue. Le plus visible concerne l’activation ou non des six sièges réservés à la diaspora. Pour que ces députés puissent être élus, il faut une série de décisions d’application: délimitation de la circonscription, distribution des sièges, organisation des bureaux de vote, inscription des électeurs concernés sur des listes distinctes. À ce jour, ces dispositions n’ont pas été adoptées de manière définitive.
Le ministère de l’Intérieur souligne qu’il peut organiser le vote des expatriés selon le modèle déjà testé, en les rattachant aux circonscriptions internes. Mais pour passer, en parallèle, au système des six députés spécifiques, il faut une clarification législative. Faute de quoi, le risque est de voir des recours déposer des contestations, en invoquant une rupture du principe d’égalité entre électeurs ou une application partielle de la loi.
D’autres obstacles sont plus discrets mais tout aussi lourds. L’actualisation des listes électorales nécessite une coordination étroite entre l’Intérieur, les Affaires étrangères, la Justice et les autorités locales. Des retards dans l’enregistrement des changements d’adresse, des décès ou des nouvelles inscriptions peuvent créer des décalages importants. Dans un système déjà fortement contesté, ces défaillances alimentent les soupçons de manipulation ou d’instrumentalisation.
La logistique du scrutin à l’étranger reste également un défi. Organiser des bureaux de vote dans des dizaines de pays, former des commissions locales, sécuriser les urnes, assurer le transport des procès-verbaux et des bulletins vers le Liban demande des moyens considérables. Les marges budgétaires de l’État sont pourtant extrêmement réduites. Chaque étape du dispositif est susceptible de se heurter à des obstacles pratiques, du nombre de fonctionnaires disponibles à la capacité des consulats à gérer un afflux d’électeurs.
Les adversaires du vote de la diaspora utilisent ces contraintes pour plaider en faveur d’une solution plus restrictive. Les partisans de la participation massive des expatriés, au contraire, accusent leurs rivaux d’agiter les difficultés techniques pour masquer des intentions politiques, en particulier la crainte d’un corps électoral plus critique. Entre ces deux lectures, les ministères concernés tentent de rassurer, tout en reconnaissant que le temps joue contre eux.
Ce que la bataille de la loi électorale dit de la représentation
Au-delà des chiffres et des délais, la bataille autour de la loi électorale révèle une interrogation plus profonde sur la représentation. Plusieurs responsables ont affirmé que « la sécurité nationale commence par la loi électorale ». La formule n’est pas seulement rhétorique. Elle traduit la conviction que la manière dont les voix sont agrégées et transformées en sièges détermine la solidité du partenariat interne et la capacité des institutions à résister aux chocs.
Le débat sur la loi actuelle et ses projets de réforme met en lumière deux visions. La première considère que le texte en vigueur, malgré ses défauts, garantit une forme d’équilibre entre les communautés et les régions. Il serait, dans cette perspective, dangereux de bouleverser ce mécanisme sans risquer d’ouvrir une boîte de Pandore institutionnelle. Ses défenseurs admettent que des ajustements sont nécessaires, mais refusent une refonte complète qui pourrait déstabiliser le compromis de base.
La seconde vision estime au contraire que la loi actuelle est un outil de verrouillage. Elle reproche au système de figer l’influence des blocs traditionnels, de minimiser l’impact des forces issues des mobilisations sociales et de rendre presque impossible l’émergence de listes de citoyens indépendants. Pour ses partisans, l’unique circonscription nationale ou l’agrandissement des circonscriptions auraient pour effet de casser les réflexes clientélistes et de favoriser des plateformes politiques plus programmatiques.
La question de la diaspora s’inscrit dans ce clivage. Pour certains, le vote des expatriés est une menace pour l’équilibre interne, car il ne serait pas soumis aux mêmes contraintes de cohabitation quotidienne que le vote des résidents. Pour d’autres, il s’agit au contraire d’une chance, celle d’introduire des voix moins dépendantes des notables locaux et plus sensibles aux enjeux de réforme et de gouvernance.
La tension entre ces visions se retrouve dans le discours de plusieurs acteurs religieux et civils qui évoquent la notion de « partenariat fondateur ». Pour eux, une loi électorale ne peut être stable que si elle reflète un accord minimal entre les composantes du pays, sans domination d’un bloc sur les autres. Ils rappellent que la légitimité des décisions de souveraineté, qu’il s’agisse de la politique de défense, de la diplomatie ou de la gestion économique, repose sur la perception d’une représentation juste au Parlement.
Sur le terrain: candidats, électeurs et fatigue démocratique
Au niveau local, les répercussions de ce bras de fer sont déjà visibles. Des candidats potentiels ont commencé à se positionner dans plusieurs circonscriptions, lancent des visites, participent à des réunions, remettent en route des machines politiques. Mais beaucoup reconnaissent en privé qu’ils travaillent à l’aveugle. Tant que la loi n’est pas stabilisée, ils ignorent si les frontières de leur circonscription resteront les mêmes, si la diaspora votera pour eux ou pour des sièges séparés, si l’âge du corps électoral sera modifié.
Cette incertitude atteint aussi les électeurs. Dans les quartiers et les villages, la confiance dans le processus démocratique a été abîmée par les prolongations successives du passé, par la crise économique et par le sentiment d’impuissance face aux grands dossiers non résolus, comme l’effondrement bancaire ou la question des armes. Une partie de la population ne croit plus que le vote puisse produire des changements significatifs.
Dans la diaspora, le tableau est contrasté. Des associations se mobilisent pour encourager les inscriptions, expliquer les procédures, organiser des campagnes d’information. Elles voient dans le scrutin un moment de reconnection avec le pays d’origine. D’autres expatriés, marqués par les pertes subies dans les banques ou par des expériences d’exil douloureuses, expriment une lassitude profonde et un doute sur l’utilité de leur participation.
Les formations traditionnelles continuent, malgré tout, à investir ce terrain. Elles adaptent leurs messages aux différentes audiences: promesse de stabilité et de continuité pour certains, engagement de réforme et de lutte contre la corruption pour d’autres. Elles surveillent de près les discussions au Parlement, sachant que la configuration de la loi déterminera en grande partie la forme de leurs listes, la répartition des alliances et le choix des candidats.
Dans ce contexte, la préparation administrative des élections prend une dimension politique forte. Chaque étape, de l’impression des formulaires à la mise à jour des listes, devient un test de la volonté réelle de tenir le scrutin. L’enjeu dépasse largement la simple tenue d’un vote à date fixe. Il s’agit de savoir si le pays est encore capable de respecter ses propres échéances, de produire une représentation minimale et de maintenir un cadre institutionnel fonctionnel au milieu d’une crise multiforme.
La bataille autour du vote des expatriés et de la loi électorale ne se joue donc pas seulement dans les commissions parlementaires. Elle traverse l’ensemble du paysage politique et social. Elle met en lumière les peurs, les calculs et les espoirs d’un pays qui tente de conjuguer exigence de souveraineté, impératif de stabilité et aspiration à une réforme profonde de ses institutions.
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