Non. Et pourtant, tout se passe comme si oui.
Depuis des années, au Liban, une idée s’est installée sans jamais être formulée clairement : quand tout s’effondre, quand l’État ment, quand la Banque centrale improvise, quand les banques se livrent à une fuite en avant, ce sont les déposants qui paient. En silence. Sans procès. Sans contrat. Sans responsabilité reconnue.
On les appelle encore des « déposants », comme si ce mot avait encore un sens. Comme s’il s’agissait d’épargnants libres, consentants, protégés par des règles. En réalité, ils sont devenus autre chose : la variable d’ajustement d’un système qui a refusé d’assumer ses fautes.
L’État a vécu au-dessus de ses moyens pendant des décennies. Il a dépensé sans réformer, promis sans financer, acheté du temps avec de la dette. La Banque centrale a accompagné cette dérive, maquillant les déséquilibres, empilant les artifices, transformant la monnaie et l’épargne en instruments de survie politique. Les banques, elles, ont suivi — parfois par aveuglement, parfois par intérêt — concentrant les dépôts dans un seul risque : celui de l’État et de sa Banque centrale.
Quand tout s’est brisé, il aurait fallu nommer les responsabilités. Dire : ici, l’erreur est politique. Là, elle est monétaire. Ailleurs, elle est bancaire. Il aurait fallu accepter que certaines pertes relèvent de décisions prises au sommet, pas de citoyens ordinaires.
Mais cette voie exigeait du courage. Elle exigeait aussi une chose rare : reconnaître la faute.
Alors une autre solution a prévalu, plus simple, plus lâche : faire porter la charge à ceux qui n’avaient ni voix, ni pouvoir, ni accès aux décisions. Les déposants. Ceux qui avaient fait ce qu’on leur avait toujours demandé : travailler, épargner, faire confiance.
On a parlé de « haircut », de « bail-in », de « répartition équitable des pertes ». Des mots techniques pour masquer une réalité brute : on a confisqué une épargne privée pour couvrir des erreurs publiques et des paris institutionnels ratés. Sans consentement. Sans cadre légal clair. Sans justice.
Or, dans aucun État digne de ce nom, le déposant n’est le garant ultime des fautes systémiques. Le dépôt bancaire n’est pas un investissement à risque assumé. Ce n’est ni une action, ni une obligation subordonnée. C’est une créance protégée, fondée sur la confiance dans la loi, la régulation et la supervision.
Quand cette protection disparaît, ce n’est pas seulement l’argent qui est perdu. C’est le contrat social lui-même.
Mais s’arrêter là serait incomplet, presque confortable.
Car une vérité plus dérangeante doit être dite : oui, les déposants ont une part de responsabilité. Pas une responsabilité financière ou juridique, mais une responsabilité civique et collective. Ils ont voté. Souvent les mêmes dirigeants. Parfois par conviction, parfois par peur, parfois par lassitude. Souvent parce qu’ils n’y croyaient plus, mais qu’ils ne voyaient pas d’alternative.
Le système qui a ruiné l’épargne n’est pas tombé du ciel. Il a été reconduit, élection après élection, par une société qui a préféré la continuité à l’inconnu, la protection communautaire à l’intérêt général, la loyauté au chef plutôt qu’à l’institution.
Mais voter pour un dirigeant, même mauvais, ne signifie pas lui donner un blanc-seing pour piller, mentir, détruire l’État et anéantir l’épargne. Dans aucun pays, le vote n’annule le droit à la protection des biens fondamentaux. Sinon, la démocratie deviendrait une loterie cruelle : « tu t’es trompé une fois, tu perds tout ».
Il y a une différence essentielle entre responsabilité et peine. Une société peut se tromper collectivement. Mais cela ne justifie pas que la sanction tombe uniquement sur ceux qui ont respecté les règles pendant que ceux qui ont organisé le désastre se protègent et s’échappent.
Car au Liban, la réalité est encore plus brutale : les mêmes politiciens élus ont sorti leur argent à temps. Les mêmes banques qui prêchaient la confiance ont sécurisé leurs actionnaires. Les mêmes responsables monétaires qui parlaient de stabilité ont laissé filer la leur.
L’argument de la « faute du peuple » devient alors dangereux. Il sert trop souvent à justifier une injustice sélective.
Oui, les déposants ont voté.
Mais ils n’ont pas signé les circulaires.
Ils n’ont pas monté les montages financiers.
Ils n’ont pas falsifié les bilans.
Ils n’ont pas organisé l’impunité.
Beaucoup ont voté dans un système où le choix était déjà vicié : clientélisme, peur existentielle, absence d’État, pression communautaire, achat de voix, exil des forces vives. Voter, dans ces conditions, relevait souvent de la survie plus que de la liberté.
Reconnaître cette part de responsabilité est nécessaire pour ne pas recommencer.
Mais transformer cette responsabilité en châtiment financier définitif est une faute supplémentaire.
Un peuple peut se tromper.
Un État n’a pas le droit de se venger.
Faire des déposants les derniers garants des erreurs de l’État, de la Banque centrale et des banques n’est pas une solution économique. C’est un aveu d’échec politique et moral.
Un pays ne se reconstruit pas sur une injustice.
Il ne se redresse pas en inversant la responsabilité.
Il ne guérit pas en appelant « nécessité » ce qui est, au fond, une renonciation à la justice.
Les déposants ne sont pas les derniers garants.
Ils ont été traités comme tels.
Et c’est précisément cela, la véritable faillite.
— Bernard Raymond Jabre



