Depuis l’effondrement de la livre libanaise en 2019, la crise économique a profondément affecté le pouvoir d’achat des Libanais. L’hyperinflation, la dévaluation de la monnaie locale, et la perte de confiance dans la livre ont poussé de nombreuses entreprises à dollariser les salaires. Cela consiste à payer les employés en dollars américains (USD) ou à indexer leurs salaires sur le taux de change du marché parallèle. Bien que cette mesure ait permis de préserver le pouvoir d’achat de certains travailleurs, elle a eu des conséquences significatives sur le marché de l’emploi et l’économie libanaise dans son ensemble.
Les raisons de la dollarisation des salaires
- Perte de confiance dans la livre libanaise : La dévaluation massive de plus de 98 % de la livre libanaise depuis 2019 a fait perdre toute crédibilité à la monnaie nationale, forçant les entreprises à se tourner vers le dollar pour maintenir le pouvoir d’achat des employés.
- Hyperinflation : L’inflation galopante a rendu insuffisants les salaires en livres libanaises, les prix des biens essentiels ayant augmenté de plus de 650 % dans certains secteurs.
- Demande des employés qualifiés : Les travailleurs des secteurs technologiques et des services internationaux ont exigé d’être payés en dollars pour éviter une érosion complète de leur revenu réel.
- Dollarisation des prix : De nombreux secteurs de l’économie libanaise ont déjà adopté des prix en dollars, obligeant les entreprises à ajuster les salaires pour suivre le coût de la vie.
Conséquences de la dollarisation des salaires
1. Destruction des emplois et assèchement des entreprises locales
La dollarisation des salaires a conduit à une destruction massive d’emplois dans les petites et moyennes entreprises (PME). Ne disposant pas de ressources suffisantes en devises étrangères, ces entreprises ne peuvent pas se permettre de payer leurs employés en dollars et sont donc contraintes de réduire leur personnel ou de fermer leurs portes. Les PME, particulièrement dans les secteurs du commerce, de l’agriculture, et des services, subissent de plein fouet cette pression, aggravant le chômage.
2. Assèchement des devises étrangères et diminution des flux entrants
Avec l’adoption généralisée des paiements en dollars, le pays connaît un assèchement accéléré des devises étrangères. La Banque du Liban, autrefois dotée de plus de 55 milliards de dollars de réserves brutes en 2019, voit ses réserves tomber sous les 10 milliards de dollars en 2024. L’épuisement des réserves est aggravé par la fuite des capitaux, la faiblesse des investissements directs étrangers (FDI), et la réduction des transferts de la diaspora libanaise, traditionnellement une source majeure de devises.
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Les remises envoyées par la diaspora, vitales pour soutenir les familles libanaises, ont diminué, tandis que les entrées de capitaux frais via les investissements étrangers ont chuté, en raison de l’instabilité politique et de la défiance envers le système financier libanais. Ce manque de devises freine également la capacité des entreprises à importer des biens essentiels, ce qui amplifie les fermetures d’entreprises et les licenciements.
3. Inégalités croissantes entre secteurs et entre employés
La dollarisation des salaires a accentué les inégalités salariales entre les secteurs qui peuvent se permettre de payer en dollars et ceux qui dépendent toujours de la livre libanaise. Les secteurs technologiques, financiers, et les exportateurs peuvent ajuster les salaires en devises, mais le secteur public et les services essentiels, comme l’éducation ou la santé, continuent de fonctionner avec des salaires en livres, ce qui crée une profonde fracture sociale.
Cette inégalité se reflète également au niveau régional : les zones urbaines, comme Beyrouth, bénéficient davantage de l’accès aux devises fortes que les zones rurales. Cette situation crée une bifurcation du marché du travail, où certains employés sont protégés contre l’hyperinflation, tandis que d’autres, notamment les fonctionnaires, subissent une érosion continue de leur pouvoir d’achat.
4. Polarisation du marché du travail et fuite des talents
La dollarisation des salaires a contribué à créer un marché de l’emploi polarisé. Les entreprises locales qui ne peuvent pas s’aligner sur les salaires en dollars peinent à recruter et à retenir leurs employés. En conséquence, de nombreux travailleurs qualifiés, notamment dans les secteurs de la technologie et des services, choisissent d’émigrer ou de travailler à distance pour des entreprises étrangères, accélérant ainsi l’exode des compétences. Cette fuite des talents prive le Liban de la main-d’œuvre nécessaire pour une éventuelle reprise économique.
5. Effet inflationniste et hausse des coûts de la vie
La dollarisation des salaires a aussi entraîné une spirale inflationniste. En payant les salaires en dollars, les entreprises augmentent les prix de leurs services et produits pour compenser ces coûts, aggravant ainsi le coût de la vie pour l’ensemble de la population. Cela touche particulièrement les ménages à revenus fixes en livres libanaises, qui voient leur pouvoir d’achat diminuer encore plus face à l’inflation.
L’assèchement des réserves monétaires et la diminution des flux entrants
En plus de la destruction des emplois, la dollarisation des salaires a contribué à l’assèchement des réserves monétaires du Liban, déjà fortement réduites par la crise. La Banque du Liban, incapable de stabiliser la monnaie et d’assurer l’approvisionnement en devises, fait face à une diminution des entrées de capitaux. Les investissements directs étrangers (FDI) ont chuté en raison de la défiance internationale, tandis que les transferts de la diaspora, qui représentaient une source vitale de dollars, sont en baisse, réduisant les flux entrants de devises.
Le déséquilibre croissant de la balance des paiements (qui atteint des niveaux critiques), l’assèchement des réserves en devises, et la diminution des capitaux entrants exacerbent les problèmes économiques du Liban. Ce manque de liquidités aggrave la crise monétaire et empêche toute stabilisation de la livre libanaise, maintenant le pays dans une spirale descendante.
La dollarisation des salaires au Liban a des effets ambivalents : elle permet de préserver le pouvoir d’achat de certains travailleurs dans les secteurs internationaux et technologiques, mais elle aggrave les inégalités sociales, détruit des emplois, et assèche les réserves en devises. En contribuant à la polarisation du marché de l’emploi et à l’exode des talents, la dollarisation complique toute tentative de relance économique.
L’épuisement des réserves monétaires et la réduction des flux entrants en devises étrangères (FDI et transferts de la diaspora) mettent le pays face à des défis énormes. Sans réformes profondes et sans un rééquilibrage monétaire, la dollarisation des salaires continuera de fragmenter le marché du travail et de freiner les perspectives de redressement à long terme. Seule une augmentation significative du pouvoir d’achat par des gains de productivité sur le plan économique.





