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Les fractures politiques du Liban, héritage direct de la guerre civile

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La guerre civile libanaise, qui a dévasté le pays entre 1975 et 1990, a ancré durablement un système de gouvernance fondé sur le confessionnalisme. Ce mode d’organisation politique, qui répartit les postes-clés de l’État entre les différentes communautés religieuses, fut entériné par les accords de Taëf en 1989. Ces accords, censés mettre un terme aux hostilités, ont institutionnalisé la répartition confessionnelle du pouvoir.

En 2025, cette logique communautaire reste pleinement en vigueur. Le président de la République est toujours chrétien maronite (actuellement Joseph Aoun), le Premier ministre est musulman sunnite (Nawaf Salam), et le président du Parlement est chiite (Nabih Berri). Cette structure, pensée à l’origine comme une garantie d’équilibre, est aujourd’hui perçue par de nombreux Libanais comme un carcan paralysant.

Selon un sondage réalisé en mars 2025 par l’Institut libanais des études stratégiques, près de 68 % des Libanaisestiment que le système confessionnel est « un obstacle majeur à la réforme de l’État ». Ce système, en figeant les appartenances communautaires, empêche l’émergence de dynamiques politiques transversales et nourrit la défiance envers les institutions.

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La gestion de la récente crise économique a illustré les dérives du confessionnalisme. La distribution de l’aide humanitaire, tout comme les nominations dans la fonction publique, s’est faite largement sur des critères communautaires, alimentant les frustrations et renforçant le sentiment d’injustice parmi les citoyens.

Les tentatives de réforme pour dépasser ce modèle ont toutes échoué jusqu’à présent. Les conférences de dialogue national organisées ces dernières années n’ont débouché sur aucune avancée concrète, les partis politiques restant arc-boutés sur la défense de leurs prérogatives confessionnelles.

Le système confessionnel, loin d’apporter la stabilité promise, alimente donc les divisions et entrave la construction d’un État efficace et légitime. L’ombre de la guerre civile continue ainsi de planer sur la scène politique libanaise, figeant les rapports de force hérités du conflit.

Une élite politique née de la guerre

L’une des caractéristiques les plus marquantes de la scène politique libanaise est la permanence des élites issues de la guerre civile. De nombreux leaders actuels ont directement participé aux combats ou sont issus de familles qui ont joué un rôle central dans le conflit.

Le président du Parlement, Nabih Berri, dirigeant du mouvement Amal pendant la guerre, incarne cette continuité historique. De même, des figures politiques telles que Samir Geagea des Forces libanaises ou Walid Joumblatt du Parti socialiste progressiste restent des piliers du système, incarnant chacun une mémoire communautaire de la guerre.

Ces élites, consolidées par les accords de Taëf, ont su perpétuer leur pouvoir en captant les ressources de l’État et en contrôlant des réseaux clientélistes puissants. L’enracinement de ces réseaux a rendu toute tentative de renouvellement politique extrêmement difficile.

Selon une étude de l’Université américaine de Beyrouth publiée en février 2025, plus de 70 % des sièges parlementaires sont occupés par des personnalités politiques ou des familles déjà présentes sur la scène publique dans les années 1980. Cette perpétuation des élites limite la circulation des idées nouvelles et verrouille les processus décisionnels.

Le contrôle exercé par ces élites sur les ressources économiques est également un frein majeur au changement. Les marchés publics, les concessions dans les secteurs stratégiques (électricité, télécoms, travaux publics) et les aides internationales sont souvent détournés pour servir des intérêts partisans ou personnels.

La collusion entre la sphère politique et le secteur bancaire, déjà dénoncée dans plusieurs rapports internationaux, est un autre héritage direct de la guerre. Les anciens chefs de milice et leurs alliés politiques ont investi massivement dans les banques libanaises, verrouillant ainsi un levier essentiel de pouvoir économique.

Cette mainmise sur l’économie et les institutions a permis aux élites issues de la guerre de se maintenir au sommet, malgré les appels au changement portés par la société civile. Le mouvement de protestation du 17 octobre 2019 avait pourtant exprimé une volonté forte de renouveau, mais il s’est heurté à la solidité des bastions politiques hérités du conflit.

Les tentatives avortées de réforme

Depuis la fin officielle de la guerre civile en 1990, les initiatives pour réformer en profondeur le système politique libanais ont été nombreuses, mais presque toutes se sont soldées par des échecs. Les raisons sont multiples, mais elles convergent toujours vers un même point : la résistance acharnée des élites en place à toute évolution qui pourrait menacer leurs privilèges.

Le Pacte national informel de 1943, puis les accords de Taëf de 1989, avaient entériné un équilibre communautaire fragile, supposé être temporaire. Or, en 2025, ce système est toujours en vigueur, sans perspective de réforme profonde. Les conférences nationales, telles que celle de Baabda en 2020, puis celle de 2023 à Doha sous médiation du Qatar, ont toutes échoué à produire des compromis durables.

Le projet de création d’un Sénat, destiné à garantir la représentation communautaire tout en permettant l’émergence d’une chambre basse non confessionnelle, est resté lettre morte. Pourtant, ce mécanisme, prévu par les accords de Taëf, avait pour ambition de dépasser le confessionnalisme et de faire évoluer le Liban vers un État civil moderne.

La réforme de la loi électorale, autre chantier majeur, a également été entravée par les calculs partisans. Le scrutin proportionnel instauré en 2017, censé favoriser une représentation plus juste des minorités politiques, a été détourné au profit des blocs communautaires traditionnels grâce à des découpages de circonscriptions soigneusement calculés.

Dans le contexte de la crise économique profonde, le FMI et les bailleurs internationaux ont conditionné toute aide substantielle à des réformes structurelles, y compris dans le domaine de la gouvernance. Cependant, les avancées sont restées marginales. Le Parlement a bien adopté des lois sur la transparence financière et sur l’indépendance de la justice en 2023 et 2024, mais leur application est largement insuffisante.

Selon un rapport de la Banque mondiale d’avril 2025, « l’absence de réforme politique est le principal frein à la reprise économique du Liban ». Le rapport souligne que les blocages institutionnels nourrissent la défiance des citoyens et des investisseurs, accentuant la spirale de déclin.

La société civile, pour sa part, continue de réclamer des réformes de fond. Les mouvements nés du soulèvement d’octobre 2019, comme « Li Haqqi » ou « Kulluna Irada », ont multiplié les propositions concrètes : réforme de la justice, abolition du confessionnalisme politique, introduction de quotas de jeunes et de femmes dans les instances de décision.

Pourtant, ces initiatives se heurtent à une fin de non-recevoir de la part des dirigeants traditionnels, qui considèrent toute remise en cause du système comme une menace existentielle. Les quelques réformes adoptées, souvent sous pression internationale, restent cosmétiques et ne touchent pas aux fondements du pacte politique né de la guerre civile.

La perpétuation de ce statu quo alimente le désenchantement de la population. Selon un sondage conduit en mars 2025 par l’Institut de recherche et de sondages du Moyen-Orient, près de 82 % des Libanais déclarent ne plus croire à la capacité des dirigeants actuels de mener à bien les réformes nécessaires.

Les divisions internationales qui prolongent les fractures locales

Au-delà des dynamiques internes, les fractures politiques du Liban sont exacerbées par les ingérences et influences étrangères, héritage direct de la guerre civile. Pendant le conflit, le pays avait été le théâtre d’un affrontement par procuration entre puissances régionales et internationales. Cette logique de compétition extérieure perdure en 2025.

L’Arabie saoudite, traditionnellement alliée du camp sunnite, continue de soutenir certaines formations politiques comme le Courant du Futur, même si le départ de Saad Hariri de la scène politique a affaibli cette mouvance. De son côté, l’Iran maintient son soutien stratégique au Hezbollah, dont l’influence politique et militaire dépasse désormais le cadre communautaire chiite.

La France, ancien mandataire du Liban, joue toujours un rôle actif, notamment à travers l’initiative diplomatique lancée par Emmanuel Macron dès 2020. En mars 2025, Paris a accueilli une nouvelle conférence de soutien, insistant sur la nécessité de réformes profondes avant tout soutien financier durable.

Quant aux États-Unis, ils conditionnent leur assistance au respect de sanctions contre le Hezbollah et à la limitation de l’influence iranienne dans le pays. Cette politique contribue à polariser davantage le paysage politique libanais, chaque camp se retranchant derrière ses alliés extérieurs.

Ces rivalités internationales renforcent les divisions locales et compliquent toute perspective de consensus national. Selon le rapport de Crisis Group d’avril 2025, « le Liban reste pris dans un étau géopolitique, où les réformes internes sont systématiquement instrumentalisées par les puissances étrangères ».

Cette situation alimente la paralysie institutionnelle. Les nominations aux postes clés de l’État — gouverneur de la Banque du Liban, commandant de l’armée, chefs des services de sécurité — sont retardées ou bloquées par des désaccords entre les parrains régionaux des différentes factions.

L’équilibre précaire entre ces influences extérieures maintient le Liban dans une dépendance chronique et empêche l’émergence d’un projet national autonome. L’héritage de la guerre civile ne se limite donc pas à des divisions internes : il s’étend à la scène internationale, où le pays reste un enjeu de luttes d’influence régionales et mondiales.

La résilience de la société civile face aux blocages institutionnels

Malgré l’enracinement des fractures politiques héritées de la guerre civile, la société civile libanaise continue de démontrer une résilience remarquable. Depuis le soulèvement d’octobre 2019, les initiatives citoyennes se multiplient pour tenter de contourner l’immobilisme des élites.

Des collectifs comme « Daleel Thawra » ou « Minteshreen » organisent des campagnes de sensibilisation sur les enjeux institutionnels, expliquant aux citoyens les mécanismes de blocage du système politique et les alternatives possibles. Ces mouvements, bien que fragmentés, partagent une ambition commune : dépasser le confessionnalisme et reconstruire un État de droit.

Les élections législatives de 2022 avaient constitué un test important pour ces forces émergentes. Si les candidats issus des mouvements de la contestation n’ont obtenu qu’une vingtaine de sièges sur les 128 que compte le Parlement, ils ont néanmoins brisé le monopole des partis traditionnels et introduit un débat inédit sur les réformes institutionnelles.

La société civile joue également un rôle crucial dans la documentation des abus de pouvoir et dans la promotion de la transparence. Des ONG telles que « Legal Agenda » publient des rapports réguliers sur les conflits d’intérêts, les nominations partisanes et les détournements de fonds publics.

Les médias indépendants, qui se sont multipliés depuis le début de la crise, participent eux aussi à cette dynamique. « Megaphone News », « The Public Source » et d’autres plateformes numériques fournissent une information critique et accessible, dénonçant les blocages institutionnels et mettant en lumière les initiatives de réforme.

Enfin, les diasporas libanaises, fortes de plusieurs millions de membres, soutiennent ces mouvements en finançant des projets de plaidoyer et en exerçant une pression internationale sur les autorités locales.

Toutefois, ces initiatives citoyennes se heurtent à la solidité des bastions politiques hérités de la guerre civile. Sans un alignement favorable des forces internes et externes, les marges de manœuvre de la société civile restent limitées. Mais elles constituent une base essentielle pour toute dynamique de changement à moyen et long terme.

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Newsdesk Libnanews
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