mardi, février 3, 2026

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Les plus anciennes églises du Liban: ce qui subsiste, ce qui a disparu, ce qui vit encore

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Parler des «plus anciennes églises du Liban» oblige à être précis: le pays possède un christianisme très ancien, mais les bâtiments visibles aujourd’hui relèvent surtout de trois strates. D’abord la période paléochrétienne et tardo-antique (IVe–VIIe siècles), quand les communautés se structurent et que les premières basiliques apparaissent, parfois greffées sur des sanctuaires plus anciens. Ensuite les siècles médiévaux (VIIIe–XIIIe) marqués par l’enracinement monastique, notamment dans les vallées-refuges. Enfin les reconstructions (après séismes, raids, incendies, changements politiques) qui réemploient la pierre ancienne et déplacent parfois l’église de quelques mètres, tout en gardant le même nom, la même mémoire et souvent la même source sacrée.
Cet article retient volontairement les édifices les plus anciens attestés par l’archéologie et les missions, y compris ceux qui ne sont plus «visibles» (ensevelis, arasés, intégrés à d’autres structures), et distingue trois catégories: les basiliques tardo-antiques encore lisibles sur le terrain; les sanctuaires et églises médiévaux qui prolongent un usage ancien; les sites documentés mais disparus, dont l’existence repose sur des vestiges fragmentaires, des niveaux d’occupation, des inscriptions, ou des transformations de temples.

Faqra: quand un sanctuaire romain devient un dispositif baptismal

À Faqra, l’intérêt n’est pas seulement la beauté d’un site de montagne, mais la clarté d’un mécanisme historique: la christianisation par greffe. Le complexe est d’abord romain; puis, à l’époque tardo-antique, une basilique byzantine est implantée au voisinage immédiat du temple attribué à Atargatis, lequel est réutilisé comme annexe et, surtout, comme espace lié au baptême. La logique architecturale est lisible: la basilique s’adosse au bâti préexistant, profite d’un sol déjà nivelé, et s’appuie sur un langage de colonnes et d’appareillage qui mêle éléments taillés et reprises, sans chercher à effacer entièrement la matrice païenne. On est dans un christianisme d’installation: les pierres changent de fonction avant de changer de forme.
Le récit local a longtemps «romancé» ces conversions, mais l’archéologie ramène à l’essentiel: l’eau, la circulation, la séparation des espaces. Les annexes, la proximité d’un temple devenu pièce utilitaire, disent une liturgie qui s’organise autour de l’initiation. Le visiteur d’aujourd’hui voit surtout des murs bas, des colonnes, des fragments d’entablement; pourtant, le plan suffit à restituer une basilique de montagne, conçue pour une communauté plus stable qu’un simple poste de passage. Ce n’est pas une chapelle isolée: c’est un jalon de territoire, dans une zone où les sanctuaires antiques structuraient déjà l’occupation.

Chhîm: une basilique datée, un village, une liturgie qui se formalise

Le site de Chhîm est l’un des plus parlants du Liban tardo-antique parce qu’il lie l’église au tissu rural. Ici, la basilique ne flotte pas au-dessus d’un décor monumental: elle s’insère dans un village, avec ses maisons, ses ateliers, ses presses, sa nécropole. Le cœur du dossier, ce sont les campagnes de la mission polono-libanaise et la documentation d’une basilique chrétienne décorée (mosaïques au sol, peintures murales) dont la chronologie se fixe par une inscription grecque associée au pavement, traditionnellement mobilisée pour situer l’aménagement autour de la fin du Ve siècle (datation couramment citée: 498). Le détail compte, car il transforme une «belle ruine» en référence: on ne commente plus un style, on suit une date et une phase.
Le plan révèle une basilique conçue pour une communauté qui connaît déjà ses usages. Le dispositif liturgique, dont la mission signale l’intérêt (notamment la présence d’éléments rarement documentés), indique une ritualité structurée, où la circulation des fidèles, la séparation du chœur, les zones de lecture et de chant ne sont pas improvisées. Les mosaïques, souvent décrites pour leurs motifs géométriques et animaliers, ne sont pas qu’un décor: elles signalent un investissement, donc une économie locale capable de financer l’embellissement d’un lieu de culte. L’anecdote archéologique la plus révélatrice est peut-être la plus simple: ce type de basilique rurale prouve que l’Église n’est plus seulement urbaine. Elle s’est déjà installée dans les campagnes, au point d’y laisser des pavements datables, un art, et une mémoire matérielle.

Jiyeh (Porphyreon): une basilique côtière et le langage des inscriptions

À Jiyeh, l’archéologie a livré un ensemble tardo-antique où la basilique chrétienne et ses mosaïques occupent une place centrale dans l’histoire du littoral. Les publications issues des missions (notamment celles qui reviennent sur les campagnes de sauvetage et sur la documentation des pavements) montrent un dossier plus «écrit» qu’il n’y paraît: inscriptions, phasage du décor, remploi de marbres liturgiques, articulation du presbyterium. Une basilique de côte n’est pas seulement une église «au bord de la mer»: c’est un point dans un réseau, traversé par les circulations, les ressources, et le choc des catastrophes.
Les mosaïques de Jiyeh ne se résument pas à un motif; elles s’inscrivent dans une chronologie, avec des inscriptions qui servent d’ancrage, et des phases de travaux qui traduisent une communauté active, capable d’entretenir un sanctuaire et d’en requalifier le chœur. La côte, ici, explique aussi l’usure: humidité, salinité, séismes, glissements; autant de facteurs qui imposent des reprises. Les études sur la décoration de la zone presbytérale (marbres et éléments liturgiques) éclairent une dimension souvent perdue sur le terrain: la basilique n’était pas une simple halle. C’était un espace hiérarchisé, où le matériau noble (marbre) marquait l’endroit exact du sacré.
Ce site est précieux parce qu’il met en évidence la banalité réelle du christianisme tardo-antique: il est assez installé pour produire des inscriptions, assez riche pour payer des marbres, assez exposé pour subir, ensuite, les grandes secousses de l’histoire.

Tyr (Al-Bass): une église funéraire dans la ville des nécropoles

À Tyr, dans le secteur d’Al-Bass, l’archéologie associe l’axe monumental romain et byzantin, la nécropole, et des traces d’occupation chrétienne qui incluent une église funéraire et ses mosaïques. L’intérêt, ici, est l’insertion du christianisme dans un paysage de mort: l’église se place au contact de la nécropole, dans une logique de mémoire, de prière pour les défunts, et de continuité des rituels. Les travaux documentés par les missions et les publications récentes sur le matériel architectural byzantin (fragments, marbres, éléments remployés) montrent un terrain où l’église n’est pas isolée, mais prise dans l’économie de la ville antique, puis dans la stratification des périodes.
Dans ce type d’ensemble, la «vie» chrétienne se lit par le décor (mosaïques), mais aussi par la topographie: l’église s’installe là où passent les cortèges, là où l’on enterre, là où l’on se souvient. C’est un christianisme urbain, mais pas forcément celui des grandes cathédrales: plutôt celui des communautés qui vivent avec leurs morts, qui sanctuarisent un espace funéraire, qui écrivent la foi dans un sol mosaïqué. Tyr, classée au patrimoine mondial, protège la ville phénicienne et romaine; mais l’ombre byzantine – souvent moins spectaculaire – est essentielle pour comprendre l’ancienneté effective du christianisme libanais: il ne s’agit pas seulement d’une présence; il s’agit d’une capacité à bâtir et à décorer, au contact même des lieux les plus chargés symboliquement.

Yanouh–Mghaïra: un tell de montagne et la continuité jusqu’au monastère

Le tell de Yanouh-Mghaïra est l’un de ces dossiers où l’on passe d’une «montagne de ruines» à une histoire longue, reconstruite par phases. Les fouilles et la synthèse disponible sur la mission montrent une occupation qui traverse des millénaires; mais, pour l’objet de cet article, le point crucial est la séquence tardo-antique et médiévale: l’installation chrétienne, la structuration en églises et espaces de culte, puis les réorganisations après destructions. Yanouh n’est pas un monument unique; c’est un système: habitat, lieux de culte, réemplois, et déplacements internes.
Ce qui fait de Yanouh un cas majeur, c’est la manière dont une implantation chrétienne peut se réinscrire dans une géographie déjà habitée et sacrée. Dans ces sites de l’arrière-pays, l’église tardo-antique est rarement «pure»: elle réutilise des blocs, des seuils, des tambours; elle s’appuie sur des murs plus anciens; elle subit les chocs (incendies, épisodes de violence, séismes) et revient. L’anecdote archéologique est souvent là: une abside reconstruite un peu plus haut, une porte condamnée, une reprise de maçonnerie qui change l’orientation d’un espace, un chapiteau remployé à l’envers. Ces détails, quand ils sont relevés par les missions, racontent mieux que tout la réalité d’une «ancienne église»: ce n’est pas un objet figé, c’est une suite de décisions matérielles.
Yanouh illustre aussi un fait sous-estimé: dans la montagne libanaise, l’ancienneté ne se mesure pas à la monumentalité, mais à la persistance. Le site a survécu parce qu’il pouvait se réorganiser, réemployer, et maintenir un usage du sacré malgré les discontinuités.

Douma: la chapelle byzantine et la preuve par la mission

À Douma, la chapelle de Mar Charbel d’Édesse relève d’un autre registre: celui d’un sanctuaire modeste, mais archéologiquement décisif. La documentation associée au travail de l’University of Balamand (inventaires, notices patrimoniales, publications signalées) ancre l’existence du site dans un cadre de mission, avec typologie, état de conservation, et surtout rattachement à une chronologie byzantine. Ici, l’ancienneté ne se défend pas par l’esthétique: elle se défend par la méthode. Un petit édifice ruiné – parfois réduit à un rectangle de moellons et de pierres taillées, avec des reprises – peut être plus ancien qu’une grande église «parfaite» reconstruite au XIXe siècle.
Le point fort de Douma est précisément d’éviter le piège du folklore: le lieu renvoie à un saint d’Édesse, et la tentation est grande d’en faire un roman. Or l’archéologie ramène à l’édifice: plan, maçonnerie, stratigraphie, rapport au terrain, éléments remployés, contexte de village ancien. Dans une région où les églises médiévales et modernes abondent, ce type de chapelle byzantine documentée est précieux parce qu’il rehausse l’horizon chronologique local. Il rappelle aussi une vérité matérielle: l’ancien chrétien au Liban n’est pas toujours là où l’on cherche des façades. Il est souvent dans des ruines discrètes, en attente d’un relevé sérieux, et d’une publication qui tranche.

Baalbek: les églises invisibles de la christianisation des temples

À Baalbek, la question n’est pas de «trouver l’église la plus ancienne» au sens d’un bâtiment autonome encore debout, mais de lire une transformation. Le complexe romain a été christianisé par étapes: des espaces de culte païen ont été neutralisés, parfois spoliés, parfois convertis; des basiliques ont existé, puis ont été absorbées par les phases ultérieures (byzantines, omeyyades, médiévales), au point de devenir partiellement «invisibles» au visiteur. La recherche récente sur la christianisation des temples au Liban insiste sur ce phénomène: l’église n’est pas toujours une construction neuve; elle peut être une requalification du temenos, une basilique implantée dans une enceinte, un dispositif liturgique qui récupère des structures antiques.
Dans ce cas, l’anecdote archéologique la plus instructive est celle du réemploi systématique: colonnes déplacées, chapiteaux remployés, blocs retournés. Le christianisme tardo-antique n’a pas seulement «remplacé»; il a recyclé, au sens matériel strict, et ce recyclage explique pourquoi certaines églises de Baalbek ne sont plus lisibles comme des églises. Elles subsistent sous forme de traces: alignements, fondations, fragments de décor, réorientations d’espaces. Le résultat est frustrant pour le public, mais capital pour l’histoire: Baalbek montre comment l’ancien christianisme s’est imposé dans un paysage de temples, et comment, ensuite, les pouvoirs et les usages ont pu effacer les formes chrétiennes tout en conservant la matière.

La Qadisha: l’ancienneté par la roche, la grotte, la continuité d’asile

Tunique de momie maronite retrouvée dans une grotte de Qadisha. Crédit Photo: François el Bacha pour Libnanews.com. Tous droits réservés.
Tunique de momie maronite retrouvée dans une grotte de Qadisha. Crédit Photo: François el Bacha pour Libnanews.com. Tous droits réservés.

Dans la Vallée de Qadisha, classée au patrimoine mondial avec la forêt des cèdres, l’ancienneté se mesure moins par une datation unique que par une concentration exceptionnelle de monastères, d’ermitages et d’églises rupestres. La documentation UNESCO souligne un point essentiel: la vallée a servi de refuge et de centre d’érémitisme pendant des siècles; des sites se superposent; des chapelles sont peintes, puis reprises; des cavités naturelles deviennent des sanctuaires. Ici, «la plus ancienne église» est souvent une grotte aménagée, dont la maçonnerie est médiévale, mais dont l’usage sacré s’ancre dans une tradition plus ancienne.
Cette vallée impose aussi une autre prudence: beaucoup de bâtiments visibles ont été reconstruits, parfois à l’identique, après les épisodes mamelouks, les crises internes, et les séismes. L’intérêt n’en est pas réduit; il est déplacé. Il faut regarder les enduits anciens, les fragments de fresques, la manière dont un mur épouse la roche, le choix des sources, et les traces d’occupation monastique.

Le monastère de Qannoubine en particulier incarne cette continuité au plus haut niveau: la documentation UNESCO, dans son évaluation, rappelle que le site devient le siège patriarcal maronite au XVe siècle et le demeure sur une très longue durée (traditionnellement présentée comme cinq siècles). Ce type d’information n’est pas un détail institutionnel: il explique les reconstructions, les extensions, l’entretien du lieu, et le fait que l’on ait pu y conserver une présence stable quand d’autres ermitages disparaissaient.
Architecturalement, Qannoubine est typique d’un monastère de vallée: pierre locale, appareillage qui alterne blocs plus ou moins réguliers selon les campagnes, ouvertures mesurées, volumes adaptés à la falaise. Mais ce vocabulaire «sobre» cache un palimpseste: des phases anciennes sous des reprises modernes, des murs qui s’épaississent là où l’on a consolidé après une fissure, des chapelles secondaires qui gardent des traces d’enduits peints. L’anecdote la plus parlante, à Qannoubine, n’est pas une légende: c’est l’évidence matérielle qu’un siège qui dure oblige à rebâtir sans cesser d’habiter. Ce monastère n’est pas un musée; c’est un organisme historique, qui a dû survivre.

Qozhaya: l’érémitisme, puis le livre imprimé

Considéré comme étant l’un des plus anciens de la région, le monastère Saint Antoine Qozhaya a été fondé, selon la tradition, au IVe siècle, par saint Hilarion, en l’honneur de l’anachorète égyptien saint Antoine le Grand, cependant certains documents ne le mentionnent qu’à partir du premier millénaire. Lire l’article sur htts://wordpress-244675-754823.cloudwaysapps.com/liban-patrimoine-monastere-st-antoine-qozhay-vallee-sainte-kadisha Follow us on https://libnanews.com, on our facebook page https://www.facebook.com/libanews and instagram @redaction_Libnanews,
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Le monastère de Saint Antoine de Qozhaya relie deux formes de permanence: la vie monastique et la culture écrite. Les récits sur l’imprimerie y sont souvent racontés comme une fierté nationale; ce qui compte, factuellement, est l’attestation d’un psautier imprimé en 1610, régulièrement présenté comme un jalon majeur de l’imprimé dans l’Empire ottoman oriental. Mais ce fait tardif n’écrase pas l’ancienneté du lieu: il la prolonge. Il dit que la vallée, refuge, est aussi un centre de production intellectuelle, quand l’équilibre politique le permet.
Sur le plan architectural, Qozhaya est un lieu de roche: église et bâtiments se calent sur la topographie, avec des volumes qui semblent «creusés» plus que bâtis, et des annexes qui s’ajoutent par nécessité. L’expérience du visiteur est presque pédagogique: on voit comment un monastère s’épaissit au fil des siècles, sans changer de matrice. La grotte, la terrasse, la source, le chemin étroit: la logistique du lieu explique sa longévité. Le monastère a été restauré à l’époque contemporaine; mais l’essentiel est ailleurs: Qozhaya montre comment une implantation ancienne peut rester active, précisément parce qu’elle accepte l’addition de couches, au lieu de chercher une «pureté» architecturale impossible.

Mar Lichaa et Notre-Dame de Hauqqa: chapelles, falaises et économie de survie

Mar Lichaa Monastery et Our Lady of Hauqqa figurent parmi les grands ensembles cités par l’UNESCO pour comprendre la vallée: des monastères à flanc de falaise, avec chapelles, cellules, terrasses, et une relation directe à l’agriculture de subsistance. On est loin de l’église monumentale; on est dans une architecture de nécessité. C’est précisément ce qui fait leur ancienneté «réelle»: un lieu qui ne peut survivre que s’il s’auto-entretient, s’il gère l’eau, s’il produit un minimum, s’il contrôle l’accès.
Les chapelles, souvent modestes, gardent parfois des traces de peinture ou de décor qui renvoient à des phases médiévales. L’anecdote, ici, tient souvent dans l’organisation: un escalier taillé, une porte basse, une niche d’icône, une fenêtre qui cadre la vallée. Ces éléments ne sont pas pittoresques: ils répondent à une contrainte de défense et de retrait. Dans une région où les épisodes de violence ont déplacé des populations entières, la géographie du sacré est aussi une géographie de l’abri.

Les ermitages secondaires: Mar Aboun, Mar Sarkis, cavités sanctuarisées

Le dossier de la Qadisha ne se limite pas aux grands noms. Des travaux académiques sur les lieux de culte syriaques et les ermitages de la vallée détaillent des sites plus discrets, parfois réduits à une église-caverne et une cellule: Mar Aboun, Mar Sarkis, Mar Assia, et d’autres. Ces lieux, souvent méconnus du grand public, sont pourtant au cœur de la question des «plus anciennes églises» parce qu’ils montrent une continuité d’usage dans des formes minimales. Une nef étroite, une abside en demi-cercle grossièrement appareillée, un autel reconstruit plusieurs fois, quelques traces d’enduit: c’est peu, mais c’est précisément ce que l’histoire a laissé intact quand le reste a été emporté.
Ces ermitages ont aussi un intérêt documentaire: inscriptions, graffiti, traces de fréquentation, parfois des indices d’une pluralité de traditions (syriaque, maronite, influences grecques). L’anecdote, ici, n’est pas un miracle; c’est une stratification linguistique ou liturgique. Quand une inscription change de langue, quand un motif de croix remplace un signe plus ancien, c’est l’histoire en miniature.

Amioun (Mar Fawqa): fresques médiévales et continuité d’un christianisme local

L’église de Saint Phocas, dite St. Phocas Church (Amioun), est souvent rangée parmi les trésors médiévaux du nord. Ce qui la justifie ici, malgré une chronologie plus tardive que les basiliques tardo-antiques, c’est la qualité documentaire: un édifice de période croisée, bâti par des artisans locaux, portant un programme de fresques daté des XIIe–XIIIe siècles, et étudié dans le cadre de travaux universitaires et de projets de valorisation patrimoniale. L’ancienneté, ici, n’est pas celle du IVe siècle; elle est celle d’un christianisme qui a survécu assez longtemps pour produire un art mural complexe, avec inscriptions, scènes et figures, dans une région où la continuité de la communauté est visible.
Le plan et la maçonnerie racontent une architecture de village: pierre calcaire, voûtes, reprises, et un intérieur où le décor peint «fait» l’église autant que la structure. La fresque, au Liban, est rare parce qu’elle disparaît facilement; sa présence à Amioun est un fait majeur. L’anecdote la plus forte n’est pas mondaine: c’est la persistance de la peinture comme catéchèse visuelle, dans un espace où l’icône et la fresque ont porté l’enseignement et la mémoire, bien au-delà des textes accessibles.

Ehden: Mar Sarkis et Bakhos, l’église sur ruines et la chaîne des reconstructions

Le monastère/église de Mar Sarkis and Bakhos (Ehden) appartient à ces lieux où l’on superpose volontiers des dates. Beaucoup d’affirmations circulent; ce qui peut être retenu avec prudence, c’est le schéma général attesté par la tradition savante locale: un établissement chrétien ancien, bâti sur des ruines plus anciennes, et repris à plusieurs périodes (médiévale, puis moderne). Dans un pays soumis aux séismes et aux guerres, ce type de site est rarement «d’un seul tenant». Il faut donc parler en termes de couches: un noyau ancien, des extensions, des restaurations, des reconstructions.
L’intérêt d’Ehden, dans cette sélection, tient à une chose: la manière dont la montagne conserve une dédicace et un emplacement même quand le bâti change. Les saints Sergius et Bacchus, très présents dans l’Orient chrétien, donnent souvent leur nom à des sanctuaires situés sur des routes, des points de contrôle, des crêtes. L’église devient alors un marqueur territorial autant qu’un lieu liturgique. Le visiteur d’aujourd’hui voit des murs entretenus et des reprises; l’historien, lui, lit la permanence du choix du lieu.

Balamand: le monastère entre fondation latine et continuité orthodoxe

Le monastère de Balamand Monastery est un cas où l’exactitude est non négociable: fondation cistercienne au XIIe siècle (1157), puis rupture et reprise, et réinstallation orthodoxe attestée à l’époque moderne (début XVIIe siècle), selon les informations institutionnelles disponibles. Le point crucial, ici, est de ne pas raconter «une origine» unique, mais une biographie. Le site change de mains, change de langue, change de régime, mais conserve une fonction monastique et un rapport au territoire.
Architecturalement, Balamand n’est pas une chapelle: c’est un ensemble. Cour(s), bâtiments conventuels, église, espaces d’enseignement. La pierre est celle du nord, claire, travaillée selon les époques. Les parties anciennes se lisent dans l’épaisseur des murs, les arcs, les proportions; les parties modernes dans les reprises plus régulières, les ajouts fonctionnels. L’anecdote la plus juste, ici, est institutionnelle: la capacité d’un monastère à redevenir un centre de formation et de culture, jusqu’à accueillir une université, dit quelque chose de la longue durée chrétienne au Liban. L’ancienneté n’est pas seulement derrière; elle se prolonge en infrastructure.

Sites documentés mais aujourd’hui absents ou partiellement «effacés»

Les plus anciennes églises ne sont pas toujours visibles, et c’est particulièrement vrai dans deux situations. Premièrement, lorsque l’église tardo-antique a été construite dans un grand complexe antique ensuite transformé; Baalbek en est l’exemple-type: les phases chrétiennes existent, mais sont absorbées. Deuxièmement, lorsque des vestiges ont été identifiés, puis recouverts, protégés, ou laissés inaccessibles; le public a alors l’impression d’une disparition, alors que le site existe sous forme archéologique. Dans les deux cas, l’information pertinente n’est pas «on ne voit rien», mais «on sait quoi chercher»: un plan, un niveau, des fondations, une orientation, une inscription.
C’est aussi ici qu’il faut remettre à leur place les sanctuaires «non»: il existe des lieux chrétiens très anciens qui ne sont pas des églises au sens strict (grottes sanctuarisées, ermitages sans nef formalisée, dispositifs baptismaux greffés sur un temple). Les intégrer n’est pas un élargissement opportuniste: c’est une nécessité historique. Le christianisme des premiers siècles est justement un christianisme de lieux hybrides, qui se stabilise progressivement en architecture.

Séismes: 551, 1202, 1759… et la reconstruction comme norme

L’histoire des plus anciennes églises du Liban est inséparable des séismes. Le choc de 551 (avec tsunami sur le littoral) est documenté par des travaux de géosciences et d’histoire sismique: il frappe les villes côtières et bouleverse durablement les tissus urbains. L’événement de 1202, majeur sur la faille du Levant, s’inscrit dans une séquence qui affecte largement la région et explique des reconstructions médiévales, souvent visibles dans les reprises de maçonnerie et le déplacement d’axes. Enfin, la série de 1759, très destructrice, est connue pour ses impacts sur l’intérieur, y compris sur des ruines antiques déjà fragilisées. La conséquence est simple: beaucoup d’églises «anciennes» sont anciennes par leur site, leur plan d’origine, leurs fondations, mais leur élévation a été réparée, reprise, parfois rebâtie.
Cela ne disqualifie pas l’ancienneté; cela la définit. Dans un pays sismique, la permanence n’est pas l’absence de changement, c’est la capacité à reconstruire sans perdre l’ancrage: la source, l’abside, l’autel, la dédicace, le chemin.

L’ancienneté n’est pas un podium, c’est une stratigraphie

Les plus anciennes églises du Liban ne forment pas un classement simple, parce que l’histoire a cassé les bâtiments plus vite qu’elle n’a effacé les lieux. Les basiliques tardo-antiques de Faqra, Chhîm, Jiyeh ou Tyr donnent des preuves directes: plans, mosaïques, inscriptions, phases. La montagne, avec Yanouh et la Qadisha, montre une autre ancienneté: celle des refuges, des grottes sanctuarisées, des monastères qui se reconstruisent sans se déplacer. Enfin, des sites comme Baalbek rappellent une réalité moins photogénique mais centrale: l’église peut devenir invisible tout en restant historiquement certaine, parce qu’elle a été absorbée par d’autres usages.
Au fond, l’église la plus ancienne «réelle» n’est pas toujours celle qui a la plus belle façade. C’est celle dont l’archéologie permet de suivre la naissance, la transformation, les chocs, et la persistance.

Références

Faqra: synthèse sur la basilique byzantine et le réemploi du temple d’Atargatis (baptistery/annexe). (livius.org)
Chhîm: présentation de la basilique (mosaïques, peintures, datation AD 498) et cadre de mission. (pcma.uw.edu.pl)
Jiyeh (Porphyreon): rapports et études sur la basilique, les mosaïques/inscriptions et la décoration liturgique (presbyterium). (ancientportsantiques.com)
Tyr (Al-Bass) et présence byzantine: mission archéologique et travaux sur le matériel architectural byzantin; cadre UNESCO pour le site. (archeologie.culture.gouv.fr)
Yanouh–Mghaïra: synthèse de mission et histoire longue du tell (dont phases tardo-antiques et médiévales). (archeologie.culture.gouv.fr)
Douma (chapelle byzantine Mar Charbel d’Édesse): inventaires et publications/notice patrimoniale de l’Université de Balamand (ARPOA). (home.balamand.edu.lb)
Baalbek et christianisation des temples: cadre UNESCO du site; étude sur la christianisation des temples au Liban (approche académique). (Centre du patrimoine mondial de l’UNESCO)
Qadisha (Qannoubine, Qozhaya, Mar Lichaa, Hauqqa): fiche UNESCO et évaluation (siège patriarcal de Qannoubine au XVe siècle; description des monastères majeurs). (Centre du patrimoine mondial de l’UNESCO)
Qozhaya (imprimé 1610): documentation universitaire sur le psautier imprimé au monastère. (usek.edu.lb)
Ermitages/lieux de culte syriaques en Qadisha: étude académique sur les sites et leur typologie. (melammu-project.eu)
Amioun, Saint Phocas (Mar Fawqa): ressources de valorisation patrimoniale et travaux académiques (fresques médiévales). (Google Arts et Culture)
Balamand: notice institutionnelle du Patriarcat grec-orthodoxe d’Antioche (continuité depuis 1603) et contexte historique. (antiochpatriarchate.org)
Séismes (551, 1202, 1759): études géoscientifiques et paléosismologiques (551 avec tsunami; 1202; 1759). (archimer.ifremer.fr)

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