Le cadre et le sursis actuel
Le système libanais se trouve au bord d’un palier critique dans l’évaluation internationale de la lutte contre le blanchiment de capitaux et le financement du terrorisme. Le maintien sur la liste grise avait été assorti d’engagements clairs, avec un calendrier d’adoption de réformes structurelles. L’absence de progrès tangibles sur les volets bancaire, judiciaire et administratif nourrit désormais l’hypothèse d’un reclassement défavorable. L’enjeu n’est pas seulement technique. Il touche à la légitimité des institutions et à la capacité du pays à transiger avec son environnement financier. La mécanique du GAFI ne laisse guère de zones grises quand les engagements restent lettre morte. Les partenaires extérieurs scrutent les « preuves de mise en œuvre » et non la rhétorique. La fenêtre opérationnelle se rétrécit, tandis que s’accumulent les signaux d’impatience.
Pourquoi l’alerte s’intensifie
Les autorités nationales ont annoncé à plusieurs reprises des projets de lois et de décrets d’application. Pourtant, la chaîne normative n’a pas livré de résultats vérifiables à la hauteur des attentes. Les textes préparés sur la transparence fiscale, le registre des bénéficiaires effectifs et la criminalisation des circuits opaques de financement politique demeurent au stade des intentions ou avancent trop lentement dans le circuit parlementaire. En parallèle, la coordination interinstitutionnelle reste fragile. Les organes de supervision manquent de moyens, les bases de données ne sont ni interopérables ni exhaustives, et l’échange d’informations pâtit de cloisonnements administratifs. Le pays vit donc une contradiction: un discours d’alignement sur les standards internationaux et, dans les faits, une exécution parcellaire, qui expose à une appréciation sévère lors de la prochaine revue.
Les mécanismes d’un déclassement
Un passage sur la liste noire active des réactions en chaîne. Les correspondants bancaires limitent ou suspendent les relations. Les banques appliquent des procédures de diligence accrues, rallongent les délais et renchérissent les coûts. Les flux commerciaux se heurtent à une couche supplémentaire de conformité, dissuasive pour les partenaires. Les organismes multilatéraux conditionnent davantage leurs décaissements. Les investisseurs institutionnels évitent l’exposition. Au-delà de la pénalité réputationnelle, c’est la capacité fonctionnelle du pays à exécuter des paiements internationaux qui est atteinte. Les entreprises se voient imposer des garanties inédites. Les particuliers subissent des restrictions de transferts. L’État découvre que chaque opération extérieure devient coûteuse, lente et incertaine. La sanction est donc systémique, car elle s’applique de façon diffuse, transaction par transaction.
Banques et paiements: le point de rupture
Le réseau des correspondants est l’oxygène du secteur bancaire. Une inscription sur la liste noire amène ces partenaires à réévaluer leur risque juridique et opérationnel. Ils restreignent les plafonds, exigent des dossiers documentaires lourds et, dans certains cas, ferment purement et simplement les lignes. Les paiements en devises deviennent erratiques. Les lettres de crédit exigent des collatéraux élevés. Les délais explosent. Les banques locales, déjà fragilisées, doivent renforcer leurs fonctions de conformité sans disposer d’un amortisseur financier suffisant. Le coût de la mise à niveau pèse sur leurs comptes et sur leurs clients. L’effet d’éviction s’installe: seuls les opérateurs capables d’absorber ces frictions survivent, ce qui accentue la concentration et réduit la concurrence.
Entreprises et commerce extérieur: choc de coûts
Les importateurs et exportateurs supportent, en première ligne, la surcouche de conformité. Les transitaires, assureurs et logisticiens ajustent leurs primes. Les fournisseurs étrangers exigent des paiements anticipés, refusent les délais ou imposent des banques tierces situées dans des juridictions jugées plus sûres. La trésorerie des entreprises se tend, les cycles d’exploitation s’allongent, et les carnets de commande souffrent. Dans les filières agroalimentaires, pharmaceutiques et de biens intermédiaires, le moindre retard affecte les chaînes d’approvisionnement, avec des répercussions immédiates sur les prix domestiques. Le commerce extérieur, déjà handicapé par des facteurs internes, se heurte à une barrière invisible mais redoutable: la défiance de conformité, désormais tarifée à chaque étape du parcours.
Finances publiques et service de la dette
Un déclassement reconfigure le coût de la relation financière de l’État avec l’extérieur. Les négociations techniques se compliquent, les délais d’instruction s’allongent, et chaque décaissement devient conditionné à des preuves renforcées de conformité. La dette en devises, directe ou garantie, se renchérit mécaniquement par l’augmentation des marges de risque. Les programmes d’appui budgétaire se heurtent à des clauses suspensives plus strictes. Les entités publiques opérant dans l’énergie, l’eau ou les infrastructures peinent à structurer des contrats bancables. Le budget doit alors absorber des charges additionnelles imprévues ou renoncer à des projets. La marge de manœuvre se réduit, et la soutenabilité budgétaire, déjà contrainte, encaisse un choc supplémentaire.
Diaspora et transferts: un fil de sécurité fragilisé
Les envois de fonds jouent un rôle d’amortisseur social. Or, les prestataires de transfert, confrontés à un durcissement des contrôles, peuvent limiter la couverture, relever les frais et imposer des parcours plus stricts d’identification. Les comptes destinataires subissent des filtrages plus intenses. La fraction de l’épargne de la diaspora qui alimentait l’investissement productif se détourne, par prudence, vers d’autres marchés. La conséquence est subtile mais lourde: moins de liquidités disponibles pour les ménages, moins de capital patient pour les entreprises, et une vulnérabilité accrue des foyers dépendants de ces flux. La résilience sociale, déjà entamée, perd une de ses rares béquilles.
Pression normative: transparence et bénéficiaires effectifs
L’un des nœuds réside dans la connaissance des propriétaires réels des entités juridiques. Sans registre central opérationnel, fiable et interopérable, les contrôles demeurent déclaratifs et donc contournables. La transparence fiscale, quant à elle, suppose des mécanismes d’échange d’informations avec l’étranger, des formulaires uniformisés, des délais impératifs, et des sanctions en cas de non-coopération. La criminalisation du financement politique opaque exige une articulation fine entre la loi électorale, la législation pénale et les organes de contrôle. Tant que ces briques ne sont pas posées, testées et auditées, la crédibilité de l’architecture reste théorique. Les partenaires ne demandent pas des promesses, mais des systèmes qui fonctionnent et produisent des traces exploitables.
Justice, enquêtes et recouvrements
La crédibilité d’ensemble dépend de la capacité du système judiciaire à instruire, juger et sanctionner. Il ne s’agit pas d’annoncer des poursuites exemplaires mais de démontrer une pratique régulière: enquêtes financières menées selon des standards probatoires, décisions motivées et exécutées, et recouvrements effectifs des avoirs illicites. Les autorités d’enquête doivent disposer d’équipes pluridisciplinaires, capables de lire des schémas complexes et de coopérer avec des homologues étrangers. Les décisions doivent survivre aux recours. Les délais doivent être raisonnables. Sans ces garanties, le meilleur texte demeure inopérant. L’évaluation internationale pénalise l’écart entre l’écrit et l’action, et le Liban est jugé sur ce différentiel.
Gouvernance des superviseurs et données
La supervision bancaire et non bancaire requiert des pouvoirs d’injonction, des accès sans entraves aux informations, des capacités d’inspection sur place et sur pièces, et la possibilité de sanctionner. Les bases de données KYC et les déclarations d’opérations suspectes doivent être analysées avec des outils adaptés, croisés avec d’autres registres, et donner lieu à des suites métriques. La culture de la donnée est centrale: qualité, fraîcheur, traçabilité. Sans infrastructure numérique robuste, les obligations de conformité se transforment en rituels inefficaces. La crédibilité se joue autant dans l’architecture technique que dans les annonces politiques. Les partenaires extérieurs évaluent la robustesse de bout en bout, du guichet à la salle des serveurs.
Cartographie des responsabilités
L’État fixe la loi et finance les autorités de contrôle. Le secteur financier implémente, forme et investit. Les professions réglementées—avocats, notaires, comptables, agents immobiliers—intègrent des obligations déclaratives et des procédures de vigilance. Les partis politiques se conforment à des règles de transparence, avec des audits indépendants. Les bailleurs articulent conditionnalités et accompagnement technique. Sans alignement des incitations, l’écosystème reste bancal. Chacun tend à attendre le geste de l’autre, et le système s’immobilise. La trajectoire exige une gouvernance de projet, des jalons publics, des responsabilités assignées et une reddition de comptes périodique, vérifiable par des indicateurs simples.
Calendrier et fenêtre d’action
L’évaluation internationale n’attend pas la fin des débats internes. Les marges sont comptées. Il faut distinguer ce qui peut être adopté immédiatement de ce qui nécessite un chantier plus long. Un socle est bâtissable à court terme: texte sur les bénéficiaires effectifs, renforcement des pouvoirs de supervision, protocole d’échange d’informations, et plan de montée en charge des effectifs de conformité. Le reste—réforme judiciaire, refonte des procédures pénales, modernisation des registres—relève d’un calendrier plus étalé mais doit être lancé avec un phasage public. L’inaction, même tactique, est désormais coûteuse. Le message attendu est celui d’une exécution mesurable, pas d’une intention.
Risques politiques et coûts d’opportunité
La tentation politicienne consiste à instrumentaliser les exigences de conformité pour régler des comptes. Cette approche se paie en crédibilité. Les clivages partisans retardent les votes, paralysent les commissions et brouillent la communication externe. Le coût d’opportunité est considérable: chaque mois perdu renchérit le coût du capital, réduit les flux de commerce et affaiblit la position du pays dans les négociations. À l’inverse, un consensus minimal sur les textes clés offrirait un dividende réputationnel immédiat. Dans cette séquence, la politique n’est pas l’ennemi de la technique; elle en est la condition d’existence.
Mesures d’urgence à mise en œuvre rapide
Un paquet d’urgence peut être déployé sans attendre. D’abord, publier et activer un registre central des bénéficiaires effectifs avec obligations de mise à jour et sanctions. Ensuite, doter les superviseurs d’un droit d’accès intégral aux informations, y compris pour les professions non financières. Parallèlement, harmoniser les formats de déclaration, imposer des délais de traitement, et publier des statistiques trimestrielles sur les signalements et leurs suites. Enfin, sécuriser le financement pluriannuel des autorités compétentes, recruter, former, et externaliser temporairement certaines fonctions analytiques. Ces gestes, s’ils sont vérifiables, altèrent positivement la perception de risque.
Deux trajectoires possibles
La première est celle de l’inertie: prolonger les débats, différer les votes et espérer une indulgence. Elle conduit à une érosion progressive, faite de petites pertes qui, cumulées, dessinent une exclusion de fait. La seconde est celle d’un alignement rapide sur un noyau dur de mesures, assumé publiquement, suivi d’une exécution mesurée par des indicateurs. Elle ne règle pas instantanément les fragilités profondes, mais elle restaure la capacité d’agir et de transiger avec le monde. Le choix n’est pas idéologique. Il est pragmatique. Dans l’architecture du GAFI, l’épreuve n’est pas le discours. C’est la preuve.



