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LIBAN : SOUVERAINETÉ CONFISQUÉE ET RÉGIME D’EXCEPTION PERMANENT

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Tribune

Le Liban ne souffre pas seulement d’un effondrement économique. Il souffre d’une contradiction philosophique fondamentale : il prétend être un État tout en acceptant la coexistence d’un pouvoir armé autonome capable de décider, en pratique, de la guerre et de la paix.

Cette contradiction n’est pas technique. Elle est doctrinale.

Max Weber définissait l’État moderne comme l’institution qui revendique avec succès le monopole de la violence légitime sur un territoire donné. Ce monopole n’est pas une option ; il est la condition d’existence de l’État. Sans lui, il n’y a qu’administration, mais pas souveraineté.

Or la souveraineté implique l’unité de la décision.

Carl Schmitt, dans Théologie politique, affirmait que « est souverain celui qui décide de la situation exceptionnelle ». Autrement dit, le véritable détenteur du pouvoir n’est pas celui qui gère la normalité, mais celui qui décide lorsque l’ordre est suspendu — lorsque l’exception s’impose.

Appliquons ces deux critères au Liban.

Qui détient réellement le monopole de la violence ?
Qui décide effectivement de l’entrée dans l’exception — c’est-à-dire du basculement vers la confrontation militaire ?

Tant que ces deux questions n’ont pas une réponse institutionnelle unique et incontestée, le pays vit dans une fiction constitutionnelle.

Nous sommes dans une situation de dualité souveraine. L’État gère la normalité administrative ; un acteur armé autonome détient la capacité de déclencher l’exception stratégique. Cette dualité est structurellement instable.

Schmitt aurait dit que l’exception révèle la vérité du pouvoir. Si la décision ultime échappe à l’État, alors la souveraineté réelle n’est pas là où les constitutions la placent.

Cette réalité produit trois conséquences majeures.

Premièrement, une fragilité géopolitique chronique. Un petit pays inséré dans un environnement régional explosif ne peut supporter un régime d’exception potentiellement permanent. Chaque tension extérieure devient risque d’embrasement interne. L’économie ne peut prospérer sous menace stratégique constante. Les investisseurs n’anticipent pas la rhétorique ; ils anticipent le risque.

Deuxièmement, une paralysie institutionnelle. Lorsque le pouvoir décisionnel est fragmenté, la responsabilité se dilue. L’État peut être tenu comptable sans détenir l’intégralité des leviers. Cette dissociation entre responsabilité formelle et décision réelle érode la crédibilité internationale et la confiance intérieure.

Troisièmement, une contraction du Logos politique.

Aristote rappelait que la cité existe pour permettre aux hommes de délibérer sur le bien commun. Mais la délibération suppose que la décision soit le produit du débat, non l’inverse. Lorsque la décision stratégique précède ou contourne la délibération nationale, le débat devient décoratif. La politique cesse d’être un espace rationnel partagé ; elle devient gestion périphérique d’une décision déjà prise ailleurs.

C’est ici que s’installe la misère politique.

La théologie politique, chez Schmitt, repose sur une transposition des concepts théologiques dans le domaine étatique. Lorsqu’une organisation se perçoit comme dépositaire d’une mission transcendante justifiant la suspension de la normalité, elle entre précisément dans cette logique. L’exception devient justifiable au nom d’une finalité supérieure.

Mais une République pluraliste ne peut être gouvernée durablement par une logique d’exception sacralisée. Elle repose sur la primauté du droit commun et sur l’unité du centre décisionnel.

La question n’est pas confessionnelle. Elle est institutionnelle.
Un État peut-il coexister indéfiniment avec un détenteur parallèle de la violence stratégique ?
Peut-il reconstruire son économie lorsque son risque souverain dépend d’une décision qu’il ne maîtrise pas pleinement ?
Peut-il restaurer la confiance des citoyens lorsque la souveraineté est fragmentée ?

La dépendance sociale et économique d’une partie de la population à des réseaux parallèles renforce cette configuration. Ce mécanisme n’est pas propre au Liban ; il est universel. Là où l’État faillit, d’autres structures comblent le vide. Mais lorsque ces structures disposent d’une capacité militaire autonome, elles ne sont plus simplement sociales : elles deviennent politico-stratégiques.

Le problème n’est donc pas l’existence d’un courant politique fort. Le problème est l’existence d’un centre armé non intégré à l’unicité décisionnelle de l’État.

Weber et Schmitt convergent ici, malgré leurs différences : la souveraineté ne se partage pas. Elle ne se dédouble pas. Elle ne s’exerce pas en parallèle.

Un État ne peut survivre durablement à la coexistence de deux détenteurs effectifs de la décision ultime.

Le Liban paie aujourd’hui le prix de cette ambiguïté structurelle : fuite des capitaux, émigration massive, isolement diplomatique périodique, cycles de tension répétés. Aucun plan de redressement économique ne peut réussir sans clarification de la question souveraine.

La restauration du politique exige trois principes simples :
1. Unification effective du monopole de la violence légitime.
2. Subordination de toute décision militaire à l’autorité institutionnelle unique.
3. Primauté du débat rationnel sur la logique d’exception permanente.

Ce ne sont pas des slogans. Ce sont des préconditions structurelles.

Un pays peut survivre à la pauvreté temporaire. Il peut survivre à l’instabilité passagère. Il ne peut survivre à une souveraineté inachevée.

La question n’est plus idéologique. Elle est existentielle.

Tant que le Liban demeurera dans un régime d’exception latente, il restera suspendu entre État et non-État, entre normalité et mobilisation, entre gestion administrative et décision stratégique extérieure à lui-même.

Weber poserait la question du monopole.
Schmitt poserait la question de l’exception.
Aristote poserait la question du bien commun.

Le Liban doit répondre aux trois.

Sans monopole unifié, pas d’État.
Sans maîtrise de l’exception, pas de souveraineté.
Sans Logos partagé, pas de cité.

Il est temps de choisir entre la fiction et la cohérence.

Bernard Raymond Jabre

Below is the English translation, followed by the Arabic translation, preserving structure, tone, and conceptual precision.

LEBANON: CONFISCATED SOVEREIGNTY AND A PERMANENT STATE OF EXCEPTION

Op-Ed

Lebanon is not suffering merely from economic collapse. It suffers from a fundamental philosophical contradiction: it claims to be a state while accepting the coexistence of an autonomous armed power capable, in practice, of deciding war and peace.

This contradiction is not technical. It is doctrinal.

Max Weber defined the modern state as the institution that successfully claims the monopoly of the legitimate use of violence within a given territory. This monopoly is not optional; it is the condition of the state’s existence. Without it, there may be administration, but there is no sovereignty.

Sovereignty implies unity of decision.

Carl Schmitt, in Political Theology, asserted that “sovereign is he who decides on the exception.” In other words, the true holder of power is not the one who manages normality, but the one who decides when order is suspended — when the exception imposes itself.

Let us apply these two criteria to Lebanon.

Who truly holds the monopoly of violence?
Who effectively decides entry into the exception — that is, the shift toward military confrontation?

As long as these two questions do not have a single, uncontested institutional answer, the country lives within a constitutional fiction.

We are in a situation of dual sovereignty. The state manages administrative normality; an autonomous armed actor holds the capacity to trigger strategic exception. This duality is structurally unstable.

Schmitt would say that the exception reveals the truth of power. If the ultimate decision escapes the state, then real sovereignty does not reside where constitutions place it.

This reality produces three major consequences.

First, chronic geopolitical fragility. A small country embedded in an explosive regional environment cannot sustain a potentially permanent state of exception. Every external tension becomes a risk of internal conflagration. An economy cannot prosper under constant strategic threat. Investors do not anticipate rhetoric; they anticipate risk.

Second, institutional paralysis. When decision-making power is fragmented, responsibility dissolves. The state can be held accountable without holding all the levers of control. This dissociation between formal responsibility and real decision erodes international credibility and internal trust.

Third, a contraction of political Logos.

Aristotle reminded us that the city exists to allow human beings to deliberate about the common good. But deliberation presupposes that decision emerges from debate, not the reverse. When strategic decision precedes or bypasses national deliberation, debate becomes decorative. Politics ceases to be a shared rational space; it becomes peripheral management of a decision already taken elsewhere.

This is where political misery takes root.

Political theology, in Schmitt’s framework, rests on the transposition of theological concepts into the domain of the state. When an organization perceives itself as the bearer of a transcendent mission justifying the suspension of normality, it enters precisely this logic. The exception becomes justifiable in the name of a higher purpose.

But a pluralistic republic cannot be sustainably governed by a sacralized logic of exception. It rests on the primacy of common law and the unity of the decision-making center.

The question is not confessional. It is institutional.
Can a state coexist indefinitely with a parallel holder of strategic violence?
Can it rebuild its economy when its sovereign risk depends on a decision it does not fully control?
Can it restore citizens’ trust when sovereignty is fragmented?

The social and economic dependence of part of the population on parallel networks reinforces this configuration. This mechanism is not unique to Lebanon; it is universal. Where the state fails, other structures fill the void. But when those structures possess autonomous military capacity, they are no longer merely social — they become politico-strategic.

The problem, therefore, is not the existence of a strong political current. The problem is the existence of an armed center not integrated into the unity of state decision.

Weber and Schmitt converge here, despite their differences: sovereignty is not shared. It is not duplicated. It is not exercised in parallel.

A state cannot sustainably survive the coexistence of two effective holders of the ultimate decision.

Lebanon is today paying the price of this structural ambiguity: capital flight, massive emigration, periodic diplomatic isolation, repeated cycles of tension. No economic recovery plan can succeed without clarifying the sovereign question.

Restoring the political requires three simple principles:
1. Effective unification of the monopoly of legitimate violence.
2. Subordination of any military decision to a single institutional authority.
3. Primacy of rational debate over the logic of permanent exception.

These are not slogans. They are structural preconditions.

A country can survive temporary poverty. It can survive passing instability. It cannot survive unfinished sovereignty.

The question is no longer ideological. It is existential.

As long as Lebanon remains in a regime of latent exception, it will remain suspended between state and non-state, between normality and mobilization, between administrative management and strategic decision external to itself.

Weber would pose the question of monopoly.
Schmitt would pose the question of exception.
Aristotle would pose the question of the common good.

Lebanon must answer all three.

Without a unified monopoly, no state.
Without mastery of the exception, no sovereignty.
Without shared Logos, no city.

It is time to choose between fiction and coherence.

Bernard Raymond Jabre

لبنان: سيادة مُصادَرة ونظام استثناء دائم

مقال رأي

لبنان لا يعاني فقط من انهيار اقتصادي. بل يعاني من تناقض فلسفي جوهري: يدّعي أنه دولة، بينما يقبل بتعايش سلطة مسلّحة مستقلة قادرة عملياً على تقرير الحرب والسلم.

هذا التناقض ليس تقنياً، بل هو عقائدي.

عرّف ماكس فيبر الدولة الحديثة بأنها المؤسسة التي تحتكر بنجاح الاستخدام المشروع للعنف داخل إقليم معيّن. هذا الاحتكار ليس خياراً؛ إنه شرط وجود الدولة. من دونه قد توجد إدارة، لكن لا توجد سيادة.

والسيادة تعني وحدة القرار.

كارل شميت، في كتابه «اللاهوت السياسي»، اعتبر أن «السيد هو من يقرر في الحالة الاستثنائية». أي أن صاحب السلطة الحقيقي ليس من يدير الوضع الطبيعي، بل من يقرر عندما يُعلَّق النظام — عندما تفرض الاستثناء نفسها.

لنطبّق هذين المعيارين على لبنان.

من يحتكر فعلياً العنف المشروع؟
من يقرر عملياً الدخول في الاستثناء — أي الانتقال إلى المواجهة العسكرية؟

ما دامت هاتان المسألتان لا تحظيان بإجابة مؤسسية واحدة وغير قابلة للنزاع، فإن البلد يعيش في وهم دستوري.

نحن أمام ازدواجية سيادية. الدولة تدير الطبيعية الإدارية؛ فيما يحتفظ فاعل مسلّح مستقل بقدرة إطلاق الاستثناء الاستراتيجي. هذه الازدواجية غير مستقرة بنيوياً.

كان شميت سيقول إن الاستثناء يكشف حقيقة السلطة. فإذا كان القرار النهائي يفلت من يد الدولة، فإن السيادة الفعلية ليست حيث تضعها الدساتير.

هذه الحقيقة تفضي إلى ثلاث نتائج كبرى.

أولاً، هشاشة جيوسياسية مزمنة. بلد صغير في بيئة إقليمية قابلة للاشتعال لا يستطيع تحمّل نظام استثناء دائم أو شبه دائم. كل توتر خارجي يتحول إلى خطر اشتعال داخلي. لا يمكن للاقتصاد أن يزدهر تحت تهديد استراتيجي مستمر. المستثمرون لا يستبقون الخطاب؛ بل يستبقون المخاطر.

ثانياً، شلل مؤسساتي. عندما يتجزأ القرار، تتبدد المسؤولية. يمكن محاسبة الدولة من دون أن تمتلك كامل أدوات القرار. هذا الانفصال بين المسؤولية الشكلية والقرار الفعلي يقوّض المصداقية الدولية والثقة الداخلية.

ثالثاً، انكماش اللوغوس السياسي.

ذكّر أرسطو بأن المدينة وُجدت لكي يداول الناس في الخير العام. لكن المداولة تفترض أن ينبثق القرار من النقاش، لا أن يسبقه. عندما يسبق القرار الاستراتيجي المداولة الوطنية أو يتجاوزها، يصبح النقاش شكلياً. وتتوقف السياسة عن كونها فضاءً عقلانياً مشتركاً، لتتحول إلى إدارة هامشية لقرار اتُّخذ في مكان آخر.

هنا تتجذر البؤس السياسي.

اللاهوت السياسي عند شميت يقوم على نقل المفاهيم اللاهوتية إلى المجال الدولتي. وعندما ترى منظمة نفسها حاملةً لرسالة متعالية تبرر تعليق الوضع الطبيعي، فإنها تدخل في هذا المنطق تحديداً. يصبح الاستثناء قابلاً للتبرير باسم غاية أعلى.

لكن جمهورية تعددية لا يمكن أن تُحكم بصورة مستدامة بمنطق استثناء مُقدَّس. فهي تقوم على أولوية القانون العام وعلى وحدة مركز القرار.

المسألة ليست طائفية، بل مؤسساتية.
هل يمكن لدولة أن تتعايش إلى ما لا نهاية مع حامل موازٍ للعنف الاستراتيجي؟
هل تستطيع إعادة بناء اقتصادها فيما يرتبط خطرها السيادي بقرار لا تتحكم به بالكامل؟
هل يمكنها استعادة ثقة المواطنين فيما السيادة مجزأة؟

إن الاعتماد الاجتماعي والاقتصادي لشريحة من السكان على شبكات موازية يعزز هذا الواقع. وهذه الآلية ليست لبنانية حصراً؛ بل هي عامة. حيث تفشل الدولة، تملأ هياكل أخرى الفراغ. لكن عندما تمتلك تلك الهياكل قدرة عسكرية مستقلة، فإنها لا تعود اجتماعية فحسب، بل تصبح سياسية ـ استراتيجية.

المشكلة ليست وجود تيار سياسي قوي. المشكلة هي وجود مركز مسلّح غير مندمج في وحدة القرار الدولتي.

يلتقي فيبر وشميت هنا، رغم اختلافهما: السيادة لا تُقاسَم. لا تتضاعف. ولا تُمارَس بالتوازي.

لا يمكن لدولة أن تستمر بوجود حاملين فعليين للقرار النهائي.

لبنان يدفع اليوم ثمن هذا الغموض البنيوي: هروب الرساميل، هجرة جماعية، عزلة دبلوماسية دورية، دورات توتر متكررة. لا يمكن لأي خطة نهوض اقتصادي أن تنجح من دون حسم المسألة السيادية.

استعادة السياسة تقتضي ثلاثة مبادئ بسيطة:
1. توحيد فعلي لاحتكار العنف المشروع.
2. إخضاع أي قرار عسكري لسلطة مؤسساتية واحدة.
3. أولوية النقاش العقلاني على منطق الاستثناء الدائم.

ليست هذه شعارات، بل شروط بنيوية.

يمكن لبلد أن ينجو من فقر مؤقت. ويمكنه أن ينجو من اضطراب عابر. لكنه لا ينجو من سيادة غير مكتملة.

المسألة لم تعد أيديولوجية، بل وجودية.

ما دام لبنان يعيش في نظام استثناء كامن، سيبقى معلقاً بين دولة ولا دولة، بين طبيعية وتعبئة، بين إدارة إدارية وقرار استراتيجي خارج عنه.

كان فيبر سيسأل عن الاحتكار.
كان شميت سيسأل عن الاستثناء.
وكان أرسطو سيسأل عن الخير العام.

على لبنان أن يجيب عن الثلاثة.

من دون احتكار موحّد، لا دولة.
من دون ضبط الاستثناء، لا سيادة.
من دون لوغوس مشترك، لا مدينة.

لقد حان وقت الاختيار بين الوهم والاتساق.

برنار ريمون جبر

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Bernard Raymond Jabre
Bernard Raymond Jabre
Bernard Raymond Jabre, Etudes scolaires à Jamhour puis à l’Ecole Gerson à Paris, continua ses études d’économie et de gestion licence et maitrise à Paris -Dauphine où il se spécialise dans le Master « Marchés Financiers Internationaux et Gestion des Risques » de l’Université de Paris - Dauphine 1989. Par la suite , Il se spécialise dans la gestion des risques des dérivés des marchés actions notamment dans les obligations convertibles en actions et le marché des options chez Morgan Stanley Londres 1988 , et à la société de Bourse Fauchier- Magnan - Paris 1989 à 1991, puis il revint au Liban en 1992 pour aider à reconstruire l’affaire familiale la Brasserie Almaza qu’il dirigea 11 ans , puis il fonda en 2003 une société de gestion Aleph Asset Management dont il est actionnaire à 100% analyste et gérant de portefeuille , de trésorerie et de risques financiers internationaux jusqu’à nos jours.

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