Le Liban entre en 2026 avec une situation alimentaire qui s’est légèrement stabilisée, mais qui reste marquée par une vulnérabilité extrême. Selon l’analyse la plus récente du Cadre intégré de classification de la sécurité alimentaire (IPC), publiée fin décembre 2025 et mise en lumière par les agences onusiennes le 19 janvier 2026, près de 874 000 personnes, soit environ 17 % de la population analysée, font face à une insécurité alimentaire aiguë entre novembre 2025 et mars 2026. Cette évaluation, qui couvre plus de 99 % des résidents du pays, inclut pour la première fois les arrivants récents de Syrie suite à la chute du régime de Bachar al-Assad en décembre 2024, ajoutant une pression supplémentaire sur des ressources déjà épuisées.
Parmi ces 874 000 individus, 22 000 se trouvent en phase 4 de l’IPC, qualifiée d’urgence, où les lacunes alimentaires sont importantes et les niveaux de malnutrition aiguë élevés, frôlant les seuils d’une famine localisée. Les 851 000 autres sont en phase 3, dite de crise, où les ménages peinent à couvrir leurs besoins essentiels sans recourir à des stratégies d’adaptation destructrices, comme la vente d’actifs productifs ou la réduction des repas. Cette stabilisation relative, comparée à la première moitié de 2025, résulte d’une combinaison de facteurs : le cessez-le-feu de novembre 2024 qui a permis des retours massifs de déplacés et restauré l’accès aux marchés, une stabilité du taux de change, des opportunités de revenus saisonniers, des envois de fonds et une aide humanitaire persistante malgré des coupes budgétaires.
Cependant, cette amélioration masque une fragilité profonde. De nombreux ménages libanais, ainsi que les communautés de réfugiés syriens, palestiniens et les nouveaux arrivants de Syrie, vivent au bord du précipice. « Derrière ces chiffres se trouvent des familles qui ne sont qu’à un choc près de retomber dans une insécurité alimentaire aiguë », a déclaré Anne Valand, représentante du Programme alimentaire mondial (PAM) au Liban, insistant sur l’importance d’une aide alimentaire prévisible pour prévenir une détérioration rapide. Le risque de famine, bien que non généralisé à l’échelle nationale, plane particulièrement sur les zones les plus touchées, où les destructions liées au conflit récent avec Israël exacerbent les faiblesses structurelles de l’économie libanaise.
La crise économique qui frappe le Liban depuis 2019 a plongé le pays dans une spirale de dévaluation monétaire, d’inflation galopante et de chômage massif. La livre libanaise a perdu plus de 95 % de sa valeur face au dollar, rendant les importations alimentaires – qui représentent 80 % des besoins du pays – inabordables pour une large partie de la population. Les subventions sur les produits de base, autrefois un filet de sécurité, ont été progressivement levées, exposant les ménages modestes à des hausses de prix vertigineuses. À cela s’ajoutent les effets cumulés de la pandémie de Covid-19, qui a paralysé les secteurs du tourisme et des services, et les explosions du port de Beyrouth en août 2020, qui ont détruit des silos à grains essentiels et perturbé les chaînes d’approvisionnement.
Des poches de vulnérabilité tenaces dans un pays fracturé
Les disparités régionales accentuent le risque de famine localisée. Dans les gouvernorats de Baalbek-Hermel et d’Akkar, au nord et à l’est, les taux d’insécurité alimentaire aiguë dépassent souvent les 20 %, affectant particulièrement les communautés rurales dépendantes de l’agriculture de subsistance. Baalbek-Hermel, bastion chiite influencé par le Hezbollah, cumule les effets d’une pauvreté endémique, d’un accès limité aux services publics et d’une afflux récent de réfugiés syriens fuyant l’instabilité post-Assad. À Akkar, majoritairement sunnite, les ménages agricoles peinent avec des sols appauvris et un manque d’infrastructures d’irrigation, aggravés par des hivers rigoureux qui limitent les cultures hivernales.
Plus au centre, dans Baabda et Zahlé, les zones urbaines et périurbaines absorbent les déplacés internes du sud, augmentant la pression sur les marchés locaux. Baabda, qui englobe des banlieues de Beyrouth, voit ses ressources alimentaires diluées par l’arrivée de familles ayant fui les bombardements de 2024. Zahlé, dans la Békaa, accueille traditionnellement des réfugiés syriens depuis 2011, mais l’ajout de milliers de nouveaux arrivants depuis décembre 2024 – estimés à plus de 50 000 selon les évaluations onusiennes – surcharge les systèmes de distribution d’aide. Ces nouveaux flux migratoires, composés en grande partie de civils fuyant les règlements de comptes post-régime en Syrie, incluent des familles vulnérables sans réseaux de soutien au Liban, accentuant les risques nutritionnels pour les enfants et les femmes enceintes.
Au sud, les districts de Saïda, Bent Jbeil, Marjayoun, Nabatieh et Tyr portent les stigmates du conflit récent. Ces régions, dominées par des communautés chiites et sous influence du Hezbollah, ont subi des destructions massives lors de l’escalade frontalière. Saïda, port côtier, voit ses pêcheries affectées par la pollution marine liée aux bombardements, tandis que Bent Jbeil et Marjayoun, proches de la ligne bleue, restent parsemés de terres agricoles minées ou endommagées par les incendies provoqués par les frappes. Nabatieh et Tyr, hubs économiques du sud, luttent avec des marchés locaux désorganisés et des routes coupées, rendant l’acheminement de denrées périlleuses.
Les communautés de réfugiés sont particulièrement exposées. Les Palestiniens, concentrés dans des camps comme ceux de Saïda ou de Tyr, dépendent presque entièrement de l’aide de l’UNRWA, dont les financements ont été réduits en 2025 suite à des controverses internationales. Les Syriens, plus de 800 000 enregistrés mais probablement plus en comptant les irréguliers, font face à une discrimination accrue dans l’accès à l’emploi, limitant leurs revenus pour l’achat de nourriture. Les nouveaux arrivants de Syrie, souvent sans statut légal, s’ajoutent à cette précarité, avec des cas rapportés de malnutrition aiguë chez les enfants dès leur arrivée.
Le poids écrasant du conflit frontalier
L’ombre du conflit avec Israël continue de planer sur la sécurité alimentaire du Liban. Tout a commencé avec l’attaque du Hamas contre Israël le 7 octobre 2023, qui a entraîné une riposte israélienne à Gaza et des échanges de tirs à la frontière libanaise. Le Hezbollah, milice chiite intégrée au paysage politique libanais avec des sièges au parlement, a ouvert un front de soutien, menant à une escalade progressive. Des tirs de roquettes et des frappes aériennes quotidiennes ont forcé des évacuations massives au sud du Litani, déplaçant plus de 100 000 personnes vers le nord et Beyrouth.
L’invasion terrestre israélienne à l’automne 2024 a marqué un tournant, avec des opérations ciblant les infrastructures du Hezbollah dans les villages frontaliers comme Khiam, Bint Jbeil et Aïta al-Chaab. Des quartiers entiers ont été rasés, des routes détruites et des champs agricoles incendiés par des munitions au phosphore blanc, dont l’usage a été documenté par des observateurs internationaux. Le cessez-le-feu négocié en novembre 2024, sous égide onusienne, a permis un retrait partiel des forces israéliennes début 2025, mais les tensions persistent avec des incidents sporadiques le long de la ligne bleue.
Plus d’un an après, les séquelles sont palpables. Les destructions d’infrastructures – ponts, routes, systèmes d’irrigation – entravent la reprise économique. Dans le sud rural, des milliers d’hectares de terres arables restent inutilisables en raison de munitions non explosées, posant un risque mortel aux agriculteurs. La reconstruction avance au ralenti, freinée par la paralysie politique libanaise et le manque de fonds internationaux. Les déplacements internes persistent, avec environ 50 000 personnes encore hébergées dans des abris temporaires à Beyrouth ou dans la Békaa, où elles dépendent d’une aide alimentaire sporadique.
Ce contexte sécuritaire alimente directement l’insécurité alimentaire. Les zones frontalières, autrefois productrices d’olives, de tabac et de fruits, voient leur production chuter de 40 % en moyenne depuis 2024. Les familles déplacées, souvent issues de milieux agricoles, ont perdu leurs moyens de subsistance, se retrouvant dans des environnements urbains où les emplois informels ne suffisent pas à couvrir les besoins caloriques minimaux. Les enfants, particulièrement vulnérables, montrent des signes de retard de croissance, avec des taux de malnutrition aiguë atteignant 10 % dans certains camps de déplacés.
Une dégradation anticipée dès le printemps
Les projections de l’IPC pour la période d’avril à juillet 2026 sont alarmantes, avec une augmentation prévue à 961 000 personnes en insécurité alimentaire aiguë, soit près de 18 % de la population analysée. Cette hausse de 10 % s’explique par plusieurs facteurs convergents. D’abord, la réduction attendue de l’aide humanitaire : les financements internationaux, déjà en baisse en 2025, pourraient chuter davantage en raison de priorités concurrentes comme les crises en Ukraine ou en Afrique subsaharienne. Le PAM, qui assiste actuellement 1,5 million de personnes au Liban, anticipe des coupes affectant les rations alimentaires.
Ensuite, l’augmentation du coût de la vie persiste malgré une inflation modérée à 50 % en 2025. Les prix des denrées de base – pain, riz, huile – ont doublé depuis 2023, tandis que les salaires moyens stagnent autour de 200 dollars par mois pour les emplois formels. Les ménages à faible revenu, représentant 60 % de la population, consacrent plus de 70 % de leurs dépenses à l’alimentation, laissant peu de marge pour la santé ou l’éducation. Les retards dans la réhabilitation des infrastructures, comme les routes du sud endommagées, compliquent l’importation et la distribution, créant des pénuries localisées.
La faiblesse des revenus s’aggrave avec un chômage officiel à 30 %, mais probablement plus élevé dans les zones rurales. Les envois de fonds de la diaspora, pilier de l’économie libanaise estimés à 7 milliards de dollars en 2025, pourraient ralentir si la conjoncture mondiale se durcit. Enfin, les effets climatiques jouent un rôle : la saison 2024-2025 a été marquée par une sécheresse exceptionnelle, réduisant la disponibilité en eau pour l’irrigation et compromettant les récoltes de céréales et de légumes.
Ces projections soulignent le risque d’une bascule vers des niveaux de famine dans les poches les plus vulnérables, comme les camps de réfugiés ou les villages frontaliers. Sans intervention accrue, des milliers pourraient glisser en phase 4, avec des conséquences irréversibles sur la santé publique.
L’agriculture libanaise en quête de résilience
Le secteur agricole, qui emploie 20 % de la main-d’œuvre et contribue à 5 % du PIB, est au cœur des défis alimentaires. Dans l’ouest et le sud, les systèmes d’irrigation ont été endommagés par les conflits, avec des canaux obstrués et des pompes détruites. L’état des routes complique le transport des produits vers les marchés urbains, augmentant les pertes post-récolte à 30 %. Les installations de stockage, souvent vétustes, souffrent de coupures d’électricité chroniques, favorisant la moisissure et les infestations.
La hausse des coûts des intrants – engrais, semences, carburant – a triplé depuis 2023, rendant la production non viable pour les petits exploitants. La saison sèche de 2024-2025 a exacerbé ces problèmes, avec des précipitations inférieures de 40 % à la moyenne, asséchant les rivières comme le Litani et réduisant les rendements en blé et en légumes de 25 %. « Si les tendances montrent une légère amélioration de 4 % par rapport au cycle précédent, 17 000 ménages agricoles restent confrontés à l’insécurité alimentaire », a indiqué Nora Ourabah Haddad, représentante de l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO) au Liban, soulignant que les petits exploitants sont les plus touchés.
Dans la Békaa, grenier à blé du pays, les fermiers luttent contre l’érosion des sols et la salinisation due à une surexploitation des nappes phréatiques. Au nord, dans Akkar, les cultures de pommes de terre et de tomates subissent des invasions de parasites, amplifiées par le manque de pesticides abordables. Au sud, les oliveraies – source de revenus pour 100 000 familles – ont été ravagées par les incendies de 2024, avec une perte estimée à 50 000 tonnes d’huile d’olive. La pêche côtière, à Saïda et Tyr, est affectée par la contamination marine, réduisant les captures de 35 %.
Les efforts de relance se heurtent à des obstacles structurels. Le gouvernement, sous la direction du premier ministre Nawaf Salam depuis février 2025, a lancé des initiatives pour moderniser l’agriculture, comme des subventions ciblées pour les semences résistantes à la sécheresse. Mais la corruption persistante et les divisions confessionnelles – avec des influences sunnites au nord, chiites au sud – compliquent la mise en œuvre. Les partenariats avec la FAO visent à restaurer 10 000 hectares de terres endommagées en 2026, mais les fonds manquent.
Réactions officielles face à une menace latente
Le ministre libanais de l’agriculture, Nizar Hani, a réagi à l’analyse IPC en soulignant la nécessité d’accélérer les efforts. « Les conclusions démontrent l’ampleur des défis qui subsistent pour la sécurité alimentaire au Liban, malgré les indicateurs positifs enregistrés au cours de l’année écoulée », a-t-il déclaré, appelant à une relance de la production agricole, à la protection des ressources naturelles et au soutien aux communautés rurales pour réduire la dépendance à l’aide. Sous son mandat, des mesures ont été prises, comme la signature d’accords avec la FAO pour renforcer la gouvernance agricole et restaurer les liens commerciaux avec les pays du Golfe via le transport terrestre.
Ces déclarations interviennent alors que le cabinet Salam navigue dans un paysage politique fragmenté, avec des coalitions influencées par les dynamiques confessionnelles. Les ministres, issus de divers blocs – chiites pour l’agriculture et l’énergie, sunnites pour les finances – doivent composer avec les pressions régionales, notamment l’influence iranienne sur le Hezbollah et les soutiens arabes au gouvernement. Les implications immédiates de l’analyse IPC se font sentir dans les négociations pour des prêts du FMI, conditionnés à des réformes économiques qui pourraient affecter les subventions restantes sur l’énergie, impactant indirectement les coûts agricoles.
Dans les zones touchées, les autorités locales rapportent une augmentation des cas de malnutrition infantile, avec des hôpitaux comme ceux de Baalbek signalant une hausse de 15 % des admissions pour kwashiorkor et marasme depuis mi-2025. Les programmes d’aide, comme les distributions de paniers alimentaires par le PAM, couvrent actuellement 700 000 bénéficiaires, mais les stocks s’amenuisent avec la fin des saisons de récolte. Les nouveaux arrivants syriens, souvent installés dans des camps informels près de la frontière, reçoivent une assistance minimale, exposant leurs enfants à des risques accrus de maladies liées à la sous-nutrition.
Les dynamiques géopolitiques régionales ajoutent à la complexité. La chute d’Assad a stabilisé temporairement la frontière syro-libanaise, mais les flux de retours inverses – des Libanais rentrant de Syrie – compliquent les allocations d’aide. Les relations avec Israël restent tendues, avec des violations sporadiques du cessez-le-feu affectant les patrouilles de la FINUL, qui surveillent la zone depuis la résolution 1701 de 2006. Ces incidents, comme une incursion signalée près de Marjayoun en janvier 2026, perturbent les efforts de déminage agricole, prolongeant l’insécurité dans les champs.
Au niveau international, l’ONU coordonne une réponse multisectorielle, avec des appels à fonds pour 2026 estimés à 2,5 milliards de dollars, dont 40 % pour la sécurité alimentaire. Les porte-parole onusiens insistent sur l’intégration des nouveaux réfugiés syriens dans les programmes existants, évitant ainsi une concurrence destructrice pour les ressources limitées.



