dimanche, janvier 18, 2026

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Liban, urbanisation incontrôlée et habitat informel

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Un phénomène massif et hors de contrôle

L’urbanisation informelle s’est imposée comme l’un des symptômes les plus visibles de la crise libanaise. Depuis 2019, plus de 30 000 constructions ont été recensées sans permis à travers le pays, dont plus de la moitié dans la banlieue sud de Beyrouth et à Tripoli. Ces chiffres traduisent l’effondrement des mécanismes de régulation publique et l’incapacité de l’État à encadrer l’usage du sol. Les zones les plus touchées, comme Bourj el-Barajneh, Hay el-Sellom et Chiyah, connaissent une densité moyenne de 1 200 habitants par kilomètre carré, bien au-delà des seuils prévus par les plans d’urbanisme encore en vigueur avant la crise. Dans ces quartiers, environ 60 % des nouvelles habitations ont été construites sans autorisation municipale ni conformité technique. À Tripoli, les faubourgs de Bab el-Tebbaneh et Abou Samra concentrent plus de 10 000 unités de logement édifiées après 2020, souvent sur des terrains non viabilisés. Le phénomène dépasse la simple illégalité : il révèle une déstructuration complète du modèle urbain. Les rues se rétrécissent, les réseaux d’eau et d’électricité sont saturés, et les équipements collectifs n’évoluent plus depuis plusieurs années. Cette prolifération anarchique traduit à la fois la misère des ménages, la spéculation foncière et la défaillance des autorités locales.

Une réponse sociale à la crise du logement

La crise économique a rendu inaccessible l’achat ou la location d’un logement régulier. Entre 2020 et 2025, le prix moyen du mètre carré à Beyrouth a doublé, passant de 1 200 à 2 400 dollars sur le marché formel, tandis que les salaires, payés en livres libanaises, ont perdu plus de 90 % de leur valeur réelle. Face à cet écart, l’autoconstruction est devenue la seule alternative. Les matériaux sont achetés au marché noir, souvent recyclés ou de faible qualité. Les familles s’installent sur des terrains municipaux ou agricoles, sans permis ni assurance, dans des immeubles montés en quelques semaines. Près de 40 % des bâtiments construits après 2020 ne sont pas enregistrés au cadastre. L’administration, confrontée à des effectifs réduits et à un budget amputé de 60 %, ne parvient plus à suivre l’évolution du bâti. Dans la banlieue sud, la mairie de Ghobeiry estime à 15 000 le nombre de logements non raccordés légalement aux réseaux d’eau et d’électricité. Le coût moyen du branchement informel dépasse 200 dollars, une somme importante pour des ménages vivant avec un revenu mensuel inférieur à 150 dollars. Les associations locales constatent que l’urbanisation informelle ne relève plus de la marginalité mais d’un mode de vie imposé par la pauvreté.

L’impuissance des institutions municipales

Les municipalités reconnaissent leur incapacité à freiner cette expansion. Le budget de la municipalité de Beyrouth a diminué de 35 % en deux ans, conséquence directe de la baisse des recettes fiscales et des transferts publics. Les inspections de chantiers sont devenues rares, faute de personnel et de moyens logistiques. Les services techniques disposent de moins de dix ingénieurs pour contrôler plus de 3 000 chantiers en activité. Les autorités locales se retrouvent piégées entre deux contraintes : la nécessité d’imposer la loi et la crainte d’une explosion sociale. Fermer un chantier illégal reviendrait à expulser des familles qui n’ont aucune alternative. Dans les quartiers populaires, les habitants opposent une résistance passive, appuyée par des réseaux communautaires qui garantissent leur protection. Le résultat est une cohabitation forcée entre légalité et survie. Les responsables municipaux reconnaissent qu’ils tolèrent certaines constructions pour éviter des affrontements directs. Cette tolérance s’étend parfois à la délivrance officieuse de certificats de raccordement, en contradiction avec la loi. L’État central, affaibli par les divisions politiques, ne fournit plus de cadre cohérent à l’action urbaine. Le ministère des Travaux publics fonctionne avec un budget d’urgence couvrant à peine 30 % de ses besoins opérationnels.

Les risques structurels et sanitaires

Les ingénieurs alertent sur les conséquences de cette urbanisation désordonnée. La majorité des bâtiments construits depuis 2020 ne respectent pas les normes antisismiques. Le Liban se situe pourtant sur la faille de Yammouneh, active et susceptible de provoquer des séismes destructeurs. L’absence de fondations solides et l’usage de béton non calibré rendent ces immeubles vulnérables. Les effondrements partiels se multiplient : 25 incidents recensés depuis janvier 2024, causant plusieurs blessés et au moins huit décès. À cela s’ajoute le risque d’incendie lié aux branchements électriques sauvages. Dans certains immeubles, un seul compteur alimente plusieurs étages, avec des câbles apparents. Le service des pompiers indique qu’il ne peut plus accéder à plusieurs ruelles de moins de deux mètres de large, ce qui retarde les interventions. Les risques sanitaires s’ajoutent aux dangers physiques. Les égouts improvisés, souvent raccordés aux réseaux pluviaux, provoquent des fuites d’eaux usées. Dans les zones de Choueifat et de Dahieh, des analyses indépendantes montrent des niveaux de contamination bactériologique supérieurs aux normes admises. Ces conditions accentuent la propagation des maladies respiratoires et gastro-intestinales, particulièrement chez les enfants.

Un marché parallèle et une économie grise

L’urbanisation informelle a généré un marché parallèle structuré. Les promoteurs non déclarés achètent ou louent des terrains périphériques, souvent en litige, pour y construire des immeubles qu’ils vendent sans documents officiels. Les prix de ces logements informels ont augmenté de 25 % entre 2022 et 2025, selon les estimations des chambres de commerce locales. Les transactions se font en espèces, sans enregistrement notarial. Les taxes foncières échappent à l’État, aggravant la crise budgétaire. Cette économie grise profite aussi à certains acteurs politiques locaux, qui contrôlent les réseaux d’alimentation en eau et en électricité. Des générateurs privés assurent une distribution payante, avec des abonnements mensuels de 25 à 40 dollars, selon la consommation. Les habitants paient donc plus cher pour des services de moindre qualité. Les collectes de déchets, irrégulières, s’interrompent parfois plusieurs semaines. Les montagnes d’ordures s’accumulent dans les zones denses, aggravant la pollution et attirant des nuisibles. Cette informalité se double d’une informalisation des rapports sociaux : les contrats de location se concluent verbalement, sans garantie, laissant les locataires sans protection.

Le plan de régularisation : entre pragmatisme et controverse

Face à cette impasse, les autorités préparent un plan national de régularisation. L’objectif est d’intégrer progressivement les constructions existantes au cadre légal sans encourager la poursuite des infractions. Le projet prévoit une procédure en deux étapes : une déclaration volontaire auprès des municipalités, suivie d’un contrôle technique. Les immeubles conformes aux critères minimaux de sécurité pourraient obtenir un permis rétroactif moyennant une taxe de 5 % de la valeur estimée du bien. Ce mécanisme permettrait à l’État de récupérer des recettes tout en améliorant la sécurité des habitants. Les bâtiments jugés dangereux seraient, eux, soumis à des démolitions partielles ou à des travaux correctifs obligatoires. Les municipalités se verraient confier la supervision du processus, tandis que le ministère des Travaux publics assurerait la coordination. Toutefois, de nombreuses voix s’élèvent contre cette mesure. Les urbanistes craignent une légitimation du désordre. Certains maires estiment que la régularisation, en l’absence d’un cadastre fiable, ne fera qu’encourager de nouvelles violations. Les promoteurs informels espèrent au contraire en tirer bénéfice en blanchissant leurs investissements. Le projet pourrait ainsi renforcer les clientélismes locaux au lieu de restaurer la légalité.

Les enjeux politiques et territoriaux

L’urbanisation illégale n’est pas répartie de manière uniforme : elle se concentre dans des zones à forte densité confessionnelle, où les autorités locales exercent un contrôle partiel. Cette géographie urbaine reflète les équilibres politiques du pays. Dans la banlieue sud, l’expansion informelle suit les axes de développement communautaire, souvent accompagnés d’infrastructures religieuses ou caritatives. À Tripoli, les quartiers illégaux s’étendent autour des zones de pauvreté historique, alimentées par l’exode rural. Ces dynamiques redessinent la carte sociale du Liban. Les frontières entre territoires légaux et informels deviennent politiques autant qu’urbaines. Les acteurs communautaires y voient un moyen d’ancrer leur influence, en fournissant des services que l’État ne garantit plus. Les habitants, en retour, développent une loyauté fonctionnelle envers ces structures parallèles. Ce glissement du pouvoir local vers des réseaux non étatiques accentue la fragmentation du pays.

Une menace durable pour la cohésion urbaine

L’urbanisation incontrôlée fragilise la cohésion nationale. Les villes perdent leur capacité d’intégration, remplacée par une logique de survie locale. Les services publics, déjà affaiblis, se retrouvent surchargés. La régularisation à venir, si elle se limite à un ajustement administratif, risque de normaliser le désordre plutôt que de le corriger. Les urbanistes appellent à une approche combinée : démolition des structures dangereuses, relogement encadré et création de logements sociaux à faible coût. Mais ces mesures nécessitent des ressources financières et une stabilité politique absentes pour l’instant. Le Liban vit aujourd’hui les conséquences d’un urbanisme sans État : un paysage fragmenté, inégalitaire, où la ville n’est plus un projet collectif mais une juxtaposition de territoires d’urgence.

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Newsdesk Libnanews
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