Un Premier ministre encerclé par ses adversaires
Depuis sa prise de fonction, Nawaf Salam a vu ses marges de manœuvre considérablement réduites. Initialement perçu comme une figure de rupture, favorable à une réforme en profondeur de l’État et à une restauration des institutions sur des bases éthiques et fonctionnelles, le chef du gouvernement s’est heurté à une série de blocages. Son isolement politique, devenu manifeste, s’exprime à la fois dans son incapacité à imposer une restructuration du secteur bancaire, dans la nomination imposée de Karim Souaid à la Banque du Liban, et dans le refus de plusieurs composantes gouvernementales d’adhérer à son projet de réforme judiciaire.
Ce triptyque d’échecs révèle l’ancrage du pouvoir bancaire et d’une partie de la présidence dans les rouages de l’État. Nawaf Salam a tenté d’opposer à ces forces une logique réformiste, mais ses tentatives se sont heurtées à un mur de résistance. Le parti des banques, appuyé par un réseau parlementaire influent, a réussi à bloquer toute tentative d’audit indépendant des institutions financières, empêchant ainsi toute restructuration du secteur. Le rapport de force n’a pas joué en faveur du chef du gouvernement, isolé dans ses prises de position, souvent privé de relais dans les hautes sphères décisionnelles.
La nomination de Karim Souaid : l’acte fondateur de l’isolement
La désignation de Karim Souaid à la tête de la Banque centrale a scellé une défaite politique majeure pour Nawaf Salam. Ce choix, soutenu par les milieux financiers et certaines franges de l’administration présidentielle, s’est imposé malgré les objections du Premier ministre. Celui-ci, favorable à une nomination de rupture, n’a pu infléchir le cours des événements. Cette incapacité à peser dans une décision aussi stratégique a provoqué une onde de choc dans l’appareil exécutif. Elle a aussi révélé une fracture entre le chef du gouvernement et une partie du système politico-financier.
Cette séquence, à forte charge symbolique, a contribué à affaiblir la position de Nawaf Salam dans les négociations internes. Elle a démontré sa faiblesse face à un front bancaire structuré, allié à des éléments du pouvoir présidentiel. La logique du compromis forcé l’a privé d’un espace autonome d’action. Elle l’a contraint à reconfigurer sa stratégie politique.
Une restructuration bancaire enterrée
La restructuration du secteur bancaire, l’un des piliers du programme de Nawaf Salam, a été systématiquement vidée de sa substance. Le projet d’audit, les scénarios de recapitalisation différenciée, les mécanismes de compensation des déposants et les voies de sanction contre les dirigeants des établissements en faillite ont tous été écartés ou retardés indéfiniment. Ce processus de neutralisation a pour origine une coalition informelle de décideurs économiques et de relais politiques influents. Il traduit la force d’inertie d’un système bancaire intégré au cœur des structures de pouvoir.
Cet échec compromet aussi les chances du Liban de signer un accord définitif avec le FMI. Car sans restructuration claire, sans gouvernance transparente, aucune aide significative ne peut être débloquée. Nawaf Salam, bien que conscient de cette impasse, n’a pu rompre l’encerclement. Il a dû admettre, au fil des mois, que l’appareil décisionnel échappe à sa maîtrise, et que toute réforme frontale est aujourd’hui illusoire.
L’aide internationale comme priorité vitale
Face à cette situation, le Premier ministre a opéré un basculement stratégique : il privilégie désormais le pragmatisme, même au prix de compromis politiques majeurs. Sa priorité est désormais le déblocage de l’aide internationale, dernier levier susceptible d’éviter une crise de liquidité massive qui menace d’éclater d’ici moins d’un an. Cette échéance, redoutée par les milieux économiques et les institutions de Bretton Woods, marquerait l’entrée du Liban dans une phase finale de son effondrement économique.
Selon les projections les plus pessimistes, sans soutien extérieur, les réserves de change résiduelles ne permettront plus d’assurer l’importation de produits essentiels, ni de stabiliser la monnaie. Cette échéance constitue une ligne rouge pour le Premier ministre. Conscient qu’il ne pourra franchir cet obstacle seul, il a décidé d’élargir ses alliances. Il s’agit de créer une base politique minimale capable d’approuver les mesures attendues par les bailleurs internationaux, même si cela implique des concessions avec ses anciens adversaires.
Le Hezbollah et Amal en quête de repositionnement
C’est dans cette optique que Nawaf Salam a initié un rapprochement avec les partis chiites. Cette démarche, si elle surprend certains de ses alliés initiaux, répond à une réalité nouvelle : le Hezbollah et le mouvement Amal cherchent eux aussi à sortir d’une forme d’isolement. Leur alliance traditionnelle avec le Courant patriotique libre s’est distendue. Depuis la fin du mandat de Michel Aoun, les désaccords se sont accumulés, et la coordination stratégique s’est affaiblie.
De plus, le conflit récent avec Israël a affecté la posture du Hezbollah. Sur le terrain, les conséquences militaires et humanitaires ont suscité des critiques, y compris au sein de la base chiite. Sur le plan politique, le mouvement a été contraint à une forme de repli tactique. Dans ce contexte, le retour à une présence active dans la sphère gouvernementale devient un objectif prioritaire. Pour cela, un dialogue avec le chef du gouvernement est nécessaire.
Une convergence d’intérêts dictée par l’urgence
Le rapprochement entre Nawaf Salam et les partis chiites n’est donc pas idéologique. Il répond à une convergence de contraintes. D’un côté, le Premier ministre a besoin d’un appui politique pour faire passer les premières mesures exigées par les bailleurs internationaux. De l’autre, le Hezbollah et Amal veulent éviter une marginalisation prolongée et souhaitent se réinsérer dans la mécanique gouvernementale pour défendre leurs positions.
La rencontre entre Nawaf Salam et le président du Parlement a permis d’amorcer cette dynamique. Elle s’est déroulée dans un climat de réalisme, marqué par la reconnaissance mutuelle de l’impasse politique. Les échanges se sont orientés vers une répartition technique des responsabilités, un accord de coopération sur des dossiers précis (énergie, transports, aides sociales), et un gel temporaire des différends sur les sujets sensibles.
Les limites d’un pacte fragile
Malgré cette entente, les lignes de fracture restent nombreuses. Nawaf Salam n’a pas renoncé à sa volonté de réformer la justice, d’accroître la transparence et de rationaliser les finances publiques. En face, les partis chiites défendent des mécanismes de contrôle institutionnel qui leur garantissent une influence durable. La réforme judiciaire reste bloquée, les nominations sont suspendues, et les arbitrages se font encore dans l’informalité.
Le Premier ministre avance donc sur une ligne étroite. Il tente de sauver ce qui peut l’être : relancer quelques mesures, satisfaire les exigences du FMI, éviter l’implosion budgétaire. Il sacrifie certains objectifs initiaux, tout en gardant la main sur les dossiers qu’il juge prioritaires. Cette posture est risquée, mais c’est la seule lui permettant de rester à la tête d’un gouvernement encore capable d’agir.


