Depuis la fin de 2025, la Banque du Liban affiche une augmentation spectaculaire de la valeur de ses réserves en or. À 40,4 milliards de dollars à la clôture de l’année, elles représentent désormais plus de trois fois le montant des liquidités disponibles en devises étrangères de l’institution. Une progression de 190,4 % en six ans, selon les données publiées. Ce chiffre suscite un regain d’intérêt pour ce qui fut longtemps considéré comme l’ultime garantie de stabilité financière du pays. Mais cette richesse apparente repose-t-elle sur une réalité monétaire exploitable ou n’est-elle qu’un mirage comptable, entretenu pour rassurer les marchés et les déposants ? Analyse détaillée d’un actif devenu aussi stratégique que symbolique.
Un stock d’or historique… mais juridiquement intouchable
Le Liban détient l’un des stocks d’or les plus élevés de la région, avec environ 286 tonnes, stockées principalement à la Federal Reserve Bank de New York et à la Banque d’Angleterre, selon les informations disponibles. Ces réserves ont été constituées au fil des décennies, principalement entre les années 1950 et 1970, à une époque où le Liban était considéré comme un centre bancaire régional de premier plan.
Depuis la fin de la guerre civile, cet or est resté intouché. Une loi adoptée en 1986 interdit explicitement toute vente ou hypothèque des réserves d’or sans une autorisation préalable du Parlement. Cette disposition a longtemps été interprétée comme une protection contre l’usage abusif des réserves stratégiques, notamment en période de crise politique ou financière. Elle reste, à ce jour, en vigueur et constitue un verrou institutionnel puissant.
Or, dans le contexte actuel de crise économique et monétaire prolongée, cette règle est de plus en plus contestée, y compris au sein de l’exécutif. En décembre 2025, le gouverneur de la Banque du Liban, Karim Souaid, a laissé entendre que la question de l’utilisation partielle de ces réserves pourrait être posée dans le cadre d’un plan global de restructuration financière. « Les réserves d’or sont un actif national qui pourrait, à terme, contribuer à reconstituer les avoirs des déposants, dans le respect des procédures légales », a-t-il déclaré, sans pour autant proposer de mesure concrète.
Une valorisation record liée aux marchés internationaux
Si les réserves d’or libanaises ont vu leur valeur multipliée par près de trois en six ans, ce n’est pas en raison d’un changement de volume, mais bien d’une revalorisation comptable. Le cours de l’or sur les marchés internationaux a grimpé de manière continue depuis 2020, en réaction aux politiques monétaires expansionnistes, à l’inflation mondiale et aux incertitudes géopolitiques.
En janvier 2020, l’once d’or se négociait autour de 1 550 dollars. En janvier 2026, elle a franchi la barre symbolique des 2 300 dollars. Cette progression de plus de 48 % en six ans explique en grande partie la hausse de la valorisation des actifs en or détenus par la Banque du Liban. Mais cette augmentation, purement comptable, n’a pas généré un centime de liquidités pour l’État libanais ou les banques commerciales. Elle ne constitue donc pas, en soi, une solution à la crise.
De plus, l’usage de la valorisation comptable pour équilibrer partiellement les bilans soulève des questions. Plusieurs experts en finance publique, comme l’ancien président de l’Ordre des experts-comptables, rappellent que « la valorisation de l’or ne peut en aucun cas se substituer à des actifs liquides » et que « la communication actuelle entretient une confusion entre richesse théorique et capacité d’action réelle ».
Une illusion d’abondance dans un contexte de pénurie extrême
L’or de la Banque du Liban contraste fortement avec la réalité financière du pays. Les réserves de change nettes en devises étrangères s’élèvent à 10,96 milliards de dollars à fin décembre 2025, soit l’équivalent de moins de trois mois d’importations, selon les chiffres de Lebanon This Week. Pire, une grande partie de ces fonds est engagée ou indisponible, notamment en raison des règlements passés avec les organismes publics et des paiements obligatoires au service de la dette.
Face à cette situation, plusieurs observateurs estiment que l’or est mis en avant pour compenser psychologiquement la faillite technique de l’État. « C’est un actif dormeur que les autorités utilisent comme écran de fumée pour éviter de parler de l’insolvabilité du système bancaire », résume un économiste du centre de recherche de la LAU.
Le paradoxe est d’autant plus frappant que, dans le même temps, les déposants continuent de subir des restrictions sévères sur leurs comptes. En moyenne, un déposant libanais ne peut retirer que 300 dollars en espèces par mois, alors même que la valeur globale de l’or détenu par la Banque centrale équivaudrait, en théorie, à plus de 15 000 dollars par habitant.
Pourquoi l’or ne sera pas mobilisé rapidement
L’hypothèse d’une vente partielle ou d’un nantissement des réserves d’or se heurte à plusieurs obstacles majeurs. Le premier est juridique. La loi de 1986 est claire : aucune cession ou utilisation de ces réserves ne peut avoir lieu sans un vote formel du Parlement. Or, la classe politique libanaise est profondément divisée sur cette question, et plusieurs partis majeurs ont déjà exprimé leur opposition à toute remise en cause de cette règle.
Le second obstacle est d’ordre politique et géostratégique. La cession d’or en période de crise est souvent interprétée comme un signal de détresse par les marchés internationaux. Elle pourrait aggraver la perception de risque, renchérir le coût des emprunts futurs et compromettre les négociations en cours avec les créanciers et le FMI.
Enfin, l’usage de l’or comme garantie auprès d’institutions financières pose la question du contrôle souverain. Si les réserves étaient placées en nantissement, elles deviendraient, de facto, saisissables en cas de non-remboursement. Un scénario que la Banque du Liban et le gouvernement souhaitent éviter à tout prix.
Un outil stratégique à long terme, pas une solution immédiate
Face à ces blocages, plusieurs experts estiment que l’or pourrait jouer un rôle utile dans une stratégie de long terme, mais à condition d’être intégré dans un cadre transparent et multilatéral. « L’or ne peut pas être liquidé de manière unilatérale », affirme un ancien négociateur libanais auprès du FMI. « En revanche, il peut constituer une garantie morale et symbolique dans le cadre d’un fonds de stabilisation sous supervision internationale. »
Dans cette optique, des discussions informelles ont été entamées entre la Banque du Liban et plusieurs institutions financières internationales, afin d’évaluer la possibilité de créer un véhicule de financement adossé partiellement aux actifs en or. Ce mécanisme, inspiré de certaines pratiques mises en œuvre en Amérique latine dans les années 2000, permettrait de mobiliser une partie de la valeur des réserves sans pour autant les vendre ou les hypothéquer directement.
Mais pour être crédible, une telle solution suppose un accord politique fort, des garanties institutionnelles, et un plan de réforme détaillé du secteur bancaire et des finances publiques. Or, à ce stade, aucun de ces éléments n’est en place.
Une arme de communication plus qu’un levier monétaire
En définitive, l’or reste aujourd’hui un outil de communication plus qu’un levier de relance. La Banque du Liban, consciente de l’effondrement de sa crédibilité depuis l’ère Salamé, mise sur cet actif pour rassurer les bailleurs de fonds, limiter la panique chez les déposants et entretenir l’illusion d’un socle de stabilité. Mais cette stratégie comporte des limites.
Le “stock d’or” ne produit aucun revenu. Il ne permet pas de relancer le crédit, de soutenir la monnaie, ni de compenser les pertes massives du système bancaire. Son poids comptable masque les déséquilibres profonds du bilan de la Banque centrale, dont les pertes cumulées dépasseraient 72 milliards de dollars selon les dernières estimations du FMI.
En outre, l’affichage de cette richesse théorique peut entretenir une forme d’inaction politique. « Tant qu’on se persuade qu’il y a encore de l’or à vendre, on évite les réformes nécessaires », déplore un ancien ministre des Finances.



