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Naturalisation de Gianni Infantino et polémique sur les décorations de Noël : deux débats qui révèlent les fractures de l’identité libanaise

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Hier, le président de la République, le général Joseph Aoun, a personnellement informé Gianni Infantino, président de la FIFA, de l’approbation d’un décret lui accordant la citoyenneté libanaise. Cette décision exceptionnelle, prise en vertu des prérogatives présidentielles, intervient alors que le centre-ville de Beyrouth s’illumine pour les fêtes de fin d’année avec des décorations qui suscitent, une nouvelle fois, une vive controverse. Des lanternes géantes, des étoiles à huit branches et des croissants de lune dorés dominent le paysage urbain, provoquant l’ire d’une partie de la population chrétienne qui y voit une dilution des symboles traditionnels de Noël.

Ces deux affaires, apparemment disjointes, se rejoignent dans une même interrogation profonde sur ce que signifie être libanais en 2025. Elles mettent en lumière les incohérences d’une société où les règles d’appartenance nationale restent marquées par des discriminations héritées, tandis que les expressions collectives de la fête peinent à concilier les héritages confessionnels dans un espace public commun.

Une citoyenneté accordée au président de la FIFA : un geste prestigieux qui souligne les inégalités persistantes

Recommande par Libnanews
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L’annonce a été faite officiellement mardi 25 novembre. Selon le communiqué de la Fédération libanaise de football, le président Joseph Aoun a téléphoné à Gianni Infantino pour lui confirmer l’approbation du décret de naturalisation. « Le président de la République a informé le président de la FIFA de son approbation pour lui accorder la citoyenneté libanaise », précise le texte publié sur le site de la fédération. Le chef de l’État aurait ajouté que cette décision honore le Liban autant qu’elle honore le récipiendaire, en raison des liens étroits qui unissent Infantino au pays depuis plus de vingt ans.

Marié à Leena al-Ashkar, une Libanaise de confession grecque-orthodoxe, Gianni Infantino a toujours cultivé une relation particulière avec le Liban. Il s’y est rendu à de nombreuses reprises, notamment après l’explosion du port de Beyrouth le 4 août 2020, où il avait promis une aide substantielle de la FIFA pour la reconstruction des infrastructures sportives endommagées. Des terrains de football ont été rénovés grâce à cette contribution, et Infantino n’a jamais manqué une occasion de souligner son attachement personnel au pays de son épouse.

La procédure retenue est celle de la naturalisation par décret présidentiel, prévue par l’article 12 du décret-loi n° 15 de 1925. Ce texte permet au chef de l’État, après avis du Conseil des ministres, d’accorder la nationalité à des étrangers ayant rendu des « services signalés » au Liban ou dont l’intégration présente un « intérêt exceptionnel ». Des précédents existent : artistes, hommes d’affaires ou personnalités politiques ont bénéficié de cette voie accélérée. Gianni Infantino, qui possède déjà les nationalités suisse et italienne, devient ainsi le premier dirigeant en exercice d’une grande fédération sportive internationale à obtenir la citoyenneté libanaise.

La nouvelle a été accueillie avec enthousiasme dans les milieux footballistiques. Le président de la Fédération libanaise de football, Hassan Haidar, a déclaré que cette naturalisation « consacre un lien déjà profond et témoigne de la reconnaissance du Liban envers ceux qui l’aident dans les moments difficiles ». Des supporters ont partagé sur les réseaux sociaux des photomontages d’Infantino en maillot des Cèdres, l’équipe nationale libanaise.

Mais la décision a aussi réveillé une vieille blessure. Car si un étranger marié à une Libanaise peut obtenir la nationalité par décret en quelques mois, les femmes libanaises, elles, restent privées du droit de transmettre leur citoyenneté à leurs enfants ou à leur conjoint étranger. Cette discrimination, inscrite dans la loi de 1925, touche des dizaines de milliers de familles. Les enfants nés de mères libanaises et de pères étrangers n’ont pas accès à la nationalité, donc pas à la propriété foncière sans autorisation spéciale, pas à l’emploi public, et souvent pas aux tarifs subventionnés dans les universités publiques.

Les associations féministes ont réagi immédiatement. La campagne « Ma nationalité, mon droit » a publié une série de témoignages sous le hashtag #InfantinoLibanais_MaisPasMesEnfants. Une mère de famille a posté la photo de son fils tenant un passeport étranger : « Mon enfant est né ici, parle arabe libanais, va à l’école libanaise, mais il reste étranger. Monsieur Infantino, lui, a suffi d’un coup de téléphone présidentiel. »

Le débat n’est pas nouveau, mais il prend une acuité particulière dans le contexte actuel. Le gouvernement formé en février 2025 sous la présidence de Nawaf Salam avait inscrit la réforme de la loi sur la nationalité parmi ses priorités. Un projet limité, excluant les enfants de pères palestiniens ou syriens pour des raisons démographiques, avait été discuté au Parlement au printemps. Il a finalement été reporté sine die en juillet, victime des équilibres confessionnels toujours fragiles.

Les décorations de Noël au centre-ville : un « Noël inclusif » qui divise profondément

Parallèlement, le centre-ville de Beyrouth s’est paré depuis la mi-novembre de ses traditionnelles illuminations de fin d’année. Le thème retenu pour 2025, « Beyrouth, lumière du Levant », met en scène des installations monumentales : lanternes suspendues, motifs géométriques inspirés de l’art arabe, étoiles à huit branches et croissants de lune stylisés illuminent la place de l’Étoile, la rue Weygand et les abords de la mosquée Mohammad al-Amin.

La municipalité de Beyrouth et Solidere, la société chargée de la reconstruction du centre-ville, défendent un choix délibérément inclusif. Lors de la cérémonie d’illumination le 20 novembre, les responsables expliquent que ces décorations « célèbrent la diversité libanaise et parlent à tous les habitants, quelle que soit leur confession ». Des responsables de Solidere ont ajouté que les motifs orientaux font partie du patrimoine commun et que les croissants de lune, par exemple, évoquent la lumière nocturne autant que les fêtes musulmanes.

Pourtant, dans les quartiers chrétiens historiquement marqués que sont Achrafieh, Gemmayzé ou même certains secteurs de Beyrouth-Est, la réception est glaciale. Des paroisses ont dénoncé dans leurs bulletins un « Noël déchristianisé ». Un prêtre influent d’Achrafieh a qualifié les installations de « provocation inutile qui transforme la naissance du Christ en fête orientale anonyme ». Sur les réseaux sociaux, les photos comparatives circulent : d’un côté les décorations actuelles avec leurs croissants dominants, de l’autre celles des années 2000 où les sapins géants, les crèches et les anges étaient omniprésents.

La polémique n’est pas inédite. Elle resurgit presque chaque année depuis 2015, quand Solidere avait opté pour un thème « 1001 nuits ». Mais elle prend en 2025 une intensité particulière, nourrie par le contexte régional tendu et par le sentiment, chez une partie des chrétiens, d’une érosion progressive de leur visibilité dans l’espace public beyrouthins. Des pétitions circulent demandant le retour des symboles exclusivement chrétiens. Une page Facebook intitulée « Pour un vrai Noël à Beyrouth » a déjà recueilli plusieurs milliers de signatures en quelques jours.

Les incohérences qui traversent les deux polémiques

Ce qui frappe dans ces deux controverses, c’est la façon dont les mêmes personnes ou les mêmes milieux prennent parfois des positions contradictoires. Des voix laïques et progressistes qui dénoncent avec vigueur la discrimination dans la loi sur la nationalité critiquent aussi les décorations de Noël, jugées trop kitsch ou trop marqués par un orientalisme commercial. À l’inverse, certains cercles conservateurs chrétiens, prompts à défendre la naturalisation d’Infantino au nom du renforcement de la présence chrétienne – le président de la FIFA étant catholique –, sont les premiers à fustiger les croissants de lune sur les sapins.

Un député du Bloc de la République forte a ainsi salué publiquement la décision présidentielle en faveur d’Infantino, « un ami du Liban et un chrétien qui mérite cette reconnaissance », tout en signant la pétition contre les décorations « islamisées ». Sur Twitter, un compte influent patriote a écrit : « Bienvenue à Gianni Infantino parmi nous, il renforce notre camp. Mais qu’on enlève ces lunes qui n’ont rien à faire à Noël. »

Côté féministe et laïque, les réactions sont tout aussi ambivalentes. Une avocate connue pour son engagement en faveur de l’égalité dans la nationalité a publié : « On naturalise un Suisse marié à une Libanaise en un décret, mais mes enfants restent apatrides. Et pendant ce temps, on nous impose un Noël qui ressemble à l’Aïd. Où est la cohérence libanaise ? »

Ces croisements révèlent une société où les réflexes identitaires l’emportent souvent sur les principes. La naturalisation d’Infantino, geste d’ouverture envers une personnalité internationale mariée à une Libanaise chrétienne, met cruellement en lumière l’archaïsme d’une loi qui refuse le même droit aux femmes libanaises de toutes confessions. Les décorations, voulues comme un pont entre communautés, deviennent le miroir des peurs de dilution culturelle.

Le plus triste dans ces 2 controverses est que cela révèle un échec, celui de l’élaboration d’un projet commun à toutes et à tous, fédérateur d’une identité propre ou ces polémiques n’auraient même aucune place. Le Liban au final n’est plus une nation mais un pays morcelé avec des visions bien différentes des uns et des autres.

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François El Bacha
François El Bachahttp://el-bacha.com
Expert économique, François el Bacha est l'un des membres fondateurs de Libnanews.com. Il a notamment travaillé pour des projets multiples, allant du secteur bancaire aux problèmes socio-économiques et plus spécifiquement en terme de diversité au sein des entreprises.

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