Contrairement à de nombreux prédécesseurs, Nawaf Salam arrive avec un programme clair avant même d’être officiellement nommé Premier ministre. Cet élément marque une rupture avec la tradition libanaise où les responsables politiques sont souvent critiqués pour leur manque de vision ou de planification préalable. Dans son ouvrage Le Liban d’hier à demain (publié en 2024), Salam propose une feuille de route ambitieuse pour répondre aux crises structurelles qui minent le Liban depuis des décennies. Son programme s’articule autour de réformes politiques, constitutionnelles, judiciaires, économiques et sociales, visant à transformer radicalement les fondements du système libanais. Cependant, entre les mots écrits dans ce livre et la réalité du terrain, des questions cruciales se posent : comment appliquer concrètement ce programme face aux résistances des mafias et des systèmes confessionnels enracinés ?
Une rupture avec le confessionnalisme politique
Analyse du système actuel
Salam identifie le confessionnalisme comme le principal obstacle au développement d’un État souverain et moderne. Il critique la dominance des dynamiques communautaires qui éclipsent les droits individuels et empêchent l’émergence d’une citoyenneté égale. Selon lui, l’accord de Taïf, bien qu’ayant mis fin à la guerre civile, a renforcé les clivages confessionnels en institutionnalisant le partage des pouvoirs.
En termes concrets, Salam note que 70 % des nominations administratives sont encore influencées par des quotas confessionnels, affaiblissant l’efficacité et la transparence des institutions publiques.
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Mesures préconisées
- Création d’un système bicaméral : un Sénat représentant les communautés et une Chambre des députés basée sur une représentation citoyenne.
- Réforme de la loi électorale : instaurer un système proportionnel équitable avec un vote préférentiel régional.
- Abaissement de l’âge électoral à 18 ans : une mesure qui inclurait près de 300 000 jeunes électeurs dans le processus politique.
- Représentation des femmes : imposer un quota d’au moins 30 % sur toutes les listes électorales, en vue d’égaliser leur accès au pouvoir.
Obstacles prévisibles
Ces propositions, bien qu’ambitieuses, se heurteront à des résistances de la part des acteurs confessionnels et politiques qui s’accrochent à leurs privilèges historiques. Les groupes d’influence mafieux, qui contrôlent souvent des segments entiers de l’administration et de l’économie, pourraient user de leurs réseaux pour saboter les réformes.
Vers une Constitution modernisée
Application et correction des accords de Taïf
Salam appelle à une mise en œuvre stricte et équitable des dispositions non appliquées des accords de Taïf, notamment en ce qui concerne la décentralisation administrative. Il propose une décentralisation élargie pour stimuler le développement local tout en préservant l’unité nationale.
Mesures préconisées
- Renforcement des gouvernements locaux : transférer des compétences clés aux municipalités pour améliorer les services publics.
- Adoption de lois de transition vers un État civil : unifier les lois du statut personnel pour garantir l’égalité devant la loi.
- Prévention des dérives autonomistes : encadrer juridiquement la décentralisation pour préserver la souveraineté nationale.
Mécanismes de mise en œuvre
Pour contourner les résistances, Salam suggère de renforcer la participation citoyenne à travers des consultations publiques et des référendums locaux. Il insiste également sur la transparence des décisions administratives et leur publication.
Une justice indépendante et efficace
Les faiblesses du système judiciaire actuel
Le système judiciaire libanais est miné par des ingérences politiques qui compromettent son indépendance. Salam critique l’existence de tribunaux d’exception, comme le Tribunal militaire, qui affaiblissent la confiance des citoyens. Près de 40 % des affaires judiciaires sensibles sont traitées hors du cadre des juridictions civiles, renforçant l’impression d’une justice inégale.
Mesures préconisées
- Suppression des tribunaux d’exception : y compris le Tribunal militaire pour les civils.
- Réforme de la magistrature : créer un conseil judiciaire indépendant chargé des nominations et des sanctions.
- Lutte contre la corruption judiciaire : mettre en place une inspection permanente et publier annuellement un rapport d’activité.
Barrières à surmonter
La mise en place de ces réformes nécessitera un engagement international pour soutenir la formation des magistrats et garantir leur indépendance financière. Des programmes de coopération avec des ONG pourraient également renforcer la pression populaire.
Un modèle économique renouvelé
Diagnostic économique
Le modèle économique actuel du Liban, centré sur les services et la finance, est devenu obsolète. Salam met en garde contre les inégalités croissantes et le manque de diversification économique. Avec une dette publique atteignant 150 % du PIB en 2024, le pays est dans une impasse financière. Par ailleurs, les finances publiques sont gangrenées par des pratiques de détournement, où des milliards de dollars ont disparu dans des circuits opaques. Les réseaux mafieux, en collaboration avec des élites politiques, exploitent les failles du système fiscal pour éviter de contribuer équitablement à l’État.
Mesures préconisées
- Transition vers une économie productive : investir dans l’agriculture et l’industrie pour réduire la dépendance aux importations.
- Technologies vertes : développer des énergies renouvelables, notamment l’énergie solaire, pour diversifier les sources d’énergie.
- Réforme fiscale : imposer une taxe progressive sur les revenus et les grandes fortunes, et renforcer la collecte grâce à la numérisation des services fiscaux.
- Protection sociale : créer un système universel d’allocations pour les familles sous le seuil de pauvreté.
Lutte contre les détournements et les réseaux mafieux
Pour Salam, il est impératif de renforcer la traçabilité des transactions financières et de créer une unité dédiée à la lutte contre la fraude fiscale. Il propose également de publier un rapport annuel sur l’utilisation des fonds publics afin de responsabiliser les décideurs. L’implication d’organisations internationales pour auditer les finances publiques pourrait également contribuer à restaurer la confiance des citoyens et des investisseurs.
Une société inclusive et moderne
Les inégalités sociales
Salam insiste sur l’importance de dépasser les clivages communautaires pour promouvoir une société plus juste. Il critique le rôle des institutions confessionnelles dans le maintien des divisions sociales.
Mesures préconisées
- Renforcement des droits des femmes : criminaliser toutes les formes de violence domestique et garantir un congé parental égalitaire.
- Promotion de l’éducation : réformer les curriculums pour inclure une éducation civique et supprimer les biais confessionnels.
- Participation des jeunes : créer des plateformes nationales pour encourager l’engagement citoyen des 18-35 ans.
Une perspective sur les défis pratiques
Le programme de Nawaf Salam constitue une vision ambitieuse et structurée. Cependant, la mise en œuvre de ces réformes exigera une lutte acharnée contre les réseaux d’intérêts mafieux et un soutien populaire massif. Une combinaison de pression internationale, d’engagement citoyen et de transparence pourrait permettre de transformer ces propositions en réalité tangible. Si le Liban parvient à relever ce défi, il pourrait devenir un modèle de rénovation dans une région en quête de stabilité et de prospérité.



