Le Liban est souvent décrit comme un modèle unique de coexistence religieuse dans une région, le Moyen-Orient, largement marquée par les conflits sectaires et religieux. Ce petit pays, aux multiples confessions, a réussi à maintenir une forme de stabilité relative malgré les tensions régionales et internes. Cependant, cette stabilité est souvent perçue comme fragile, et le modèle libanais, bien qu’admiré, reste sujet à des critiques et des interrogations.

Les Fondations de la Coexistence Religieuse au Liban

La diversité religieuse du Liban remonte à des siècles et s’explique par sa position géographique, au carrefour de plusieurs civilisations et empires. À travers l’histoire, le territoire libanais a accueilli des communautés religieuses variées, allant des chrétiens maronites aux musulmans sunnites et chiites, en passant par les druzes, les juifs, et d’autres minorités. Cette diversité a été institutionnalisée dès la période ottomane avec le système des « millets », qui accordait à chaque communauté religieuse une autonomie relative pour gérer ses affaires internes.

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Après l’indépendance en 1943, le Pacte national a consolidé ce système de coexistence en répartissant les postes clés de l’État selon des critères confessionnels. Ce pacte non écrit stipule que la présidence de la République doit être occupée par un chrétien maronite, la présidence du Parlement par un musulman chiite, et la présidence du Conseil des ministres par un musulman sunnite. Ce système, connu sous le nom de « confessionnalisme politique », a permis de maintenir une forme de stabilité en garantissant à chaque communauté une représentation politique.

Le politologue Antoine Messarra, spécialiste du pluralisme libanais, explique que « le Liban, par la nature même de sa société, a dû trouver des mécanismes pour garantir la coexistence de ses différentes confessions religieuses. Ce système, bien que critiqué pour ses inefficacités, a permis au Liban de survivre dans une région souvent en proie aux divisions sectaires ».

Le Confessionnalisme : Un Modèle Unique mais Fragile

Le confessionnalisme libanais est à la fois un atout et une source de faiblesse. D’un côté, il garantit que toutes les communautés religieuses aient une voix dans les affaires publiques, ce qui limite les risques de marginalisation et, par extension, de radicalisation. D’un autre côté, ce système a tendance à renforcer les divisions confessionnelles en politisant les identités religieuses.

Joseph Bahout, politologue et expert du Moyen-Orient, note que « le confessionnalisme au Liban, en théorie, permet de préserver la paix entre les communautés, mais en pratique, il fige les identités religieuses et empêche l’émergence d’une véritable identité nationale libanaise ». Cette rigidité confessionnelle a parfois conduit à des blocages politiques, comme lors de l’élection présidentielle de 2014-2016, lorsque le pays est resté sans président pendant plus de deux ans en raison de désaccords entre les différentes factions confessionnelles.

Malgré ces dysfonctionnements, le modèle libanais de coexistence religieuse reste relativement stable par rapport aux autres pays de la région. Alors que l’Irak, la Syrie ou encore le Yémen sont déchirés par des guerres civiles alimentées par des divisions sectaires, le Liban a jusqu’à présent évité un tel effondrement. Cela tient en partie à la nature même de son système politique, qui oblige les différentes communautés à coopérer, même de manière imparfaite.

Les Défis de la Coexistence dans un Contexte de Crise Régionale

Cependant, cette stabilité reste fragile, et le modèle libanais de coexistence religieuse est mis à l’épreuve par plusieurs facteurs, tant internes qu’externes. Tout d’abord, les crises économiques et sociales que traverse le Liban depuis plusieurs décennies ont exacerbé les tensions confessionnelles. Le système politique, souvent paralysé par les divisions entre les communautés, est incapable de répondre efficacement aux défis économiques, ce qui accroît le mécontentement populaire.

La crise des réfugiés syriens est un autre facteur de déstabilisation. Depuis le début de la guerre civile en Syrie en 2011, plus de 1,5 million de réfugiés syriens ont trouvé refuge au Liban, un pays qui ne compte que 6 millions d’habitants. Cette situation a créé des tensions sociales et économiques, exacerbées par des discours politiques qui instrumentalisent la présence des réfugiés pour attiser les peurs confessionnelles.

À l’échelle régionale, les rivalités entre l’Arabie saoudite et l’Iran ont également un impact direct sur la stabilité du Liban. Le Hezbollah, milice chiite soutenue par l’Iran, joue un rôle central dans la politique libanaise, ce qui suscite l’opposition des forces sunnites et des partis chrétiens, souvent soutenus par l’Arabie saoudite et les États-Unis. Cette rivalité régionale se traduit par des tensions internes, avec des risques d’escalade.

Le Rôle de la Société Civile et des Initiatives de Dialogue Interreligieux

Malgré ces défis, le Liban continue de maintenir un dialogue interreligieux actif, en grande partie grâce à une société civile dynamique. Plusieurs ONG et associations œuvrent pour renforcer la cohésion sociale et promouvoir une citoyenneté inclusive, au-delà des identités religieuses. Des initiatives telles que la Fondation Adyan, qui promeut la coexistence religieuse et le dialogue interreligieux, ou encore les Forums de dialogue islamo-chrétien, jouent un rôle essentiel dans le maintien de la paix sociale.

La philosophe libanaise Nayla Tabbara, cofondatrice de la Fondation Adyan, affirme que « le Liban doit embrasser son pluralisme et construire une société basée sur la citoyenneté commune, tout en respectant la diversité religieuse. Il ne s’agit pas de nier les identités religieuses, mais de créer un espace où elles peuvent coexister sans être politisées ».

Ces initiatives montrent que, malgré les tensions, il existe un désir réel de préserver la coexistence au Liban. Elles représentent une réponse à la montée des discours sectaires et à l’instrumentalisation de la religion dans la politique.

Un Modèle à Préserver dans une Région en Crise ?

Dans un Moyen-Orient marqué par les conflits religieux et les divisions sectaires, le modèle libanais de coexistence religieuse reste une exception. Cependant, ce modèle est loin d’être parfait, et sa survie dépendra de la capacité du pays à réformer son système politique pour répondre aux aspirations des nouvelles générations.

Le philosophe français Régis Debray, dans ses réflexions sur le Liban, écrivait que « le Liban incarne à la fois l’espoir et la fragilité. C’est un pays où la diversité est à la fois une richesse et une source de division. La question pour l’avenir est de savoir si cette diversité peut être transformée en un véritable ciment social ».

En d’autres termes, la capacité du Liban à maintenir son modèle de coexistence dépendra de sa capacité à surmonter les défis économiques, politiques et sociaux auxquels il est confronté. Si le pays parvient à réformer son système confessionnel sans renier sa diversité, il pourrait continuer à servir d’exemple pour le reste de la région. Cependant, si les tensions continuent de s’accumuler sans solution politique durable, le Liban risque de basculer dans l’instabilité, à l’image d’autres États du Moyen-Orient.

Le Liban est un modèle rare de coexistence religieuse dans un Moyen-Orient souvent déchiré par les conflits sectaires. Bien que ce modèle soit fragile et sujet à des critiques, il a permis au pays de maintenir une certaine stabilité malgré les crises régionales et internes. Cependant, la survie de ce modèle dépendra de la capacité du Liban à réformer son système politique confessionnel et à répondre aux aspirations économiques et sociales de sa population. En tant que laboratoire unique de coexistence dans une région en crise, le Liban incarne à la fois les espoirs et les contradictions du pluralisme religieux.

Newsdesk Libnanews
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