Beyrouth – Dans un contexte marqué par des défis persistants dans le secteur énergétique libanais, le ministre de l’Énergie et de l’Eau, Joe Saddi, a tenu une conférence de presse ce mardi 20 janvier 2026, pour affirmer l’engagement du gouvernement dans le redressement du secteur électrique. Cette intervention survient alors que le pays fait face à une crise chronique de l’électricité, héritée de décennies de négligences et exacerbée par les instabilités économiques et politiques récentes. Le ministre a insisté sur la mise en œuvre d’une feuille de route précise, soulignant que ce travail fondamental est incontournable, quel que soit le temps requis, et vise à restaurer la confiance des investisseurs dans un secteur jugé essentiel pour la relance économique.
Lors de cette conférence, tenue au siège du ministère à Beyrouth, Joe Saddi a détaillé les mesures en cours pour remédier aux dysfonctionnements structurels qui plombent Électricité du Liban (EDL), l’entreprise publique responsable de la production, du transport et de la distribution d’électricité. Il a rappelé que le secteur souffre d’un déficit chronique, avec une production limitée à quelques heures par jour dans de nombreuses régions, forçant les ménages et les entreprises à recourir à des générateurs privés coûteux et polluants. Selon les données officielles, la demande en électricité au Liban avoisine les 3 500 mégawatts en période de pointe, tandis que la capacité installée effective ne dépasse pas les 1 500 mégawatts, en raison de l’obsolescence des infrastructures et des pertes techniques et non techniques.
Le ministre a mis l’accent sur la nécessité de construire deux nouvelles centrales électriques, l’une à Zahrani dans le sud du pays et l’autre à Deir Ammar dans le nord, pour un coût estimé à 2 milliards de dollars. Ces projets, a-t-il expliqué, sont menés sur deux voies parallèles : des négociations avec des États étrangers et une collaboration étroite avec le Groupe de la Banque mondiale. Cette approche vise à diversifier les sources de financement et à accélérer la mise en œuvre, tout en intégrant des technologies plus efficientes. Joe Saddi a précisé que ces installations permettraient non seulement d’augmenter la capacité de production, mais aussi de réduire la dépendance aux importations de combustibles, qui représentent une charge financière lourde pour l’État libanais, évaluée à plusieurs centaines de millions de dollars annuellement.
Un encouragement marqué pour les énergies renouvelables
Poursuivant sur la diversification énergétique, le ministre a encouragé les investissements dans les énergies renouvelables, soulignant leur rôle pivotal dans la transition vers un système plus durable. Il a annoncé des travaux en cours pour la réhabilitation de la centrale hydroélectrique de Nahr el-Bared, ainsi que de trois autres centrales sur le fleuve Litani. Ces initiatives, intégrées à un plan plus large de conversion du secteur vers l’utilisation du gaz naturel, visent à optimiser les ressources locales et à minimiser les émissions de gaz à effet de serre. Le Liban, doté d’un potentiel hydroélectrique significatif grâce à ses rivières et barrages, pourrait ainsi exploiter mieux ses atouts naturels, réduisant ainsi les coûts opérationnels à long terme.
Joe Saddi a également évoqué un projet de liaison électrique avec Chypre, financé par une étude de faisabilité économique soutenue par la Banque mondiale. Ce raccordement sous-marin, dont les discussions techniques avancent, pourrait permettre l’importation d’électricité supplémentaire et stabiliser le réseau libanais. Le ministre a insisté sur l’importance de diversifier les sources d’approvisionnement, citant les risques géopolitiques liés à la dépendance actuelle envers des fournisseurs uniques, comme l’Irak pour le fuel oil. Cette interconnection régionale s’inscrit dans une vision plus large de coopération méditerranéenne, alignée sur les objectifs de l’Union pour la Méditerranée en matière d’énergie.
Le rôle crucial des autorités de régulation
Abordant les aspects institutionnels, le ministre a souligné l’importance primordiale des organismes de régulation dans la restructuration du secteur. Malgré l’absence de budgets alloués pour les salaires ou les bureaux, l’Autorité de régulation de l’électricité (ERA), récemment mise en place, accomplit un travail remarquable, selon ses termes. Cette entité, créée par la loi n° 318 de 2023, est chargée de superviser les tarifs, les investissements et la concurrence, marquant un pas vers une gouvernance plus transparente. Joe Saddi a annoncé le début du processus de nomination du conseil d’administration d’EDL, une étape clé pour professionnaliser la gestion de l’entreprise publique, souvent critiquée pour son opacité et ses inefficacités.
Dans ce cadre, le ministre a révélé des chiffres alarmants sur les pertes dues aux branchements illégaux : environ 30 % de l’électricité produite est volée, représentant une perte financière de 200 millions de dollars par an. Cette situation, aggravée par des années de laxisme, prive l’État de revenus essentiels et perpétue le cercle vicieux du déficit. Pour y remédier, des mesures concrètes sont en place, incluant l’identification des infractions et la poursuite judiciaire des contrevenants. Joe Saddi a affirmé une coordination étroite avec le pouvoir judiciaire, avec un focus initial sur les grands contrevenants, qu’ils soient des entreprises privées ou des institutions publiques.
Des progrès dans le recouvrement des factures publiques
Le ministre a rapporté que 80 % des factures dues par les institutions étatiques à EDL seront bientôt réglées, un engagement qui pourrait injecter des fonds vitaux dans l’entreprise. Cette initiative s’inscrit dans une stratégie plus large de rationalisation des dépenses publiques, alors que le gouvernement de Nawaf Salam, en place depuis février 2025, cherche à assainir les finances de l’État. Le cabinet, composé de 24 ministres issus de diverses formations politiques, dont les Forces libanaises qui ont proposé Joe Saddi pour ce portefeuille, met l’accent sur la réforme énergétique comme pilier de la relance économique. Le ministre des Finances, confirmant les orientations du Conseil des ministres, a alloué des ressources spécifiques pour soutenir ces efforts, bien que les contraintes budgétaires restent sévères en raison de la dette publique libanaise, estimée à plus de 100 milliards de dollars selon les rapports du Fonds monétaire international (FMI).
Joe Saddi, consultant expérimenté en énergie avant sa nomination, apporte une expertise forgée au sein de firmes internationales comme Strategy& (PwC), où il a dirigé des programmes de privatisation dans le secteur minier et énergétique au Moyen-Orient. Sa vision analytique met l’accent sur des solutions pragmatiques, évitant les promesses irréalistes qui ont marqué les mandats précédents. Il a critiqué implicitement les gestions antérieures, notant que ceux qui ont accumulé des dettes massives sur l’État devraient s’abstenir de donner des leçons. Il a cité l’exemple de 26 millions de dollars dépensés pour l’achat de fuel sans allocation pour la rénovation du siège d’EDL à Beyrouth, endommagé lors de l’explosion du port en 2020, et le smuggling de fuel subventionné vers la Syrie.
Le contexte historique de la crise électrique libanaise
Pour comprendre l’ampleur des défis actuels, il convient de replacer ces annonces dans le contexte historique du secteur électrique libanais. Depuis la fin de la guerre civile en 1990, le Liban n’a pas investi suffisamment dans la modernisation de ses infrastructures énergétiques. Les centrales thermiques, construites dans les années 1980 et 1990, comme celles de Zahrani et Deir Ammar, fonctionnent au-delà de leur durée de vie prévue, avec des rendements inférieurs à 30 %. Les pertes en ligne, dues à un réseau vétuste, atteignent 15 % supplémentaires, selon les estimations de la Banque mondiale.
La crise économique de 2019 a exacerbé ces problèmes, avec l’effondrement de la livre libanaise et l’incapacité de l’État à subventionner les importations de combustibles. En 2021, le pays a connu des blackouts totaux, forçant une dépendance accrue aux générateurs diesel privés, qui fournissent jusqu’à 70 % de l’électricité consommée. Le coût pour les ménages est exorbitant : une famille moyenne dépense plus de 200 dollars par mois pour ces services, soit une part significative de revenus déjà érodés par l’inflation, qui a dépassé 200 % en 2022 selon les données de la Banque mondiale.
Les interventions internationales ont été cruciales. En juin 2025, la Banque mondiale a approuvé un prêt de 250 millions de dollars pour le Projet d’assistance d’urgence au Liban (LEAP), visant à réparer les infrastructures critiques, y compris électriques, dans les zones affectées par les conflits et la crise. Ce financement soutient également la création d’un département dédié aux énergies renouvelables au sein d’EDL, conformément à la loi sur les énergies renouvelables. Le FMI, dans ses négociations pour un programme d’aide, conditionne son soutien à des réformes du secteur énergétique, incluant l’ajustement des tarifs pour couvrir les coûts réels, une mesure controversée mais nécessaire pour atteindre l’équilibre financier d’ici 2026.
Les avancées en matière d’énergies renouvelables
Le Liban a connu une explosion des installations solaires privées entre 2021 et 2024, avec une capacité installée multipliée par dix, atteignant 1 200 à 1 300 mégawatts. Ce boom, motivé par la nécessité, a été soutenu par des initiatives comme le Plan national d’action pour les énergies renouvelables (NREAP 2025-2030), lancé en octobre 2025 sous l’égide du ministre Saddi. Ce plan vise 30 % d’électricité renouvelable d’ici 2030, avec des économies estimées à 250 millions de dollars par an en importations de combustibles fossiles, selon l’Agence internationale pour les énergies renouvelables (IRENA).
Lors du Lebanon Grand Energy Event en septembre 2025, inauguré par Joe Saddi, trois accords d’achat d’électricité (PPA) ont été signés pour 45 mégawatts de solaire avec Merit Invest SAL (groupe CMA CGM), à des prix fixes de 0,057 dollar par kWh dans la Bekaa et 0,0627 dollar par kWh dans le nord. Ces projets, les premiers à grande échelle depuis des années, démontrent un regain de confiance des investisseurs. Le ministre a alors déclaré que ces initiatives réduiraient les coûts et favoriseraient l’emploi local, avec plus de 500 postes créés dans la construction et la maintenance.
L’ERA, dont les membres ont été nommés en septembre 2025, joue un rôle clé dans la supervision de ces projets. Sorina Mortada, membre de l’autorité et experte en énergie, a contribué à l’élaboration du NREAP, intégrant des scénarios variés : une « révolution verte » avec une croissance rapide des renouvelables, un scénario réaliste avec des progrès modérés, et un scénario de stagnation à éviter. Le plan prévoit l’installation de 1 000 mégawatts supplémentaires de solaire et éolien d’ici 2030, soutenus par des réformes légales pour faciliter les investissements privés.
Les défis persistants et les critiques politiques
Malgré ces avancées, le secteur fait face à des critiques internes. Le Mouvement patriotique libre (FPM), qui a géré le ministère pendant plus d’une décennie jusqu’en 2025, a récemment attaqué Joe Saddi, l’accusant de masquer les échecs passés. Le ministre a répliqué en rappelant l’historique des gestions précédentes, notamment les dépenses excessives en fuel sans investissements en infrastructure. Il a affirmé que ceux qui ont endetté l’État et permis le smuggling de carburant subventionné n’ont pas de leçons à donner.
Sur le plan géopolitique, les tensions régionales influent sur l’énergie libanaise. Les discussions pour importer du gaz égyptien via la Syrie et de l’électricité jordanienne, bloquées depuis 2022, pourraient reprendre avec la stabilisation relative en Syrie. L’ONU, via le Plan de réponse pour le Liban 2026 endossé en décembre 2025, alloue 1,62 milliard de dollars pour assister 1,5 million de personnes vulnérables, incluant des aides pour l’accès à l’énergie. Le coordinateur humanitaire de l’ONU au Liban, Imran Riza, a souligné l’importance de renforcer les infrastructures pour faciliter les retours dignes des réfugiés syriens.
Les implications immédiates pour les consommateurs
En termes immédiats, les efforts contre le vol d’électricité pourraient soulager les finances d’EDL. Avec 30 % de pertes dues aux branchements illégaux, les poursuites judiciaires ciblent les grands usagers, comme des usines ou des quartiers entiers. Le ministre a indiqué que des équipes techniques, en coordination avec les forces de sécurité, ont identifié plus de 10 000 cas depuis mi-2025, avec des amendes cumulées dépassant 50 millions de dollars. Ces recettes permettront de financer des réparations urgentes, comme la remise en service de turbines à Zahrani.
Par ailleurs, le plan de redressement des coûts (CRP) d’EDL pour 2024-2028 vise 10 heures d’électricité par jour d’ici fin 2026, avec une durabilité financière. Cela implique un ajustement progressif des tarifs, gelés depuis 1994, pour couvrir les coûts réels estimés à 0,15 dollar par kWh. Bien que controversé, cet ajustement est soutenu par la Banque mondiale, qui conditionne ses prêts à ces réformes.
Les dynamiques confessionnelles et régionales ajoutent une couche de complexité. Dans le sud chiite, où les infrastructures sont affectées par les tensions avec Israël, les projets hydroélectriques sur le Litani pourraient générer des emplois, mais nécessitent une coordination avec les autorités locales. À Tripoli, bastion sunnite, les investissements en solaire visent à atténuer les disparités économiques.



