Donald Trump menace désormais l’Iran de nouvelles destructions de ponts et de centrales électriques. Quelques heures plus tôt, il saluait déjà la frappe contre un pont près de Téhéran, que les autorités iraniennes disent meurtrière pour des civils. Le plus grave, dans cette séquence, n’est pas seulement la brutalité du propos. C’est ce qu’il révèle au grand jour : l’idée qu’il serait légitime de faire plier un pays en s’en prenant à des infrastructures dont la fonction première est civile.
Un pont, une centrale, un réseau électrique, un axe routier ne deviennent pas moralement neutres parce qu’un chef d’État les désigne comme des cibles de guerre. Le droit international humanitaire pose un principe clair : les biens civils sont protégés. Ils ne peuvent être visés que dans des conditions extrêmement strictes, lorsqu’ils constituent effectivement des objectifs militaires, avec un avantage militaire concret et direct, et sous réserve de proportionnalité et de précaution. Autrement dit, on ne peut pas transformer l’infrastructure civile d’un pays en cible politique pour augmenter la souffrance de la société et appeler cela une simple stratégie.
Au Liban, cette réalité n’a rien d’abstrait. Elle a déjà été vécue. En 2006, des ponts, des routes, des axes de communication et des installations essentielles ont été frappés à grande échelle. La centrale de Jiyeh a été bombardée, provoquant une marée noire majeure sur le littoral libanais. Des infrastructures dépourvues de valeur militaire évidente ont été atteintes, y compris dans des zones éloignées d’une logique de combat immédiat. Dans certaines régions chrétiennes aussi, les frappes sur les ponts, les routes et les équipements civils ont laissé une conviction durable : il ne s’agissait pas seulement d’atteindre un adversaire armé, mais de faire pression sur la population, de paralyser le pays, de transformer la société elle-même en levier de guerre.
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C’est exactement là que se situe le cœur du problème. Une infrastructure civile peut parfois être revendiquée comme objectif “à usage dual”. C’est l’argument classique. Mais cet argument ne suffit pas à blanchir n’importe quelle destruction. Lorsqu’un pont, une centrale ou une route sont visés non pour un avantage militaire immédiat, concret et identifiable, mais pour désorganiser la vie civile, épuiser un pays, accroître la peur et pousser la population à céder, on ne parle plus d’une frappe tactique. On parle d’une logique de coercition contre les civils. Et c’est cette logique qui peut faire basculer de telles attaques dans le champ des crimes de guerre.
Le Liban sait très bien ce que cela signifie. Un pont détruit, ce ne sont pas seulement des blocs de béton qui tombent. Ce sont des ambulances ralenties, des villages isolés, des familles coupées, des secours compliqués, une économie entravée. Une centrale frappée, ce n’est pas seulement une installation technique neutralisée. Ce sont des quartiers plongés dans le noir, des services vitaux fragilisés, une vie quotidienne méthodiquement dégradée. Une marée noire provoquée par le bombardement d’une installation énergétique, ce n’est pas un détail collatéral. C’est une violence durable infligée à tout un pays.
C’est pour cela que les menaces actuelles contre l’Iran résonnent si fortement au Liban. Elles rappellent une méthode déjà connue : frapper ce qui permet à la société de tenir, pour faire monter le coût humain, psychologique et politique de la résistance. Il ne s’agit pas simplement de vaincre un appareil militaire. Il s’agit de faire plier une population par l’atteinte à ses conditions d’existence et éviter au final toute reconstruction.
Ce n’est pas un bloc abstrait qu’il faut mettre en cause, mais une pratique politique parfaitement identifiable : dénoncer comme barbarie les frappes contre les infrastructures civiles lorsqu’elles viennent de l’ennemi, puis les requalifier en nécessité stratégique lorsqu’elles viennent du bon camp. Le droit devient alors sélectif. Il cesse d’être une norme universelle pour devenir un instrument de puissance.
Or un droit appliqué à géométrie variable n’est plus un droit. C’est une permission accordée aux plus forts.
Le plus inquiétant, dans les propos de Donald Trump, n’est donc pas seulement leur violence. C’est leur banalité croissante. Comme si menacer des ponts et des centrales pouvait désormais relever d’un langage de guerre ordinaire. Comme si l’idée même de faire souffrir la société civile pour obtenir un résultat politique n’appelait plus qu’un haussement d’épaules. Comme si certaines puissances pouvaient encore présenter comme stratégie ce qui serait immédiatement qualifié ailleurs de violation grave du droit de la guerre.
Le Liban, lui, sait ce qu’il en coûte de laisser passer cette hypocrisie. Il sait que lorsque les infrastructures civiles deviennent des cibles, c’est toute la population qui est prise en otage. Il sait aussi qu’à partir du moment où cette méthode est tolérée chez les uns tout en étant condamnée chez les autres, ce n’est pas seulement la cohérence morale des grandes puissances qui s’effondre. C’est la norme elle-même qui est sapée.
À force de justifier chez les alliés ce qu’on condamne chez les adversaires, on n’affaiblit pas seulement le droit international humanitaire. On prépare les guerres de demain, celles où chacun invoquera à son tour la “nécessité militaire” pour frapper des ponts, des centrales et tout ce qui permet encore à une société de vivre.



